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UNE ALLUMETTE SUR LA BANQUISE

(1993)

par Serge Thion

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Chapitre trois

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La réponse vient de Provence, le 10 juillet:

Tes lettres du 29 et du 30.6, timbrées du 7.7, me sont parvenues ce matin. Je quitte la France demain pour un bon mois et n'ai guère le temps de réfléchir longuement à tes lettres et à ta demande, comme elles le mériteraient.

Je refuse de te communiquer mon texte. J'ai pour cela beaucoup de raisons, mauvaises et bonnes. Parmi les mauvaises: je n'en ai pas envie. Parmi les bonnes: cette demande figure dans ta lettre publique. Tu liras mon texte dans les conditions où j'ai lu ton livre (à l'exception du chapitre 1). Je ne parle pas du livre de F. Muller, d'abord parce que tu m'as plus ou moins sommé de le faire, et je n'aime pas les sommations, ensuite parce qu'il m'est difficile de démêler dans ce livre tardif la part du réel et la part du fantasmatique. Ce qu'il contient de réel, à mon sens, n'ajoute rien à ce qu'on savait par les manuscrits retrouvés à Auschwitz.

Je te dirai maintenant que ta lettre personnelle-- bien entendu, elle le restera-- ne me laisse nullement indifférent. Je ne suis pas un censeur et nous ne sommes pas très loin l'un de l'autre en ce qui concerne le problème palestinien. Dire que le Sionisme est "une des formes du colonialisme européen" est vrai. Ce n'est pas toute la vérité du sionisme. Mais je crois que sur ce terrain, nous nous entendrions assez facilement. Ce que je condamne absolument dans ton attitude, c'est que, justement, ton livre me paraît l'exemple même d'une "vérité politique" détruisant la "vérité historique". Faire du génocide hitlérien une création de la propagande sioniste me paraît une aberration proprement monstrueuse, je te le dis comme je le pense.

Sur le fond des choses, j'ai reçu de Pologne, après la mise à la composition de mon texte, de nouveaux documents que je te montrerai, si tu le souhaites, à la rentrée. Quant à l'anthropologue allemande, j'ai lu les pièces du dossier. Elles sont parfaitement édifiantes. Tu peux t'adresser de ma part à Alain Schnapp, s'il est encore en France. Je puis t'assurer que ce dossier n'est pas récusable.

Cette affaire d'anthropologue allemande a vite disparu et je n'ai pas cherché à consulter le "dossier" irrécusable. On apprenait en passant que Vidal-Naquet prenait une part active au procès contre Faurisson, procès dont il affirmait l'inanité dans son texte, puisque les "documents polonais" allaient être versés au dossier par les parties civiles. Ces documents étaient d'ailleurs sans importance. Mais le même jour, le 10 juillet donc, j'expédiai cette lettre à Pierre Vidal-Naquet qui devait la trouver sans doute à son retour en France:

 

Comme tu le sais, j'ai fait connaître à quelques-uns de mes amis tes premières réactions (lettre du 6 mai) lorsque tu as reçu mon bouquin. La rumeur aidant (et comment y échapper?), ce que tu as dit du Journal d'Anne Frank est arrivé aux oreilles de quelqu'un pour qui cette question (l'authenticité dudit Journal) n'est pas tout à fait sans importance, puisqu'il se trouve traîné en justice pour avoir affirmé quelque chose dans ce genre-là.

Je ne connais pas très bien l'affaire, mais il semble qu'un ancien nazi nommé Roemer, et qui pourrait bien l'être encore, soit poursuivi en Allemagne pour avoir attenté à l'authenticité du Journal.

Il me semble évident que, quels que soient le passé et le présent de cet individu (qui m'est rigoureusement inconnu), il ne serait pas tolérable qu'il soit condamné pour avoir tenu des propos auxquels nous pourrions, l'un et l'autre, souscrire.

Son avocat, par des intermédiaires, me fait demander une déclaration "à qui de droit" (To whom it may concern) disant, comme par exemple dans ta lettre, que tu considères que la preuve est apportée, qu'il s'agit d'un texte trafiqué. Pour ma part, j'ai déjà dit ce que j'en pensais dans mon livre.

Ca me parait une question de principe. Peux-tu me dire rapidement ce que tu en penses?

 

La réponse vient de Fayence, en date du 15 août 1980:

J'ai trouvé en rentrant de Grèce ta lettre du 10 juillet. Je ne pense pas que tu aies pu sérieusement me demander de témoigner en faveur d'un nazi. Ne s'agit-il pas de Manfred Roeder? Ce n'est pas que je tienne à cacher ce que je pense désormais du Journal d'Anne Frank. Je l'ai écrit dans un article pour Esprit dont je viens de corriger les épreuves. Mon sentiment sera donc le mois prochain dans le domaine public. Mais il y a un monde entre écrire ce qu'on croit être la vérité et la démarche subjective qui consiste à venir en aide à un ancien et nouveau nazi, même sous la forme d'une déclaration "to whom it may concern". Puisque tu renvoies à ton livre, j'adopte donc la même attitude que toi. Quant à ma lettre du 6 mai, elle était destinée à toi, non à Faurisson.

Le 22 août 1980, après la sortie du petit papier de K. Evin et ma tentative de réponse, Pierre Vidal-Naquet m'écrit:

Je désapprouve absolument l'article de K. Evin qui ne rend compte ni de ton livre ni de l'article de Nadine Fresco. Tu peux faire état de cette désapprobation (de cette condamnation) qui sont sans réserve. Mais je regrette que pour "les nécessités (?) de la polémique", tu aies toi-même donné de l'article de N. Fresco une interprétation qui pour n'être pas diffamatoire dans son ton est fausse.

Tu es évidemment libre de croire que tu es favorable à l'"ouverture d'une discussion rationnelle sur l'existence des chambres à gaz dans les camps nazis", mais ce n'est pas l'hostilité à ce rationalisme qui anime tes adversaires, dont je suis. Je continue à trouver impardonnable la caution que tu as donnée à des escrocs intellectuels comme Butz et Faurisson. Le Congrès de Los Angeles et le Journal of Review History ne sont pas une invention de Nadine Fresco. Je continue aussi à trouver grave la caution donnée aux délires démographiques de Rassinier. Cela dit, je le répète, l'article de K. Evin est le modèle même de ce qu'on n'a pas le droit d'écrire.

C'est autour de l'affaire Martin Gray que nos relations épistolaires, fort épuisées déjà, allaient s'achever. Le film tiré de l'ouvrage de Martin Graywesky, le véritable nom de M. Gray, d'après le Monde, allait sortir. Le Figaro, par la plume de Brigitte Friang ("Parlez, monsieur le Porte-parole", 9 novembre 1983) et le Monde, par celle de Jean-Marc Théolleyre ("Roman et brouillard", 27-28 novembre 1983), reprenaient les graves accusations lancées à la sortie du livre par la presse anglo-saxonne, légèrement moins naive que la nôtre. Le Monde publiait dans cet article une lettre de Vidal-Naquet, et la réponse de Max Gallo. Je donne ici la lettre de Vidal-Naquet, à la suite de laquelle je suis intervenu deux fois dans des conditions que le texte explique:

Il y a quelques années, M. Max Gallo a réécrit (en franglais rewrité) un pseudo-témoignage de M. Martin Gray, qui, exploitant un drame familial, a inventé de toutes pièces un séjour dans un camp d'extermination où il n'a jamais mis les pieds. Dans le Sunday Times, il y a déjà plusieurs années, la journaliste anglaise Gitta Sereny avait démasqué cette imposture, qui fut publiée sous ce titre menteur: Au nom de tous les miens, en mettant en cause personnellement M. Max Gallo. Celui-ci aurait-il voulu rendre service à l'abjecte petite bande de ceux qui nient le grand massacre et qui se sont naturellement rués sur cette trop belle occasion, qu'il n'aurait pas agi autrement.

Ma réponse à Pierre Vidal-Naquet et Max Gallo, envoyée au Monde, n'y parut point:

 

TREBLINKA OU LA LIBERTE CREATRICE

 

Je m'honore de faire partie de l'"abjecte petite bande" de ceux qui, non pas comme le dit P. Vidal-Naquet dans sa lettre à Max Gallo, nierait le grand massacre, mais simplement réclament qu'on lui applique les règles ordinaires de la méthode historique. De l'abject à l'object.

"Il n'y a pas de controverse historique possible", écrivait en octobre 1980 l'historien-journaliste Max Gallo dans un article de L'Express où il citait les pièces mêmes d'une controverse en cours. L'article se présentait comme un compte rendu de mon livre et de celui de Wellers, sans qu'il dise un mot du contenu de l'un ni de l'autre. M. Gallo n'aime donc pas la controverse mais il ne peut y échapper. Les douze points de sa réponse à P. Vidal-Naquet, dans le Monde des 27-28 novembre 1983, appellent les commentaires suivants:

1. Il dit avoir recueilli les souvenirs de Martin Gray, survivant du camp de Treblinka. Il semble donc croire que Martin Gray y a séjourné. Il y a toutes les raisons de croire que c'est simplement faux. Martin Gray l'a même reconnu. On a du mal à penser que M. Gallo serait assez naif pour ne pas s'en être rendu compte.

2. M. Gallo a écrit le livre de Martin Gray en utilisant "à la fois [son] métier d'historien et [sa] vocation de romancier". C'est un aveu.

3. Il a cosigné le livre et explique sa méthode, sans dire pourtant que sa vocation de romancier va lui permettre d'inventer des chapitres entiers.

4. Le livre a connu une immense diffusion. Avec cette "méthode", on ne sera pas surpris. Papillon, livre auquel M. Gallo avait aussi prêté son concours, a eu aussi un immense succès. Il se présentait également comme une autobiographie, mais cette fois la signature de M. Gallo n'apparaissait pas. Seuls quelques rares esprits simples ont pu penser que Papillon était une histoire vraie.

5. C'est en Angleterre que la supercherie littéraire a été d'abord dévoilée. Ce n'est pas dans la presse française. Il serait intéressant de se demander pourquoi.

6. Gitta Sereny, qui a été assistante sociale dans les camps allemands dès leur libération, a interviewé, dans sa prison, en Allemagne, Franz Stangl, qui fut commandant du camp de Treblinka. Elle écrit: "This is an area in which commercially-motivated rubbish can have terrible long-term consequences" (C'est un domaine où des cochonneries écrites pour le profit peuvent avoir de terribles conséquences à long terme), New Statesman, 2 novembre 1979.

7. M. Gallo n'a pas reconnu les propos qu'elle lui prêta. Les voici: "M. Gallo informed me coolly that he "needed" a long chapter on Treblinka because the book required something strong for pulling in readers" (M. Gallo me dit froidement qu'il "avait eu besoin" d'un long chapitre sur Treblinka parce que le livre devait avoir quelque chose de fort pour attirer les lecteurs). Elle ajoute qu'après avoir dit en face à Martin Gray qu'il n'avait jamais été à Treblinka, elle s'entendit répondre: "Mais quelle importance?" (But does it matter?) Gitta Sereny a donc recueilli ce double aveu. Elle habite Londres. Il est facile de lui demander les détails de ces intéressants entretiens.

8. Martin Gray aurait, croit M. Gallo, intenté une action en justice. Nous croyons, pour notre part, que ce n'est pas vrai, et que Martin Gray n'oserait jamais le faire. M. Gallo cherche à nous égarer sans trop se risquer lui-même, c'est pourquoi il dit "je crois". On peut toujours s'être trompé.

9. Aucune autre polémique n'aurait été engagée contre Martin Gray: on ne voit pas bien ce que cela prouve. Par ailleurs, M. Gallo, qui a lu mon livre, n'ignore pas que le sien y est qualifié, en 1980, de "faux splendide" (p. 346) en hommage, je le reconnais, à sa "vocation de romancier".

10. M. Robert Faurisson, a "naturellement" repris, mais sans les amplifier, les accusations. C'était si naturel, en effet, que P. Vidal-Naquet, le preux de la lutte contre Faurisson, les reprend à son tour, en les amplifiant, lui, puisqu'il suggère méchamment que Max Gallo aurait voulu rendre service à R. Faurisson. Nous sommes en mesure de préciser que si M. Gallo ne travaille pas pour R. Faurisson, en revanche, P. Vidal-Naquet a beaucoup fait pour la cause révisionniste, comme par exemple obliger M. Gallo à faire cette embarrassante mise au point, et il en fera encore beaucoup d'autres, nous en sommes assurés. Le jour viendra, où il dénoncera aussi les faux témoignages de M. Nyiszli et de F. Muller, publiés, tout comme le Treblinka de Steiner, avec la caution de l'équipe des Temps Modernes.

11. L'idée que le Journal d'Anne Frank est en grande partie une fabrication a été établie d'une manière tellement démonstrative par le professeur Faurisson qu'elle a été admise maintenant par beaucoup de ses détracteurs les plus habituels. Les premiers examens du manuscrit, rendus possibles par le décès de M. Frank, ont immédiatement confirmé le trafic. M. Gallo est en retard d'un TGV.

12. Les images de Treblinka, dans le film d'Enrico, sont, d'après M. Gallo, "d'une force et d'un réalisme jamais égalés", bel hommage du scénariste qui a tenu une plume inventive au réalisateur qui a tenu une caméra imaginative. Je me demande si un tel réalisme n'est pas en train de devenir, lui aussi, socialiste.

M. Gallo a prévu que la présente polémique devait nécessairement avoir lieu. Il dit qu'il en est ainsi avec les "témoignages insoutenables". Insoutenable, en effet. Comment soutenir le témoignage d'un faux témoin? Grave question à laquelle Max Gallo n'a pas répondu. Il a même promis, pour se tirer d'embarras, qu'il n'y répondra plus.

Il reste une question subsidiaire. On est bien obligé de supposer, puisque son nom figure sur le livre et au générique du film, que M. Gallo est matériellement intéressé au succès de l'un et de l'autre. Les ambiguités de sa réponse prennent alors une nouvelle dimension. À cet égard, il sera intéressant de voir si l'on nous impose vraiment, comme il en est question, un feuilleton télévisé de huit heures, toujours tiré du même roman. Nous laisserons à d'autres le soin de juger s'il est acceptable qu'un membre du gouvernement tire un profit matériel de l'exploitation d'un grand et faux spectacle, une mise en scène de la souffrance à un moment particulièrement noir de l'histoire humaine, ceci par le truchement de la télévision d'Etat.

 

Martin Gray et Max Gallo ne sont ni les premiers ni les seuls à inventer un Treblinka conforme à leurs cauchemars. Ce camp favorise les descriptions imaginaires dans la mesure où il a été désaffecté, abandonné et détruit assez longtemps avant la fin de la guerre. Lorsque les Soviétiques y arrivèrent, il n'y avait plus rien à voir. Il se trouve que l'un des premiers inventeurs est l'une des plus récentes gloires littéraires de Paris, Vassili Grossmann, l'auteur de Vie et destin, décédé en 1964. Nicole Zand, dans sa présentation de l'homme et de l'oeuvre (Le Monde, 23 septembre 1983), mentionne le fait, exact, qu'il était à la fin de la guerre journaliste à la Krasnaia Zvezda, le journal de l'armée soviétique, et le fait, faux-ci celui-ci, qu'il aurait vu les chambres à gaz de Treblinka.

Il n'a pas prétendu les avoir vues (le camp était rasé) mais il dit avoir "enquêté" à Treblinka en 1944 et il a publié sur ce sujet un livre, traduit en français, L'Enfer de Treblinka, étrangement absent de sa bio-bibliographie établie par Nicole Zand, absent aussi de la discussion qui a eu lieu autour de cet auteur à l'émission Apostrophes sur Antenne 2.

On ne sait rien des "témoins" qu'il a interrogés. Il parle de chambres homicides fonctionnant avec deux systèmes différents, les gaz d'échappement d'un moteur et une pompe à vide. Il arrive de plusieurs façons au chiffre faramineux de trois millions de morts pour le seul camp de Treblinka. Bref, c'est la médiocre propagande soviétique de l'époque.

Emmanuel Ringelbum, l'auteur des Chroniques du Ghetto de Varsovie, se fait, durant la guerre, l'écho des rumeurs qui parviennent de Treblinki (qu'il écrit avec un i): "La méthode pour tuer: gaz, vapeur, électricité". Avec le temps qui passe, les pompes à vide, les chambres à vapeur, les piscines électrifiées et autres inventions macabres ont disparu et ne sont plus mentionnées. C'étaient les témoignages de l'époque, ils disaient souvent des absurdités et reflétaient l'immense confusion du moment. Le temps a amené un changement dans la représentation, une décantation, avec l'oubli des plus grossières absurdités, genre Grossman, et construction d'une mythologie de plus en plus raffinée de l'horreur, centrée sur l'usage des gaz. Steiner remarque, à l'avant-dernière page de son livre, que les témoignages recueillis en 1945 par la Commission d'enquête polonaise étaient "sommaires" et que l'Institut Yad Vashem a demandé au cours des années suivantes à certains témoins de reprendre et d'étendre leur témoignage [(20)] Nous avons constaté cela aussi: plus le temps passe, plus le témoignage s'étoffe, au moins dans certains des livres les plus douteux.

On arrive aujourd'hui au bout de ce long cheminement. Pour la première fois, on nous a montré la chambre à gaz. On est passé du témoignage, parfois romancé, au pur roman qui se fait appeler témoignage. Mais, nommer l'innommable, montrer l'immontrable, c'est commettre le sacrilège, c'est renverser l'idole cachée qui siège au coeur de notre moderne religion des morts. C'est grâce à ce romancier et à ce cinéaste que l'affaire Faurisson est maintenant terminée.

 

30 novembre 1983

 

Sans réponse du Monde, je fis circuler cette lettre, accompagnée du texte suivant:

 

FAUSSAIRES SANS FRONTIERES

 

Comme les hirondelles, les faussaires reviennent régulièrement. A partir du 7 février 1985, TF 1 va diffuser, pendant huit semaines, un feuilleton tiré du livre de Martin Gray et Max Gallo, Au nom de tous les miens, réalisé par Robert Enrico. Un condensé, sous forme de film, était sorti sur les écrans en 1983. M. Enrico, prudent, déclare que "cette série doit être considérée comme une oeuvre de fiction"[(21)].

J'ai déjà qualifié l'ouvrage de MM. Gray et Gallo de "faux splendide" dans un livre paru en 1980. M. Gallo, qui en rendit compte dans L'Express du 18 octobre suivant, s'abstint soigneusement de relever l'outrage. Un heureux concours de circonstances allait ensuite permettre de faire entrer ce romancier-historien dans le gouvernement.

Un peu avant que n'apparaisse le film de R. Enrico, Pierre Vidal-Naquet historien notoire et moraliste à l'occasion, intervint par une lettre au Monde, écrite en juillet 1983 et publiée dans le numéro des 27-28 novembre. On connaît de ces étonnants retards du courrier. Il voulait ainsi, louable initiative, faire sonner le grelot que j'avais contribué à attacher en France. Il dénonçait en termes virulents MM. Gray et Gallo, affirmant que M. Gray n'avait jamais mis les pieds à Treblinka et que donc le chapitre que consacre M. Gallo à ce séjour putatif relevait de la pure imagination. M. Vidal-Naquet pense, à propos de la déportation et des camps de concentration, que "toute une sous-littérature qui représente une forme proprement immonde d'appel à la consommation et au sadisme doit être impitoyablement dénoncée" (Esprit, septembre 1980). Qui ne l'approuverait? Il indique les ouvrages de C. Bernadac, S. Reiner, J.-F. Steiner, bien que, à propos de ce dernier, décrivant déjà Treblinka, il soit d'abord tombé dans le piège. Il a donc des raisons de ranger l'oeuvre de MM. Gray et Gallo dans la "sous-littérature" du genre "immonde". Déjà, quelques jours plus tôt, Mme Brigitte Friang, résistante, déportée, gaulliste, avait dénoncé cet ouvrage en affirmant que mentir sur ce sujet revenait à insulter les morts (Le Figaro, 9 novembre 83). Elle exigeait de Max Gallo qu'il parlât.

Dans ce même numéro du Monde, Max Gallo faisait une réponse en douze points, affirmant, sans doute en raison de la dignité de sa fonction, que c'était sa "première et dernière mise au point". Il affirmait avoir décrit des événements qui étaient réellement survenus dans la vie de M. Gray.

Intéressé par ce que cette affaire a d'exemplaire et de représentatif du monde intellectuel contemporain, je rédigeai une brève analyse des données disponibles sous le titre Treblinka ou la liberté créatrice. La rédaction du Monde m'affirma qu'elle n'entendait pas poursuivre ce débat et qu'elle conservait "précieusement" mon texte.

On trouva néanmoins, grâce à Dieu, une petite place pour publier une seconde lettre de M. Vidal-Naquet (29-30 janvier 1984). Il avait rencontré M. Martin Gray. Celui-ci lui avait dit, devant témoin, "qu'il n'avait pas lu son propre livre". C'est une chose que répète, je le sais, M. Gray à qui veut l'entendre. Quant au passage sur Treblinka, dans le film, il dit aussi qu'il ne l'a pas vu, parce qu'il fermait les yeux. Il y a également des témoins de ces dires. M. Gray ne tient donc nullement à être tenu pour responsable en quoi que ce soit de la soi-disant "description" de Treblinka. C'est une façon peu élégante de refiler le ballon à Max Gallo et c'est surtout une défense faiblarde et ridicule parce qu'évidemment mensongère. On sait qu'en d'autres temps et devant d'autres témoins qui connaissaient bien la question, M. Gray a reconnu qu'il n'avait jamais été à Treblinka. Mais, à M. Vidal-Naquet et à quelques autres, il affirma le contraire. Il produisit des attestations. Le miracle opéra aussitôt. M. Vidal-Naquet toucha les Saints-documents et se convertit sur le champ. Ils avaient à ses yeux la force probante que leur confère leur rédaction en polonais, une langue que l'helléniste Vidal-Naquet n'entend pas.

C'est ainsi que les choses se passent. Ces attestations, ajoute le nouveau converti, établissent, "à moins d'être à leur tour mises en doute", la réalité du séjour de M. Gray à Treblinka. Le sévère historien ne semble pas avoir pensé qu'un document, manifestement postérieur à l'événement, mérite au moins une petite vérification. Il aurait pu s'assurer de leur contenu et de l'identité des prétendus signataires. Les survivants de Treblinka sont hélas peu nombreux et assez bien connus des historiens spécialisés. Non, M. Vidal-Naquet a choisi de croire. Credo quia absurdum.

Et bien nous ne croyons point. Nous connaissions l'existence de ces papiers que M. Gray n'exhibe qu'aux personnes qu'il sait incapables ou indésireuses de les regarder de près. M. Gallo avait tenté d'accréditer l'idée que M. Gray aurait intenté une action en justice contre ceux qui l'accusaient de mensonge. J'avais alors écrit que M. Gray n'oserait jamais. Il ne l'a pas fait et ne le fera pas parce que ses "attestations" sont des faux grossiers.

Je réaffirme publiquement que M. Gray n'a jamais mis les pieds à Treblinka, que les passages du livre, du film et de la série télévisée qui s'y rapportent sortent tout armés de l'imagination du romancier Max Gallo. M. Enrico se fait leur complice puisqu'il présente cette histoire comme ayant été vécue. J'affirme qu'ils font tous les trois, et les producteurs avec eux, d'énormes profits financiers en jouant cyniquement sur les sentiments d'humanité des lecteurs et des spectateurs. Le seul mot qui qualifie toute cette affaire est celui d'escroquerie. J'affirme subsidiairement que le naif Vidal-Naquet s'est encore une fois fait gruger et que son imprudence a pour résultat de cautionner cet attentat au coeur et à l'esprit qui s'appelle Au nom de tous les miens.

4 février 1985.

 

 

Ce petit dossier circulait beaucoup. Martin Gray l'avait déjà dénoncé dans une lettre au Monde (11-12 décembre 1983) mais il s'était évidemment gardé d'intenter quelque action que ce soit. Je reçus alors, datée du 6 février 1985, une "note" de Pierre Vidal-Naquet. Je l'introduisis aussitôt dans le circuit, munie de l'appendice qui s'imposait:

 

NOTE à l'usage et à l'intention de Serge Thion

 

Serge Thion m'a fait parvenir un petit dossier intitulé: "Faussaires sans frontières" et dans lequel il se gausse de ma naiveté au sujet de Martin Gray. J'ai en effet affirmé successivement que Martin Gray n'avait pas été à Treblinka et qu'il y avait été. Je n'ai pas été le seul à penser ainsi: au vue (sic) du dossier d'attestation apporté par Monsieur Martin Gray, et qui était loin d'être tout en polonais, Brigitte Friang a eu la même réaction que moi. Elle me l'a dit en termes formels. En tout état de cause, d'une lettre au Monde à l'autre, mon opinion sur le livre intitulé Au nom de tous les miens est restée la même. Ai-je été naïf? Il est bien possible, en effet, que je me sois trompé. Guitta (sic) Sereny et Michel Borwicz, qui connaissent tous deux bien ce dossier, le pensent. Pour ma part, désormais, sur cette affaire, je me tairai, puisque je me suis trompé au moins une fois. Cela étant dit, la note de Serge Thion n'en demeure pas moins stupéfiante. Serge Thion le note: "Les survivants de Treblinka sont hélas peu nombreux et assez bien connus des historiens spécialisés". Pourquoi sont-ils peu nombreux? Il est passé à Treblinka aux environs d'un million de personnes, comprenant notamment la quasi-totalité de la population du ghetto de Varsovie. Si Treblinka n'avait été, comme l'affirme M. Butz, qu'un camp de triage, les survivants auraient dû être extrêmement nombreux. S'ils sont si peu nombreux, c'est pour des raisons bien connues de tous, sauf malheureusement de M. Serge Thion et de la petite bande abjecte avec laquelle il persiste à s'associer. Ou bien faut-il voir dans cette constatation d'un fait une renonciation à soutenir les thèses révisionnistes? Quoi qu'il en soit, en fait de falsification, il est difficile de dépasser les exploits de la petite bande en question. Je viens encore d'entendre avec une certaine stupéfaction, M. Pierre Guillaume affronter une ancienne déportée d'Auschwitz qui lui disait avec tranquillité ce qu'elle avait vu. Qu'importe ce qu'ont vu les témoins, pourvu que l'idéologie triomphe.

Mon commentaire fut bref:

 

"M. Vidal-Naquet affirme qu'un million de personnes sont passées à Treblinka. Les seules sources de ce chiffre sont les cheminots communistes de la résistance polonaise, les mêmes qui parlaient de 4 millions [de victimes] à leurs "libérateurs" soviétiques (Cf. Grossmann). Depuis 40 ans, ces chiffres-ludions varient, avec une forte tendance à la baisse. Attendons donc encore un peu.

"M. Vidal-Naquet reconnaît qu'il s'est trompé en faisant de plates excuses à son trompeur, M. Martin Gray Il en tire la stupéfiante conclusion qu'il ne faut pas détromper les lecteurs du Monde qu'il a abusés avec de trompeuses excuses. On comprend que son silence est provoqué par une peur bien légitime, celle du ridicule. Mais c'est trop tard."

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