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UNE ALLUMETTE SUR LA BANQUISE

(1993)

par Serge Thion

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Chapitre deux

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MISE AU POINT SUR TOUR

D'HORIZON

 

Une vérité nouvelle, en science, n'arrive jamais
à triompher en convainquant les adversaires
et en les amenant à voir la lumière, mais
plutôt parce que finalement ces adversaires meurent
et qu'une nouvelle génération grandit, à qui cette vérité
est familière.

 

Max.Planck, Auto-biographie scientifique, 1960, p. 84.

 

 

 

LA VERITE NOUS INTERESSE-T-ELLE?

 

Il serait facile de se gausser de quelques-uns de ces revirements, de ces soudaines conversions de plusieurs de nos contemporains qui, après avoir sacrifié à d'ardentes fois politiques, s'être agenouillés devant des tyrans, brûlent avec acharnement les idoles qu'ils adoraient et qu'ils piétinent courageusement longtemps après qu'elles sont tombées. Ces gens-là changent de certitudes avec un entrain qui confond. Ils ressemblent à ces représentants de commerce que l'on voyait l'an passé vendre des aspirateurs et qui reviennent cette année avec des toiles cirées. Que sera-ce l'an prochain? se dit-on.

Il faut bien confesser une sorte de positivisme, au moins pratique: nous soupçonnons, à propos des affaires humaines, qu'il existe quelque chose comme la vérité et que nous possédons quelques moyens, non sans doute de l'atteindre, mais d'y tendre. S'en approcher peut requérir des efforts, dont le prix se compense de ce que nous forgeons de certitudes, là où le doute régnait, à moins qu'une certitude, c'est-à-dire l'assurance qu'une vérité se situe entre des limites connues, n'en remplace une autre. Sans débattre de l'utile de la vérité, on constate d'une part qu'un chacun s'en dira désireux et partisan, que personne ne se voit vivre dans l'erreur, mais d'autre part qu'à l'instant où l'on se voit proposer une affirmation contraire ou déviante par rapport à la vérité qui est nôtre, nous lui opposons un refus, et souvent véhément

À examiner de plus près, on constate que les vérités, ou ce qui est admis pour telles, vivent en troupeaux; elles forment des ensembles. Si un individu X croit que A est vrai, on peut affirmer qu'il donnera fort probablement B, C et D pour vrais également. Les affirmations nouvelles sont ainsi reçues pour vraies si elles peuvent se concaténer avec les précédentes, déjà admises. Ces ensembles sont solidaires: toucher à l'une des "vérités" élémentaires qui les composent revient à ébranler le tout, et à provoquer des réactions de défense qui relèvent du trouble émotionnel. La défense des vérités acquises requiert une sorte d'espace protecteur au sein duquel joue une intense valorisation de soi (et de ses semblables) qui déborde facilement sur une sorte de sacralisation, qui arrête et fixe le mouvement de la pensée.

Comment savons-nous ce que nous pensons savoir? En réalité, nous ne différons pas sensiblement de nos voisins musulmans qui font débuter leurs hadith par la récitation des chaînes de transmission: Untel tient de Untel qui tient de Untel... qui a entendu le Prophète dire que... Nous faisons confiance à des intermédiaires, plus ou moins, et à des autorités que nous investissons d'un pouvoir plus grand que le nôtre de savoir et dire le vrai. L'auctoritas, rappelons-le, est, dans la Rome primitive, l'activité de l'augure, de celui qui seul détient le savoir inaccessible au profane, celui de lire les signes du destin, du fatum ("ce qui est prononcé"), dans un espace délimité, un templum, où le profane ne voit qu'oiseaux passant à tire d'aile ou viscères dégoûtant de sang.

Prendre conscience de la précarité de cette confiance ou de la fragilité de ces chaînes de transmission est un acte décisif qui fonde, pour le meilleur et pour le pire, la liberté individuelle. C'est le refus ou l'impossibilité de cet acte qui fonde les croyances, dont on voit qu'elles sont aussi universellement nécessaires à la vie humaine que le besoin de se nourrir ou celui de dormir. Il faut croire que le doute, ou simplement l'absence de croyance est une souffrance vite intolérable pour l'esprit humain. La liberté est modelée par cette contrainte de l'esprit qui, pour n'être pas naturelle mais sociale, n'en fonctionne pas moins comme un carcan invisible.

Je ne me rangerais sûrement pas dans une catégorie à part formée par ceux qui seraient indemnes de croyance, la chose ne me paraissant guère possible. Mais je suis partisan de l'incroyance en toutes choses, dès lors qu'apparaît sa possibilité, puisqu'elle est source d'une liberté toujours accrue. J'ai maintes fois accepté la souffrance qu'elle entraîne et j'ai dû accepter de l'infliger parfois à autru Je ne m'étonne donc nullement des réactions qui accueillent à l'occasion mes interventions, silence hostile, insultes, peur, etc. Je les comprends. Mais la liberté, en particulier celle de penser n'est pas seulement individuelle. Elle n'existerait pas sans interaction. Dans la solitude, elle dépérirait sans rémission. D'une façon ou d'une autre, la société nous force au dialogue. A vrai dire, c'est lui qui nous constitue en êtres humains, plus ou moins achevés selon que nous savons le pousser plus loin.

 

Je voudrais proposer ici quelques échanges de lettres avec des personnes pour qui j'éprouve une grande estime. Suivront d'autres lettres adressées à des gens qui me sont totalement étrangers. Ces dialogues, nés de la publication du livre que j'avais consacré à l'affaire Faurisson, sont loin d'être faciles, comme on en jugera.

 

LETTRE À UN AMI JUIF

 

P. G., un vieil ami, le seul de mes amis que je puisse dire juif au sens plein du terme, puisqu'il a étudié dans une école talmudique et qu'il continue sereinement à creuser cet enseignement, m'écrivit la lettre suivante le 3 janvier 1983:

Ces quelques lignes jointes devraient, j'espère, compléter ta documentation. Il y a à Riga des documents sur toute cette période. Je te conseille le voyage!

TÉMOIGNAGE

En juin 1981 se tenait à Paris un étrange procès en diffamation intenté par plusieurs associations juives de défense comme la LICRA, l'.Association des fils et filles de déportés juifs de France et d'autres encore, contre un professeur de faculté: M. Faurisson. Il avait dans ses écrits mis en doute la véracité de l'extermination de 6 millions de juifs par les nazis pendant la deuxième guerre mondiale. Comme le dit Me Badinter lors du procès, sous couvert d'une recherche historique désintéressée, M. Faurisson accusait les juifs d'être les plus grands faussaires de l'histoire universelle. Si les juifs ne sont morts que du typhus, si l'existence des chambres à gaz n'est qu'une fable, alors le peuple juif est l'auteur de la plus grande escroquerie morale de tous les temps.

Ayant participé comme témoin étranger à une cérémonie du souvenir sur les lieux d'un charnier en Lettonie à quelques kilomètres de Riga, le 29 novembre dernier [1982], je désire faire connaître par mon récit quelques faits historiques qui n'ont pas retenu jusqu'à présent l'attention des historiens.

Tous les ans, dans une forêt, à cinq ou six kilomètres de Riga, la capitale de la Lettonie, quelques dizaines de juifs se rassemblent le dernier dimanche de novembre pour rappeler la mémoire des événements qui se déroulèrent dans la nuit du 28 au 29 novembre 1941.

Pour la communauté de Riga ce rappel est d'autant plus important que seuls sont encore en vie quatre rescapés du ghetto de Riga: une personne en Israel et trois à Riga. Sur les lieux de ce massacre, une petite stèle d'un mètre de hauteur, écrite en russe, en letton et yiddish (cette dernière inscription sur l'insistance des juifs) est dédiée à la mémoire des "Victimes du Fascisme". Aucune mention n'est faite de l'identité juive de ces "victimes".

La cérémonie du souvenir n'est pas autorisée par les autorités soviétiques et certaines années des camions avec des haut-parleurs couvrent la voix de ceux qui viennent prier et se recueillir. Cette année les camions se turent mais les policiers en civil étaient presque aussi nombreux que les juifs. D'ailleurs, en arrivant sur les lieux de la cérémonie, on me pria de ne parler qu'aux gens qui s'exprimeraient en hébreu. L'hébreu devenait ainsi une "lingua franca", une sorte de signe de reconnaissance. Devant plus de deux cents personnes réunies, l'un des leaders clandestins de la communauté juive de Riga, après avoir rappelé les faits, objet de la cérémonie, invita les juifs présents à ne jamais oublier. Deux jeunes gens lurent des poèmes, un vieux monsieur s'avança pour dire le Kaddish et un jeune homme barbu en anorak marron, portant un béret, chanta le "El Malek Rahamim": Dieu plein de miséricorde, la prière juive pour les morts. Dans son austérité et sa simplicité, la cérémonie était terminée.

À l'arrivée des Allemands à Riga, en juillet 1941, il y avait environ 37.000 juifs. Dès leur entrée dans la ville, la police auxiliaire lettonne (sous l'influence de mouvements pronazis lettons: Perkonkrust et Aizoargi) organisa un pogrom, au cours duquel les vingt-huit synagogues de la ville furent détruites à l'exception d'une seule qui subsiste jusqu'à aujourd'hui. Ainsi les Lettons rassemblèrent quelque 2000 personnes dans la "Horalsnaja synagogue" où ils mirent le feu. Il est caractéristique de l'attitude des autorités soviétiques qu'aucun signe ne rappelle l'événement à l'emplacement de la synagogue. Qui saura jamais que là où l'on peut voir maintenant de grands panneaux comportant des photos de "travailleurs soviétiques d'élite" s'élevait il y a un peu plus de 40 ans une synagogue lieu du martyre de 2000 personnes!!

À l'entrée de Riga dans une forêt nommée Bikerrijeku, le promeneur peut voir aujourd'hui cinq grands rectangles où l'herbe a poussé, entourés de petites pierres. Ces rectangles ont 20 à 30 mètres de long et 5 à 6 mètres de large. Aucun monument, aucune inscription ne permet de savoir qu'il s'agit de tombes collectives de plus de 15 000 personnes exterminées pendant l'été 1941.

Le premier septembre 41 fut créé par les Allemands le ghetto de Riga. Les portes du ghetto ont été fermées le 23 octobre. Dans la nuit du 28 au 29 novembre 1941, les Allemands séparèrent les familles: vieillards, femmes, enfants: tout un long cortège se mit en marche vers la forêt de Romboula. Plus de 20.000 personnes partirent ainsi par l'une des rues principales de Riga, la rue de Moscou, vers cette forêt qui sera le lieu de leur martyre et dont aujourd'hui, en secret, des juifs tentent de perpétuer la mémoire. L'hiver 41 était particulièrement rigoureux. Deux à trois mille personnes moururent d'épuisement ou furent tuées sur la route avant même d'arriver. Le voyageur qui vient actuellement à Riga peut chez l'un des juifs de la ville feuilleter un album de photos, prises je ne sais par qui et conservées je ne sais par quel miracle, où l'on peut voir les corps épars dans les rues de Riga.

Toute la journée du 29 novembre, dans cette forêt, près de la voie ferrée eurent lieu les exécutions de 20.000 personnes de tous âges. Le reste des habitants du ghetto de Riga fut exécuté à Romboula le 8 décembre.

Pendant toute la guerre, le Ghetto servit de lieu de rassemblement pour les juifs d'Ukraine, de Pologne, de Tchécoslovaquie de telle sorte que le charnier de la forêt de Romboula contient plus de 100.000 (cent mille) corps.

La Lettonie est remplie de nombreux autres lieux où des juifs furent exterminés pendant la seconde guerre mondiale. Mais qui fera leur recensement? Il n'y a pratiquement pas de rescapés et les autorités soviétiques (voir Riga, voir Babi Yar) ne tiennent pas à ce que l'on sache que ce sont des juifs qui ont été tués et pour aucune autre raison que celle-ci: ils étaient juifs. A Valekji, à une centaine de kilomètres de Riga par exemple, la dédicace de la plaque commémorative qui fut apposée l'an dernier sur la tombe collective de 200 personnes indique "Mémoire éternelle aux victimes du fascisme". Seuls des juifs disent qu'il s'agit là de juifs. Et combien d'autres lieux restent ainsi ignorés!! Des refuzniks m'ont ainsi raconté qu'ils avaient appris par hasard, à l'occasion d'une excursion, de la bouche d'une paysanne, l'existence d'un charnier à Toukoures (85 kilomètres de Riga environ). C'est en pleurant que cette femme leur a dit: "Ah! vous êtes juifs. Il y a eu un jour des juifs ici". Et elle les emmena sur la tombe de plusieurs centaines de personnes. Mais rien n'indiquait dans la forêt de Bikerrijeku dont j'ai parlé plus haut qu'il s'agit de juifs.

Se souvenir, se rappeler, faire savoir. les juifs de Riga en sont obsédés. Leur motivation est claire: elle est née de leur situation anormale. Les visas pour Israel sont accordés de plus en plus rarement, les juifs ne sont certes pas en prison mais ils ne sont pas libres pour autant. Avoir demandé un visa pour Israel les a transformés en parias de la société soviétique, soumis à des tracasseries constantes, espionnés, souvent licenciés de leur travail - j'ai rencontré ainsi un ingénieur dont je tairai le nom par prudence pour lui, qui est au chômage depuis une dizaine d'années - sans relation avec personne, sans moyens d'information, leur seule identité reste leur mémoire.

M. Faurisson, vous pensez sans doute avoir gagné votre combat contre la vérité historique. Vous avez d'ailleurs un puissant allié en Union soviétique. Les Occidentaux pourront peut-être visiter, la conscience en paix, la Lettonie selon le voeu que forme pour eux le dépliant d'.Intourist: "Nous vous souhaitons un séjour agréable à Riga, une ville ancienne perpétuellement jeune". Mais le courage exceptionnel des juifs, et en particulier des refuzniks que j'ai rencontrés, sera assez fort, me semble-t-il, pour vous décevoir.

Je répondis à cette lettre avec un certain délai, le 10 avril 1983:

 

Mon très cher P., ta lettre du 3 janvier m'a suivi dans un long périple et ne m'a atteint que la semaine dernière à Tokyo, où je passais, un peu en coup de vent. Je suis content que tu aies pris la plume pour apporter des éléments peut-être nouveaux, dans le besoin où nous sommes tous de savoir de quel horrible passé, exactement, nous sortons. J'aurais voulu, puisque tu as pu te rendre à Riga, que tu recueilles les souvenirs aussi détaillés que possible des quelques survivants dont tu parles. Je ne crois pas d'ailleurs que ces événements atroces soient entièrement ignorés et nombre d'ouvrages signalent les pays baltes comme ayant été la région où se sont passées les tueries les plus énormes. Mais c'est peut-être aussi la région sur laquelle on est le moins bien documenté.

A propos de l'affaire Faurisson qui, tu t'en souviendras sûrement, a été surtout pour moi l'occasion d'en appeler à la formulation d'une véritable histoire, et non d'une histoire pieuse (car, tout simplement, je ne suis pas pieux), ton témoignage va dans le même sens que les affirmations du professeur: nul besoin de chambres à gaz pour exterminer des gens. Les bonnes vieilles méthodes millénaires suffisent amplement. Je n'en tirerai évidemment aucune conclusion. C'est aux historiens de travailler et je constate que cette affaire, et le petit rôle que j'y ai joué, a effectivement provoqué une ébullition dans ce qu'à l'époque de Jules Verne, on appelait le "monde savant". Je n'en demandais, pour ma part, pas davantage.

Je circule depuis des mois, et ce n'est pas la première fois depuis quinze ans, dans un monde asiatique où la guerre, et non pas seulement la seconde guerre mondiale, a laissé des traces épouvantables. J'ai trop vu, j'ai trop écouté de gens, au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie, pendant et après les guerres, pour ne pas voir qu'il n'y a de réalités et d'horreurs que spécifiques, déterminées par un lieu et une époque. Ce qui est arrivé ici, avec la mort des uns, est arrivé ailleurs, autrement, avec la mort des autres. Ce qu'il y a de particulier dans le destin des uns n'est jamais identifiable aux particularités du destin des autres. C'est pourquoi il m'est impossible de m'identifier à une vision juive de l'histoire, faute de ressentir la croyance centrale selon laquelle il existe un destin juif qui aurait une signification différente du destin zoulou, khmer, mandchou, etc. Je pourrais mentionner des centaines de peuples, petits et grands, que j'ai rencontrés. Et moi je ne fais partie d'aucun, tu comprends? La tribu dissoute par la modernité d'un monde atroce, comme une énorme machine à massacrer, folle, inarrêtable. Que sont les pauvres petites choses que nous avons pu faire avec les Algériens, les Palestiniens, les Sud-Africains, les Viêtnamiens, les Cambodgiens, et les mille autres avec qui nous ne ferons même rien, faute de temps, de force...

Je crois connaître un peu tes sentiments, je crois aussi que je t'aime parce que tu es l'un des rares juifs que j'ai rencontré, je veux dire que tu as choisi un sens, une ascèse, une contrainte, par où il faut toujours passer si l'on veut à la fin devenir pleinement homme. Il y a d'autres chemins, que je connais, mais ils sont tous également épineux. Il y a tellement de zozos qui se disent juifs sans la moindre raison valable, je veux dire sans autre effort que celui de leur généalogie, que si l'on veut pouvoir estimer le cheminement spirituel du judaisme, il faudra d'abord ignorer tous ceux qui le détournent à des fins partisanes. Ceci vaut aussi pour nombre de juifs soviétiques qui ne trouvent dans leur judéité qu'une bonne occasion de foutre le camp en Amérique. J'en ai connu plus d'un à New York. Il y a les autres, c'est vrai. Il y a toujours les purs, qui souffrent le plus.

 

 

LETTRE À UN ALLEMAND

 

Le débat révisionniste ne se limite évidemment pas à la France. Il est même assez évident qu'il ne fera de progrès réels que dans la mesure où des pas décisifs seront faits en Allemagne. C'est pourquoi, au moment où je préparais le volume sur l'affaire Faurisson, j'avais fait circuler mon introduction, "Le Comment du pourquoi"; je l'avais envoyée à une centaine de personnes de ma connaissance, intellectuels de diverses obédiences, journalistes, etc. J'en avais envoyé un exemplaire à un écrivain allemand pour qui j'éprouve une vive estime en raison de l'indépendance d'esprit qu'il manifeste dans des ouvrages superbes. Hans Magnus Enzensberger dirigeait alors une fort bonne revue nommée Kursbuch [(1)]. Le 4 décembre 1979, il répondit à cet envoi par la lettre suivante en français, que je reproduis fidèlement:

J'ai tout de suite lu votre article fascinant, et je vous remercie beaucoup de cette leçon de courage et de lucidité. Il serait en effet très souhaitable que les historiens se mettent au travail sérieusement et sans peur d'une révision éventuelle des idées reçus au sujet du génocide juif. Je doute que ce seront les rechercheurs allemands qui se chargeront de ce travail, et je doute également qu'une discussion scientifique, avec la sang-froid que vous souhaitez, se puisse ouvrir ic Je doute même que les questions soulevées par les révisionnistes, en eux-mêmes, puissent intéresser beaucoup de gens. Ce qui trouble les Allemands n'est jamais la question des chiffres des victimes ou des installations de la mort industrielle; c'est plutôt leur capacité insuffisante pour le travail psychique exigé par leur passé. C'est pourquoi, selon moi, la question si l'on a tué 6 ou bien 3 millions de juifs (de communistes, de gitans, de Russes, de malades...), chez nous ne sert que comme paravent ou prétexte à dissimuler une difficulté plus profonde et même, dirai-je, insurmontable - difficulté qui menace l'identité même de celui qui s'interroge. Il y a donc un problème de priorité. Je ne dis pas cela pour excuser les historiens, qui ont une obligation bien précise à nous faire savoir tout ce qu'il est possible de savoir sur le passé. Si vous voulez bien donner un coup d'oeil au texte que j'ajoute sur une discussion parmi de jeunes Allemands à ce sujet, vous verrez bien que tous les participants s'adressent à des questions moraux et politiques, à leurs obsessions et à celles des autres, et ne pas aux "faits" minutieusement établis. Un examen de cet ordre ne changerait pour rien les données de leur problème, même s'il nous amenait à réduire le chiffre des assassinés par la moitié. Tout cela, évidemment, n'ôte rien au respect et à l'admiration que j'ai pour le raisonnement irréprochable que vous faites, et dont j'espère lire la suite bientôt.

Je répondis aussitôt par la lettre suivante:

 

Je vous remercie beaucoup pour votre lettre et les compliments très exagérés qu'elle contient. Je voudrais tout d'abord m'excuser de ne pas écrire en allemand. Je n'ai pas eu l'occasion de me servir de cette langue depuis très longtemps et je ne peux plus la lire qu'assez lentement. J'ai néanmoins lu l'article que vous m'avez envoyé. L'incident qu'il décrit n'a rien de typiquement allemand. Je crois que la même conversation aurait très bien pu se passer ic C'est évidemment un dialogue de sourds puisque chacun croit connaître toute la vérité. Tout cela souligne la nécessité de l'esprit critique. Ainsi je connais les sources dont parle le "néo-nazi" de l'article. A mon avis, elles ne permettent pas d'établir des certitudes, mais par contre elles contribuent, par exemple l'ouvrage de Butz (il est traduit en allemand mais sa vente est plus ou moins empêchée, Indizierung, je crois) à poser des questions qui n'ont pas encore reçu de réponses. Pour ma part, je pense qu'il n'est pas impossible de trouver ces réponses, si une recherche sérieuse est entreprise. Comme vous le dites, le texte des Berliner Hefte montre bien que l'on ne s'intéresse pas beaucoup aux faits.

Il s'agit de questions morales et politiques. C'est bien pourquoi tout cela est si important. Il me semble que la question centrale est celle de la "culpabilité collective" des Allemands. A part le fait que je trouve cette idée monstrueuse (comme celle des "représailles collectives"), j'ai l'impression qu'il règne en Allemagne une grande ambiguité sur ce sujet. Je suis bien obligé de constater qu'il ne règne en France aucun sentiment de culpabilité par rapport aux atrocités de la guerre d'Algérie, faite par deux ou trois millions de jeunes Français, et qu'aux Etats-Unis la grande masse des Américains vit dans une conscience très tranquille par rapport aux horreurs de ce que fut leur guerre d'Indochine [(2)]. Il y a comme une situation spéciale de l'.Allemagne vis-à-vis du passé qui provient entièrement de la défaite de 1945.

A cela s'ajoute peut-être un conformisme intellectuel et politique que j'ai trouvé très étouffant au cours d'une brève visite que j'ai faite à Francfort en 1977, à l'occasion de la remise d'un prix littéraire à mon ami Breytenbach, un poète sud-africain emprisonné depuis 1975.

En morale, il s'agit certainement de choisir des principes applicables à l'individu comme à la collectivité. Mais en politique, j'ai toujours pensé que le premier mouvement devait être de comprendre la réalité, dans ses aspects complexes et même contradictoires. C'est un peu la leçon que nous avait donnée en son temps la guerre d'Algérie. Aucune des analyses politiques préconçues dont nous pouvions disposer alors ne nous permettait de comprendre ce qui se passait. Il fallait faire un effort pour sortir des chemins tracés. Je n'ai fait que poursuivre cette tâche depuis lors.

Pour en revenir au sujet de mon petit texte et à l'article des Berliner Hefte, je dirai qu'il faut à la fois accorder la liberté d'expression complète aux néo-nazis (c'est le principe démocratique), voir ce qui peut se trouver de vrai, mélangé à du faux, dans leur discours, et combattre vigoureusement toute tentative qu'ils feraient de vouloir imposer leur point de vue par des méthodes violentes. On peut en dire autant des staliniens.

L'article que je vous ai envoyé paraîtra au début de l'année prochaine comme introduction à un "dossier de l'affaire Faurisson". Je crois que l'on parlera de cette question. Mais je veux éviter toute tentative de récupération par la droite. En France, on y arrivera. Je connais moins bien la scène allemande mais il me semble souhaitable que mon texte soit aussi publié en Allemagne, pour éviter que la grande presse soit seule à rendre compte du débat qui pourrait se développer ici.

 

 

Le texte ne fut pas publié en Allemagne. Quelque temps après la sortie du livre, un éditeur allemand d'extrême droite, dont les publications me paraissaient honorables au demeurant, demanda les droits pour l'.Allemagne. Nous les lui avons refusés dans le mince espoir de nous faire éditer à gauche, ce qui ne s'est pas produit. Néanmoins, cet échange de correspondance eut des répercussions par la suite puisque Hans Magnus Enzensberger, alors qu'il était conseiller de la rédaction de la revue TransAtlantik, un peu plus tard, fit en sorte que cette revue dépêchât à Paris un jeune écrivain, Lothar Baier, pour faire le point de la question. Ce qu'il en advint, on l'a vu dans le chapitre précédent.

 

LETTRE À UN REVISIONNISTE

 

Dans le cours du travail qui entourait la rédaction de Vérité historique ou vérité politique?, il y eut maints échanges de lettres entre le professeur Faurisson et moi-même. J'avais toujours besoin d'un renseignement, d'une date, de la référence d'un document. Le professeur y répondait aussitôt avec sa concision et sa précision habituelles. C'est un homme qui connaît parfaitement ses dossiers et l'on allait avoir, au cours des procès successifs, la preuve qu'en France personne ne les connaissait comme lu Le 9 novembre 1979, il m'envoya une lettre différente. Il pensait avec angoisse et commisération à tout un tas de gens pourchassés, traqués, ou punis pour leur rôle dans l'appareil national-socialiste, à qui l'on reprochait, et reproche encore, leur participation, plus ou moins supposée, à une entreprise d'extermination dont lui, Faurisson, pensait qu'elle n'avait nullement été ce que l'on en disait généralement. C'était bien avant que Barbie ne fût acheté aux Boliviens, et Kurt Waldheim, à ce moment-là, était le respecté Secrétaire général des Nations Unies. Je désirai donc faire la mise au point suivante, le 17 novembre 1979:

 

Vous me dites que vous passez parfois des nuits à penser à des hommes comme Hess, Roeder, Vasseur (j'ignore qui il est), Touvier et d'autres, "désespérés, acculés au suicide". "Cette déréliction totale est affreuse", dites-vous. Je comprends que l'on compatisse, je respecte la pitié (sans être le moins du monde chrétien) et je l'éprouve aussi pour les victimes. Mais dans le monde mauvais où nous vivons, je ne crois pas que toutes les victimes se valent. Il y a des gens qui sont vraiment, complètement, totalement innocents, irresponsables de ce qui leur arrive. Je pense par exemple à ces paysans cambodgiens que je connais bien, qui arrivent presque morts de faim en Thailande. Ces gens-là ont été emmenés de force par les hommes de Pol Pot, privés de nourriture au profit des cadres et des militaires, empêchés de s'enfuir par la menace des armes. Ma compassion est entière. Mais si d'aventure ces mêmes soldats, ces mêmes cadres communistes se trouvent pris dans la nasse, eux aussi exténués et exterminés, ma compassion ne sera pas la même. J'aurai, d'une façon ou d'une autre, le sentiment qu'ils paient pour leurs crimes, pour les incroyables duretés qu'ils ont infligées aux autres qui n'en pouvaient mais. Pour moi, les gens comme Wagner, Lischka, Touvier et les autres, se sont conduits comme d'abominables brutes. Je ne parle pas, vous vous en doutez, des choses les plus "spectaculaires". Mais pensez au pauvre type, votre voisin, ou le mien, que la police est venu chercher un petit matin pour l'arracher aux siens, à son "chez soi", pour l'entasser dans un wagon, le brutaliser, le priver de manger, de boire, de dormir. L'auriez-vous fait? Non. Moi non plus. Des gens ont fait ça, ont commis des crimes odieux, de tous les côtés, j'en suis bien d'accord. Certains l'ont payé de leur vie, ou de la prison. Aucune justice n'était réellement possible. Certains s'en sont bien tirés. D'autres se sont fait attraper vingt ou trente ans plus tard. Je n'approuve pas ces haines tenaces. Mais il faut bien reconnaître qu'ils ont quelque chose de très lourd sur la conscience. Ces gens-là ne sont pas des innocents, même si vous croyez que certains des crimes dont on les accuse, ils ne les ont pas commis. Je pense que certains étaient complètement innocents, peut-être Jean-Paul Kremer.

Je n'ai aucune doctrine de châtiment. J'ai une horreur profonde de toute idée de châtiment parce que j'y vois trop le plaisir pervers qu'y prennent les juges, les jurés, les bourreaux, sous la protection de la loi. Ces choses là sont du ressort de la psychanalyse. Je suis plutôt pour qu'on ouvre les prisons et qu'on les supprime. Mais le résultat risque ne n'être pas fameux. Bref, c'est un problème dont je ne sais pas par quel bout il faut le prendre. La seule ligne de conduite que je me trace est de faire la séparation entre ce qui est acceptable, humainement, et ce qui ne l'est pas, ce qui est écrasement intolérable de l'autre, de l'individu qui a autant que vous et moi le droit de vivre, et vivre ne signifie pas ne pas mourir, mais vivre dans une certaine dignité. Les gens qui bafouent cette dignité, je les appelle criminels. Parmi les gens qui exercent le pouvoir, il en est bien peu qui se mettent à l'abri des tentations. J'approuve totalement les Iraniens qui réclament que l'on juge le Shah, qui ont exécuté un ancien premier ministre. Je suis favorable au principe de l'exécution systématique des anciens premiers ministres, comme dans ces tribus nilotiques où les rois sont rituellement mis à mort. Cela moraliserait la profession. Mais je plaisante. Je suis sûr que vous me comprenez. Il y a deux poids et deux mesures, selon ce qu'on a fait, ou refusé de faire. Il y a des gens dont le sort ne m'empêchera pas de dormir, non pas que je me ferais leur bourreau, mais parce que je les ai rangés depuis longtemps dans la catégorie de ceux qui ont fait des choses intolérables, et que je ne tolérerais pas que l'on me fasse.

 

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