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UNE ALLUMETTE SUR LA BANQUISE

(1993)

par Serge Thion

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Annexes 5 à 9

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5

 

LA CHAMBRE A POUDRE ET L' ANE BATE

 

 

Paris, 6 mai 1991

Marcel-Francis Kahn à Serge Thion

 

Des imprimés de la Vieille Taupe arrivés en Belgique chez un de mes élèves m'ont rappelé ton existence, tes positions et aussi nos relations anciennes au moment du Viêt-Nam. Du coup, je me suis rendu à cette librairie pour acheter ton livre. On m'y a remis, en prime, et je l'ai pris avec des pincettes, le tiré à part de l'article de Notin dont je serais fort intéressé de savoir ce que tu en penses. Après d'amples discussions avec mon ami Pierre Vidal-Naquet, je me suis décidé à t'écrire cette lettre.

Bien que je n'aime pas le faire, et puisque tu le fais toi-même, il n'est pas inutile que je te rappelle mon parcours. Après le maquis à quinze ans, je milite depuis 1947 dans les mouvements de l'extrême-gauche (jamais le PC) du RDR au PSU-- Aide au FLN, envoyé au moment de l'OAS par la Fédération de France en Algérie, Comité Viêt-Nam National, Tribunal Russell et FSI. Quand tu étais à Danang, j'étais d'abord à Phnom Penh, Hanoi et tout le Nord, puis, six mois après, dans les maquis du Sud. Puis, et ceci est important pour le sujet de cette lettre, c'est moi qui ai emmené les médecins du Secours rouge auprès des Palestiniens au Liban puis en Jordanie au moment de Septembre noir. Deux autres missions au Liban pour le compte de l'Association médicale franco-palestinienne, puis, jusqu'à ce jour la présidence de France-Palestine. Je suis donc peu suspect de défendre la politique de Shamir, ou de considérer ce que je vais te dire en fonction ou pour les positions des dirigeants israéliens. Je vais, tu t'en doutes, discuter des positions révisionnistes. Je ne pense pas un seul instant que tu mélanges tes opinions avec celles des survivants de la période nazie, ni avec celles des lepenistes. Je connais les positions de ton groupe. Pourtant, les activités de la Vieille Taupe, les imprimés dont je te parle plus haut, permettent mal, peut-être le reconnaîtras-tu, de marquer la césure. Avant de devenir médecin, j'ai failli devenir historien. Et c'est de ce point de vue que je voudrais me placer.

Bien sûr, parmi tout ce qui a été écrit sur le génocide juif (et tzigane), il y a eu des erreurs, des mensonges, des affabulations. Certaines de bonne foi (D. Rousset, G. Tillion), d'autres pour des motifs peu reluisants (Martin Gray, Marek Halter). Mais il faut aussi envisager le camp des révisionnistes. Un mot sur Faurisson. Je ne le prends pas pour un salaud. J'ai lu avec soin ses oeuvres. J'y reconnais les caractéristiques formelles et typiques d'une personnalité paranoiaque enfermée dans des convictions délirantes dont le sujet n'a pas toujours été les chambres à gaz. On me reconnaît, tu le sais peut-être, des qualités professionnelles qui m'ont permis malgré les handicaps que tu imagines, d'être là où je suis. Il se trouve que je m'intéresse beaucoup aux confins psychiatriques de ma spécialité. Et chaque fois que j'ai eu l'occasion d'apparaître professionnellement dans des médias, j'ai reçu depuis plus de vingt ans des dossiers volumineux et en apparence solidement argumentés tout à fait du type dossier Faurisson. Je n'ignore pas qu'il fut, en même temps que moi (et peut-être toi) au SNES Sup.

Dans ton livre, tu dis que tu ne peux pas juger et que l'avenir et des travaux ultérieurs jugeront. Mais c'est aujourd'hui que l'argumentaire révisionniste veut se répandre et agir, notamment dans la nouvelle extrême-droite. Et demain les témoins seront morts. Je vais donc, en dehors de ceux développés par Pierre Vidal-Naquet, t'indiquer un certain nombre de points que je connais personnellement.

Je sais que tu ne nies pas qu'il y ait eu de nombreuses victimes juives de 1940 à 1945; en revanche, le projet de destruction totale industriellement planifiée qui caractérise la Solution finale ne te semble pas prouvé, ni différencier ce qui s'est passé de tas d'autres massacres, par exemple ceux des guerres coloniales contre lesquels nous avons tous deux luttés. Bien sûr, c'est là que l'existence du gazage et des autres formes de massacre collectif systématique prend place.

D'abord trois témoignages personnels.

Tu as connu peut-être ma première femme. Elle était née à Varsovie. Elle a vécu dans le ghetto jusque fin 1942. Là, sa famille, au courant de ce qui se passait à l'Umschlagplatz puis à Treblinka lui a fait sauter le mur. Elle avait de faux papiers et parlait bien polonais. Elle était blonde. Elle fut prise mais déportée comme Polonaise. Et elle survécut. Toute sa famille fut envoyée à Treblinka et là, plus aucune trace. Ma femme savait. Elle est morte de leucémie en 1974. Un témoin de moins.

Parmi mes proches, un cousin pris à Clermont fut vu à Auschwitz plusieurs mois car il avait été mis dans la file de gauche. Sa trace est connue. Il est mort du typhus.

En revanche, mon meilleur ami de 1943, Lionel, fut pris avec son frère Marc (10 ans), son petit frère Thierry (4 ans), sa soeur (18 mois), ses parents et grands-parents. Huit personnes ont pris, après Drancy, la file droite vers Birkenau (on les a vus). Puis plus rien. Où ont-ils été? Où ont été les enfants? Où était la nursery ou le jardin d'enfant d'Auschwitz-Birkenau (que je ne confonds pas avec l'autre Auschwitz, celui des travailleurs et des prisonniers bons pour une mort plus lente. A ce propos, je ne confonds évidemment pas les camps comme Buchenwald, Belsen, Mauthausen avec Treblinka, Sobibor, Maidanek, et bien sûr Birkenau. Il te faut expliquer la différence de statut de ces deux types de camps. Dans la brochure adressée en Belgique, on parle surtout d'Auschwitz et de la comptabilité macabre qu'on en dresse. Mais pas des autres camps de massacre. Pourquoi?

Autre témoignage personnel. J'ai soigné beaucoup de survivants (beaucoup est un euphémisme en pourcentage) qui n'ont ni écrit des livres ni témoigné à Nuremberg. Ils n'avaient pas à tenter de sauver leur peau comme Hoess. Ceux qui étaient revenus d'Auschwitz avaient tous vu la sélection au sortir des trains, et la disparition à jamais de ceux qui les accompagnaient. Certains savaient avec précision, par ce que leur disaient certains détenus employés au camp de travail mais qui avaient des contacts avec l'"autre" camp.

Deuxième groupe d'arguments: l'absence de preuves matérielles du massacre. Dans ton livre, tu ne discutes jamais la possibilité (je me place à ton point de vue car ce n'est pas seulement une possibilité) que tout ait été fait par les nazis pour ne pas laisser de traces matérielles. Pourtant, des preuves irréfutables montrent que le langage était codé. On ne discute plus, je pense, même dans le groupe révisionniste, l'existence et les activités des Einsatzgruppen. Pourquoi ce terme édulcoré, si ce n'est pour masquer ce qu'ils faisaient? Ce camouflage avait d'ailleurs deux buts. Celui, bien sûr de laisser un minimum de preuves en cas de défaite (prévisible dès 1942). Mais surtout, et là les preuves abondent, de laisser jusqu'au bout les victimes dans l'ignorance de ce qui allait leur arriver et donc faciliter leur transport y compris dans ses phases ultimes. La certitude de la mort proche est dure à supporter. Crois-en mon expérience de médecin, très rares sont ceux qui peuvent regarder leur mort en face. Pourtant, certains savaient. La famille de ma femme à Varsovie, savait. Mon père, qui avait dirigé avant 1939 un Comité d'assistance aux réfugiés, savait. Et cela m'a sauvé la vie! Le livre de Walter Laqueur peut difficilement voir toutes ses sources réfutées. Il est intéressant d'y lire que les plus sceptiques parmi les juifs furent ceux... de Palestine! Difficile de dire que le mythe du génocide a été inventé par l'Etat d'Israel pour toucher des réparations et favoriser son expansion. Qu'ensuite il ait effectivement utilisé l'histoire pour d'autres fins est une autre histoire. Mais pas en 1942.

Arrivons-en au problème des chambres à gaz. Je suis très étonné que tu n'aies pas pensé à moi avant d'écrire ton livre et ce qui a suivi sur ce sujet. Il se trouve (par hasard et pour des raisons militantes que nous avons partagées) que je connais très bien le problème pour la raison suivante. C'est moi qui, au Tribunal Russell, ai été chargé du rapport sur le sujet. Si tu as encore les livres vietnamiens et français de 1967-1969, tu y trouveras mon rapport signé. Et bien sûr, j'ai à l'époque beaucoup travaillé la question, pas seulement à propos du CS utilisé au Viêt-Nam. Je continue d'ailleurs à le faire car il semble bien que des grenades à CS aient fait des victimes en Cisjordanie, lorsqu'elles furent lancées en enceintes closes [(1)]. De tout ce que j'ai lu et travaillé, voici mes conclusions pour ce qui concerne le génocide juif et tzigane:

1/ Les témoignages concordent sur l'existence de camions hermétiquement clos où le gazage fut réalisé par les gaz d'échappement. Bien sûr, cela ne pouvait tuer que quelques dizaines de personnes à la fois.

2/ A Treblinka, il n'est pas fait état du Zyklon B, mais du même procédé que ci-dessus. Un simple moteur, dans une enceinte close même de grand volume, dégage suffisamment d'oxyde de carbone (CO) pour entraîner une mort rapide. La ventilation peut être rapidement faite, et la salle peut permettre l'évacuation en quelques minutes.

3/ Le problème du Zyklon B est plus complexe, mais il me rappelle, en plus dramatique, celui du CS au Viêt-Nam.

Pas plus que le CS, le Zyklon B n'est un gaz. C'est une poudre qui agit en suspension de fines particules. Pour le CS, il fallait (il faut toujours, car on le trouve dans des bombes aérosols utilisées pour la défense individuelle) soit le répandre grâce à un explosif, soit l'envoyer propulsé par une machine soufflante appelée Mighty Mite au Viêt-Nam. J'en ai des photos. Toute l'argumentation sur le Zyklon B considéré comme un gaz est fausse puisque ce n'est pas un gaz mais une poudre. Il n'est très toxique pour l'homme qu'en suspension, propulsé par un courant d'air. Une fois leur oeuvre de mort accomplie, les particules se déposent. On peut facilement les laver au jet. Ce procédé n'a rien à voir avec celui utilisé par les Américains dans les chambres à gaz des Etats où l'on exécute ainsi les condamnés à mort, et les arguments de ceux qui pensent montrer que le Zyklon B (ou tout autre dérivé cyanhydrique proche) ne pouvait pas être utilisé ne sont pas valables.

Ces précisions apportées, je sais que les travaux précis sur le Zyklon B manquent. Mais je ne conseillerais pas à qui que ce soit, et surtout au malade mental auquel je faisais allusion plus haut, de tenter l'expérience sur lui-même comme on le lui a proposé. Cela dit, j'ai eu les mêmes difficultés, quant aux sources américaines et anglaises, à propos du CS. Il a fallu refaire des expériences sur l'animal, à fortes concentrations. Elles ont été publiées, et j'ai même déposé devant une commission royale anglaise, émue par l'utilisation du CS en Irlande du Nord, et dont j'ai le rapport qui conclut-- enfin, après des années de lutte de ma part-- que ce produit, relativement anodin en plein air, peut être mortel en enceintes closes! Et il ne s'agissait que du CS, pas du Zyklon B. Mais, même si ce dernier reste ouvert à discussion, le cas de l'oxyde de carbone, lui, est une certitude. Tu m'objecteras-- à propos de ces positions-- que tout cela ne prouve pas l'intention génocidaire globale, exorbitante de tas d'autres massacres, tel celui d'une tribu algérienne par Saint Arnaud au 19e siècle, pour ne rien dire des guerres coloniales. Mais parlons-en, justement! Qui connaît le nombre exact de victimes de Sétif (1945) ou de Madagascar, en 1947? (Ma deuxième femme est en partie malgache.) Qui sait le nombre des morts de l'automne 1961 à Paris, au milieu de la population parisienne? Que désignait l'expression "corvée de bois"? Ce qu'a voulu cacher l'armée française, ses complices au pouvoir, notamment dans la SFIO, pourquoi estimer que les nazis-- à un niveau industriel-- ne l'ont pas fait? Et il y a une différence avec les massacres coloniaux, et elle est de taille. Pour ces derniers, les collabos étaient épargnés, mieux, recherchés, protégés, utilisés jusqu'au bout. Les bachagas, les harkis ne furent pas que je sache exécutés. Tous les collabos juifs des Judenrat le furent, parfois un peu plus tard, souvent en même temps.

Tu me demanderas, vu mes positions, pourquoi je m'acharne tant à faire la lumière complète et à combattre les thèses révisionnistes. Il y a à cela plusieurs raisons qui n'ont rien à voir avec je ne sais quel respect posthume quasi religieux, ni a fortiori, tu t'en doutes, le soutien à la politique insensée et criminelle des dirigeants israéliens.

Socialisme ou barbarie. Le problème est posé. Et il faut montrer jusqu'où un régime peut mener un peuple cultivé (le peuple allemand). Jusqu'à quel niveau d'ignorance voulue ou de complicité diffuse un peuple peut être manipulé. Jusqu'à faire du génocide une activité industrielle, froide, planifiée, bureaucratique. Si une telle chose est possible dans la civilisation du XXe siècle, il faut en tirer les leçons. Bien sûr, il y a eu d'autres massacres de masse-- même en dehors des guerres coloniales: les Arméniens, pas mal de Russes sous Staline, mais aucun avec les caractères de globalité et de systématisation techniques. Et c'est là le caractère exemplaire et plein de leçons du génocide des juifs.

J'ajoute qu'il y a aussi un combat contre la pensée irrationnelle. Autour de Faurisson-- sans parler de ton groupe ou des néo-nazis-- il y a une manière de secte dont la langage et l'activité me rappellent ceux d'autres sectes que je vois agir autour de ma profession.

Il y a enfin le retour de l'extrême-droite. Tu t'es bien trompé dans ton livre de 1980 en prévoyant l'extinction par l'âge des survivants du nazisme. La bête a été féconde, et le néo-racisme n'épargne personne. Le nationalisme religieux refleurit partout et sa menace est à prendre au sérieux. La guerre du Golfe en a ravivé les flammes. Et puisque comme moi, tu as voulu défendre Gilles Perrault qui est un ami, accepteras-tu encore longtemps de te mêler aux composantes de la secte révisionniste auxquelles je faisais allusion plus haut? Si oui, il faudrait que tu me dises pourquoi et dans quel but.

Je ne désespère jamais de convaincre et, te concernant, je ne pense pas que ce soit impossible.

Avec le souvenir et les sentiments que me rappellent les luttes anciennes partagées.

Bien à toi.

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25 juin 1991

Serge Thion à Marcel-Francis Kahn

 

Comme ta lettre était longue et que j'entendais lui répondre aussi complètement que possible, il m'a fallu attendre de trouver un moment de libre. Tu m'en voudras d'autant moins que ta lettre arrive avec une dizaine d'années de retard. Le livre que tu as lu a été écrit en 1979 et publié au printemps 1980. Il faudra donc tenir compte du contexte de ce moment-là, et aussi, dans la mesure du possible, de ce qui s'est fait et de ce qui s'est dit au cours des dix-douze ans qui ont suivi. A cette époque-là, par exemple, nous discutions avec Vidal-Naquet, l'avalanche des procès n'était pas encore tombée, la persécution n'était pas encore organisée, l'extrême-droite n'avait pas encore amorcé sa remontée politique et les socialistes n'étaient pas encore au pouvoir. La gauche et un certain genre de débat intellectuel existaient encore. Ce n'était certes pas le bon temps mais l'esprit du temps a bien changé depuis. Dans les premières pages du livre, j'avais indiqué que nul n'est obligé d'entrer dans ce débat, qui est forcément douloureux, mais que, s'il le fait, il doit y rester rationnel. C'est ce que tu fais aujourd'hui, dix ans après-- je m'en réjouis-- passant outre aux consignes que Vidal-Naquet impose au petit milieu universitaire et qui ordonnent de ne pas discuter avec les révisionnistes. Tu comprendras vite pourquoi. Tu dois savoir aussi qu'au cours de ces dix années, il m'est arrivé d'écrire d'autres choses sur ce sujet, que certains textes ont été publiés et d'autres non, que j'ai voulu les rassembler en volume l'an dernier et qu'au moment de les publier est intervenue une loi, écrite et votée par les socialistes et les communistes, qui rendrait la publication de cet ouvrage passible de trois mois à trois ans de prison et d'une amende pouvant se monter à plusieurs dizaines de millions de centimes. La librairie où tu as acheté le livre est l'objet d'attentats et de manifestations régulières qui rendent sa survie improbable. Il faut donc savoir que le débat, que nous aurions pu avoir dans un relatif climat de liberté et de tolérance il y a dix ans se déroule maintenant sous le poids d'une quasi interdiction de penser et de s'exprimer. C'est pourquoi je ne discuterai pas d'abord de la Vieille Taupe et des conditions dans lesquelles elle poursuit son activité, conditions qui sont liées au contexte que je viens d'évoquer.

Revenons au débat et à ta lettre. Tu dis que dans la littérature il y a eu des erreurs, des mensonges et des affabulations. La bonne ou la mauvaise foi des auteurs est difficile à trancher et d'importance secondaire. Il pourrait sembler à la fois simple et nécessaire de corriger les erreurs, de dénoncer les mensonges et d'exposer les affabulations. Mais tu dois savoir que, touchant ce sujet, on s'expose alors à une vindicte très violente. C'est exactement ce qu'a fait Rassinier en son temps et ça lui a valu une persécution terrible. Certes, quelques plumes plus hardies ont parfois dénoncé les fraudes. Vidal-Naquet l'a fait autrefois mais pour les besoins de sa cause il a dû y renoncer. Par exemple, il a refusé d'écrire sur le livre de Filip Muller, au principe que je lui avais demandé de le faire. Après des hésitations, il a aussi fini par souscrire au film de Lanzmann, peut-être tout simplement parce qu'il a peur de Lanzmann [(2)]. Le devoir, qui s'imposait à mon avis aux intellectuels qui éprouvaient un respect réel pour ceux qui ont vécu les terribles épreuves de ces temps noirs, était au moins de chercher à rétablir la vérité quand des politiciens intéressés ou des profiteurs de tous acabits cherchaient à se faire une position ou simplement du fric sur le dos des morts. Ceux qui ont fait, au moins en partie, ce travail sont appelés "révisionnistes", parce que, justement, ils "révisent" une histoire malmenée par la politique et l'argent. Tu vois qu'ils n'ont pas bonne presse.

Quand à ton diagnostic de "personnalité paranoiaque", je me garderais bien de le discuter. Je t'avouerai que je n'éprouve pas un respect démesuré pour la psychiatrie en général, qui se donne, à mon avis à tort, pour une science et que je serais plutôt un sectateur de Thomas Szasz. Mais là n'est pas la question. Il y a des textes, ils ont un contenu, il faut juger du contenu. Des textes délirants, j'en ai connus aussi. Peut-être faut-il être fou pour passer quinze ans de sa vie à fouiller dans des archives et de vieux dossiers. Mais ce genre de fous court les rue et beaucoup sont payés et admirés pour ce que produit leur folie. Ce qui compte, ce sont les écrits: c'est leur valeur que l'on juge-- avec les moyens dont on dispose. Ce n'est pas toujours simple.

Pour en venir aux témoignages que tu rapportes, il me suffirait de te dire qu'à côté de leur intérêt propre, aucun ne concerne les chambres à gaz puisqu'aucun n'affirme en avoir vues. Ces témoignages, comme des milliers d'autres, prouvent qu'il existait des rumeurs, fondées ou infondées, là n'est pas la question, mais on ne peut appeler témoin quelqu'un qui a entendu dire, même s'il a cru sur le moment ce qu'on lui a dit. Les nouveaux arrivants étaient systématiquement informés de ces rumeurs. Sur Treblinka, on a des sources très sérieuses rapportant que l'on y tuait par la vapeur, par l'électricité ou par des pompes à vide. Je pourrais t'en donner les références. Personne n'a jamais expliqué pourquoi on avait abandonné ces rumeurs aujourd'hui malgré l'existence de ces témoignages. Quant au sort individuel des personnes, le mieux est de s'adresser au service de recherche de la Croix-Rouge à Arolsen ou d'attendre que l'on ouvre les archives américaines, françaises et soviétiques (et peut-être d'autres, comme celles des Nations Unies) qui sont toujours fermées aux chercheurs. Il y a ainsi des kilomètres de documents allemands qui n'ont jamais été dépouillés. Ceci répond incidemment à une remarque que tu fais plus loin dans ta lettre sur le fait que les nazis auraient effacé leurs traces. La chose aurait été impossible. Ces camps étaient régis par une administration allemande, qui rendait compte à chaque instant. Les archives berlinoises devaient en garder quelque chose. Cette destruction est entièrement mythique et, tout au contraire, il existe une quantité effarante de documents (plusieurs kilomètres de rayonnage aux archives fédérales à Koblenz, rien que sur les camps; personne n'y travaille). Il y a dix ans, en réponse au révisionnisme, le président Carter a annoncé qu'une fondation publique allait être créée pour recevoir les archives allemandes transportées aux Etats-Unis et encore fermées. Il avait même nommé Elie Wiesel à la tête de cette institution. Elle n'a toujours pas vu le jour [(3)]. Même réaction à Moscou, où l'un des amis, travaillant aux archives, s'est entendu expliquer, il y a quelques mois, que le fonds venu de l'Allemagne nazie était encore strictement fermé. (La presse nous apprend que Moscou vient de fournir à Varsovie une fraction de ces archives. Il en reste. Et faut-il les donner aux Polonais ou aux Allemands?)

Quand aux témoignages sur les sélections, ils sont innombrables et incontestés. La question est de savoir exactement ce qu'en étaient les suites. On a pratiqué la sélection dans beaucoup d'autres camps où il n'y avait certainement pas de chambres à gaz. Enfin, la question du statut des camps est très complexe: il y avait plusieurs dizaines de catégories de camps, selon leurs fonctions, sans compter qu'elles ont pu changer avec le temps. Auschwitz était administrativement un complexe tentaculaire qui comprenait plusieurs dizaines d'implantations de toutes natures. En tout cas, la notion de "camp d'extermination" n'est apparue qu'après la guerre et varie beaucoup selon les auteurs et les époques.

J'en reviens, au fil de ta lettre, à ce que tu dis sur le "langage codé". Il ne l'était ni plus ni moins que dans toute armée ou tout organisme technique ou professionnel, qui a son jargon propre. C'est un fantasme de croire que les nazis auraient prévu leur défaite et l'aspect judiciaire, d'ailleurs sans précédent, qu'elle allait avoir pour eux. En réalité, je le répète, les documents existent, et même en l'absence de ceux que les Alliés conservent encore jalousement par devers eux (on devrait bien se demander pourquoi). Sur les Einsatzgruppen, il y a eu de grands procès, on a publié en Allemagne des volumes de documents mais ceux-ci ont le désavantage, si je puis dire, de ne pas bien coller avec l'image que notre époque se forme de cette guerre. Les Einsatzgruppen étaient des unités chargées de "nettoyer" (encore un terme codé en usage dans quelques armées contemporaines) derrière le front, d'éliminer tous les groupes susceptibles d'agir en liaison avec les autorités soviétiques, de soutenir les partisans. Ils ont massacré beaucoup de juifs, mais ce n'était pas leur tâche exclusive. Ils détruisaient tout ce qui pouvait sembler résister à la présence allemande. Ils n'ont nullement caché leurs traces et leur activité est bien connue, dans l'ensemble [(4)]. Mais se les représenter comme uniquement attachés à exterminer les juifs est une distorsion de la réalité. Quant au fait de ne pas dire aux gens que l'on va tuer ce qui les attend exactement, on retrouve ça partout, par exemple en Indonésie en 1965-66, quand les militaires ont massacré 5 à 600.000 communistes, ou supposés tels. J'ai parlé avec des témoins et des survivants. On n'a évidemment jamais dit aux gens qu'on allait les tuer jusqu'au moment de les exécuter. Tout cela est d'une horrible banalité, si je puis employer ce mot qui dénote pour moi, non pas un manque d'égard pour les malheureuses victimes de tous ces massacres, mais l'absolue certitude que n'importe quelle puissance qui veut s'imposer par la force a eu et aura recours à des méthodes plus ou moins similaires. Je ne peux pas croire que le massacre des juifs aurait été un événement unique, singulier dans l'Histoire (avec un grand H pour résumer l'histoire de l'humanité), comme les Lanzmann et d'autres voudraient nous le faire croire. L'idée, complètement contredite par les faits, que les Allemands auraient opéré dans le plus grand secret, ne sert qu'à conforter le mythe de la singularité absolue de cette période du destin juif (et accessoirement à relire l'histoire comme uniquement une suite de persécutions). Le livre de Laqueur, auquel tu fais allusion, est d'ailleurs très révélateur: il commence par montrer que tout le monde savait, qu'il était impossible d'avoir un "grand secret", qu'Auschwitz fonctionnait portes ouvertes, avec des milliers de civils qui y travaillaient aussi, que l'information circulait partout. Et nous avons d'ailleurs mille preuves, ne fût-ce que les photos ramenées par les avions américains, publiées il y a quelques années, par la CIA, et où, aux dates où les nazis étaient censés tuer 20.000 personnes par jour, dans cet endroit, on voit qu'il ne se passait rien, qu'il n'y avait pas même de fumée à la cheminée des crématoires. Photos d'époque, sélectionnées pour la publication [(5)]. Tu rappelles que, d'après Laqueur, les plus sceptiques étaient les juifs de Palestine, mais il dit aussi, dans la même foulée, qu'ils ont fini par se convaincre de la réalité de l'holocauste grâce à des informations dont Laqueur, sans d'ailleurs expliquer pourquoi, dit qu'elles étaient entièrement fausses. Le problème n'était donc pas le secret, l'absence d'information, mais son abondance et surtout le crédit qu'on pouvait lui apporter. Pour Treblinka, par exemple, il circulait beaucoup de rumeurs à Varsovie, dans le ghetto, et Ringelbum, qui a cherché à les faire vérifier, s'en fait l'écho dans son Journal. Seulement on voit que cette vérification n'était pas sérieuse. C'est la raison fondamentale pour laquelle on doit appliquer les méthodes usuelles de la recherche historique pour faire le départ entre la réalité et ce que les rumeurs ont véhiculé, et qui se retrouvent dans maints témoignages d'après-guerre. Quand tu me dis que la famille de ta femme, à Varsovie, "savait" ce qui se passait à Treblinka, je vois bien, en suivant Ringelbum, que ce n'était pas vraiment possible, que ce savoir n'était pas exact. Et encore aujourd'hui on ne sait pas bien ce qui s'est passé là, même s'il apparaît que beaucoup de gens sont morts à Treblinka ou après y être passés. Je ne parle même pas des témoins du film de Lanzmann, qu'il a inondés d'alcool. En bref, il faut choisir entre deux attitude: ou l'on pense que l'on sait tout, que les témoins sont par nature sans faille et que l'on doit mettre au dessus de tout une "mémoire", élaborée dans des conditions que l'on n'a pas le droit de critiquer-- et dans ce cas-là les révisionnistes sont effectivement sacrilèges et méritent de finir leurs jours dans un cul de basse-fosse-- ou alors on se rend compte que le savoir dont nous disposons est un incroyable mélange de vrai et faux, qu'il faut bien trouver un fil pour démêler tout cela et qu'on ne peut pas fixer par avance de limites à ce qu'il faudra remettre en cause à l'intérieur de l'image que les récits, les photos, les lectures nous ont permis de forger, au fil du temps, depuis cette sinistre période. Quand les autorités du musée d'Auschwitz retirent les plaques de marbre qui indiquaient 4 millions de mort (sans les remplacer, pour le moment), qu'un Bédarida, spécialiste de la guerre menée contre les révisionnistes, écrit dans Le Monde (en août dernier) que le nouveau chiffre est d'environ 1 million, en précisant qu'on n'a pas encore ouvert les archives, on voit bien que cette deuxième attitude finira forcément par s'imposer, que le révisionnisme, à tort ou raison, ouvre la voie et que tout le monde, même ses pires ennemis, devra suivre. Et nous avons reçu à la Vieille Taupe de nombreux témoignages d'anciens déportés qui refusent absolument de se reconnaître dans l'image que donnent de la déportation la littérature, le cinéma et la télévision d'aujourd'hui. Il y a d'ailleurs à cela une raison aussi dirimante que difficile à dire: c'est que chaque survivant devrait pouvoir dire comment il a survécu, au prix de quelle habileté ou de quels compromis il a pu passer par là où les autres sont restés. Ces choses-là ne sont pas toujours avouables. (On vient d'en avoir un exemple avec les polémiques qui opposent entre eux plusieurs survivants du camp 113, où officiait mon ami Georges Boudarel. Les mêmes causes produisent les mêmes effets). Rassinier, en tout cas, a eu cette honnêteté-là, et elle lui a valu la violente hostilité de tous ceux qui ont fait de leur déportation un fonds de commerce politique.

 

Arrivons-en, comme tu le dis au problème des chambres à gaz. Je confesse que je n'ai pas pensé à faire appel à toi, sans doute parce que le rapport entre l'usage dangereux des gaz lacrymogènes (que je connais en tant qu'"usager" dans les manifestations) et les chambres à gaz ne m'apparaissait pas. Je retrouve effectivement dans mes archives un volume intitulé Viêt-Nam 68, publié par un Centre international pour la dénonciation des crimes de guerre [(6)], où je trouve non seulement ton rapport, "Données récentes sur l'utilisation par les Américains au Viêt-Nam d'armes nouvelles et prohibées", mais aussi un texte, p. 144-150, "Rapport sur la situation à Saigon", que j'avais écrit sans le signer, puisque je devais à l'époque retourner à Saigon.

Tu dis que les témoignages concordent sur l'existence des camions à gaz. A ma connaissance, il n'y a pas d'étude sérieuse de la question. Connaissant les méthodes de Lanzmann, et quelques faux témoins notoires qu'il a amenés dans son film Shoah, je recommanderais la prudence par rapport aux témoins qui en parlent dans ce film. Cette question rejoint la suivante.

Tu dis qu'à Treblinka on utilisait des moteurs. On parle même de moteurs de chars. Ce qui, entre parenthèses, fait disparaître sans explication les installations à vapeur et à électricité, dont parle Ringelblum, et les pompes à vide dont parle, après avoir interrogé, dit-il, les témoins et les paysans voisins, Vassili Grossmann. Je me souviens avoir vu, au début de cette affaire, une lettre envoyée à Faurisson par un expert des laboratoires de la police (française) qui expliquait qu'il était bien difficile de tuer des gens avec des gaz d'échappement, qu'il y avait toujours un mélange, variable selon les moteurs, de CO et de CO2 qui n'était pas forcément mortel. Je crois me souvenir qu'il indiquait que le Diesel aurait été le moins bon choix. Je te donne tout cela sans garantie, je n'ai pas le texte sous les yeux; je l'ai lu il y a dix ans. Là aussi, il y aurait sans doute besoin d'une étude solide. Dans tous les cas, si ce que tu dis était vrai, cette méthode aurait constitué de très loin la meilleure méthode industrielle, peu coûteuse, sans risque, et le Zyklon B aurait été absolument inutile [(7)].

Tu dis que le Zyklon B n'est pas un gaz, et que toute l'argumentation sur le Zyklon B "est fausse puisque ce n'est pas un gaz mais une poudre". (Il se présentait, en réalité, sous forme de galettes solides). Dans mon Encyclopédie internationale des sciences et des techniques, il est dit que "tous les corps peuvent prendre l'état gazeux, dans la mesure où, au dessus de certaines valeurs de la température (température critique), variant d'une substance à l'autre, l'énergie cinétique des molécules devient si grande qu'elle domine les forces d'attraction, même lorsque les hasards des mouvements moléculaires rapprochent deux molécules... Au-dessous de la température critique, on peut avoir un état de la matière où les molécules sont également séparées par des distances moyennes assez grandes; en première approximation, on le considère aussi comme un état gazeux" (VI, 212). Un peu plus loin, dans la rubrique "gaz de combat" ("Le terme de gaz de combat désigne tous les composés chimiques utilisables à des fins militaires en raison de leurs effets toxiques directs..."), on précise: "D'autres corps à l'état gazeux-- tels le phosgène et l'acide cyanhydrique-- étaient employés peu après (1915) par les différentes nations en guerre" (p. 250). Pour les chimistes, le Zyklon B est donc bien un gaz, quand on atteint la température critique. assez basse, comme tu le sais, qui tourne autour de 26°C. Dans ton rapport de 1967-68, parlant des produits lacrymogènes, tu parles bien de "gaz toxiques". Si tu veux changer l'appellation courante de "chambre à gaz" en "chambre à poudre", tu vas te heurter à des résistances certaines, et sans doute violentes. Il n'existe par conséquent aucune raison de rejeter quelque argument que ce soit sur le Zyklon B au titre de sa conservation sous forme de "poudre". De même, dire que ce procédé "n'a rien à voir" avec les chambres à gaz américaines tombe complètement à côté de la réalité. On devrait, à mon humble avis, plutôt enquêter sur l'usage réel de l'acide cyanhydrique, en tant que produit de désinfestation. Il y a aujourd'hui des firmes, des ingénieurs et des techniciens qui manipulent quotidiennement ces produits. Ils doivent bien savoir ce qu'il en est de la dangerosité de leur usage. Que je sache, personne n'est allé les interroger. Ce sont pourtant les seules personnes, en dehors de quelques rares bourreaux américains, qui possèdent un savoir pratique sur ces substances cyanurées. Je ne relèverai pas, à cette occasion, la petite plaisanterie d'Henry Bulawko (un lourd spécialiste de l'humour juif) proposant de mettre les révisionnistes dans une chambre à gaz, pour voir. Les révisionnistes sont trop respectueux de la personne humaine pour faire courir à des juifs le risque de mourir asphyxiés quand ils voudraient ouvrir les portes de la chambre à gaz, dans les conditions où ils croient qu'elles étaient ouvertes à Auschwitz.

Tu ne mentionnes pas dans ta lettre le Rapport Leuchter. Peut-être ne l'as-tu pas lu. Tu pourrais te le procurer à la même librairie. En deux mots, ce rapport rend compte du prélèvement d'échantillons, réalisé à Auschwitz, dans les parois de différents endroits, les locaux présentés comme des chambres à gaz, et aussi des endroits servant à épouiller par le gaz les vêtements. Les traces de composés cyanurés restés dans ces parois, analysées par des laboratoires américains, font un rapport de un à cent, à peu près. Cette démarche a ceci de scientifique qu'elle peut être refaite, par d'autres techniciens et d'autres laboratoires. Il paraît d'ailleurs que les Polonais viennent de la refaire et qu'ils trouvent sensiblement les mêmes résultats. Par rapport au livre que j'ai écrit il y dix ans, beaucoup de chemin a été fait, de nouveaux documents ont été versés au débat, des arguments ont été élaborés et échangés (j'ai analysés ceux de Vidal-Naquet dans un texte que la loi empêche de paraître, mais je pourrais t'en fournir copie), des conférences se sont réunies, des livres ont été publiés, bref, le travail auquel j'appelais en 1980 à commencé de se faire, même si la polémique cache ce fait et que l'on ne doit s'attendre à aucune impartialité de la presse. Je te recommande en particulier, si tu arrives à le trouver, l'ouvrage de Jean-Claude Pressac, édité par Serge Klarsfeld, qui, cherchant les "preuves" du gazage aboutit à un méli-mélo, bourré de contradictions, qui est pour le moins tout-à-fait surprenant. Tu ne m'en voudras pas de te dire que comme moi, comme beaucoup d'autres, tu crois savoir certaines choses sur ces question et que le jour où tu te penches sérieusement sur le dossier, tu t'aperçois que tu es néophyte, qu'il y a beaucoup à apprendre, que les certitudes sont dures à obtenir et que le doute est plutôt la règle, parce que les témoins et les documents racontent chacun leur histoire, en mélangeant allègrement vérités et fantasmes. Je fais une expérience tout à fait comparable quand je cherche à reconstituer ce qui s'est réellement passé au Cambodge dans la période récente et certains Cambodgiens supportent mal qu'on vienne mettre un brin d'esprit critique dans leurs histoire ou qu'on remarque, c'est un exemple, que la totalité des témoignages publiés par des Cambodgiens ont fait l'objet de "rewriting" par des non-Cambodgiens.

Pour le reste de ce que tu dis des massacres coloniaux, je suis d'accord, il y a encore beaucoup à faire pour écrire cette sanglante histoire, mais je crois qu'on trouvera, là aussi, beaucoup de choses dans les archives quand elles seront ouvertes. En ce qui concerne les collabos, tu dis que les gens des Judenrat ont été exécutés. Ce n'a pas toujours été le cas, certains ont obtenu des passeports et sont partis. Voir, par exemple, l'affaire Kaestner en Israel.

Tu me dis ensuite que tu t'acharnes à faire la lumière complète en même temps qu'à combattre les thèses révisionnistes. D'abord, tu n'as pas encore beaucoup de titre à dire que tu "t'acharnes". Il te reste encore beaucoup à faire pour simplement savoir tout ce qui s'est dit sur ce sujet depuis plus de dix ans. Mon livre n'était qu'une introduction. Il te sera alors possible, si tu t'acharnes toujours-- et pour ma part je m'en réjouirais énormément-- de faire avancer le savoir. Tu le sais, c'est toujours une entreprise collective. Mais je trouve que tu préjuges car les révisionnistes, après tout, et bien qu'ils puissent aussi engendrer un dogmatisme, ne se sont pas donné d'autres tâches que de faire une "lumière complète". Tu verras sans peine autour de toi qu'une partie notable de ceux qui les persécutent ne cherchent certainement pas à ce que se répande une "lumière complète". Je n'ai pas besoin d'insister.

Tu dis "socialisme ou barbarie". La Vieille Taupe est lointainement issue d'un mouvement et d'une revue qui portaient ce nom (plus que moi qui n'en était qu'un lecteur, à l'époque). Je vois dans ce que tu dis comme une sorte de représentation de l'oppression et de la répression nazies sous les espèces d'une machine bureaucratique, froidement rationnelle, planificatrice, une sorte de "meilleur des mondes", ou d'utopie orwellienne réalisée. Et tu souhaites que cela serve de leçon. Seulement je crois qu'il y a là une vision que la réalité ne soutient pas. Le régime nazi était beaucoup plus divers, compliqué, parcouru de tensions et de conflits qu'une image simpliste, aujourd'hui bien répandue, ne le laisse croire. La "mort industrielle" est-- dois-je dire malheureusement?-- un mythe, une reconstruction idéologique de l'après-guerre. Sur place, à l'époque, c'était le bordel, une irrationalité terrible dans la politique, le militaire et la gestion, tout ça sous le poids écrasant de la guerre, des bombardements, des offensives alliées. Nous avons en tête trop d'idées reçues, d'images de télévision, pour comprendre "de l'intérieur", comme doit le faire tout historien, comment les choses se passaient. L'idée aussi, assez récente finalement, que la guerre et le régime nazi étaient entièrement focalisés sur le sort des juifs, introduit un biais considérable dans l'analyse de ce temps. La question centrale était certainement celle du nationalisme allemand et de sa place en Europe et, en France, on est spécialement incapable de comprendre ce problème. Je ne doute pas d'ailleurs qu'il va se reposer, en termes certainement nouveaux, parce qu'il a simplement été évacué en 45, et non résolu depuis. Idem pour une bonne partie de l'Europe centrale. Il y aurait beaucoup à dire sur tous ces sujets mais je suis convaincu qu'il n'y a pas de "caractère exemplaire" à tous cela [(8)]. Il y a des événements singuliers. On a le devoir, à mon avis, de les comprendre dans leur singularité.

Quant au combat contre la pensée irrationnelle, il devrait certainement s'adresser ailleurs. Je ne vois pas bien ce que, sur ce plan, nous aurions à nous reprocher. Il n'y a pas de phénomène de secte mais seulement des gens qui sont collectivement et individuellement soumis à des pressions et des menaces, pour ne pas parler d'attentats, comme la tentative de meurtre sur Faurisson, et donc-- c'est tout ce que je pourrais t'accorder dans ce domaine-- qui manifestent entre eux une certaine solidarité des victimes, réelles et potentielles. (Tu n'imagines pas le nombre de gens, dans les milieux intellectuels et politiques, par exemple, qui se rangent volontiers, en privé, du côté révisionniste, mais qui, pour rien au monde ne le déclarerait publiquement, pour ne pas mettre en péril leur carrière, leur gagne-pain, leur famille. Je les comprends très bien.)

Enfin, le retour de l'extrême-droite. Certes, il est absolument frappant. Il est à mon avis une conséquence absolument inévitable de l'épuisement des institutions et de la façon dont les socialistes ont fait la politique de la droite depuis dix ans. Mais, pas plus qu'en 1961, je ne crois au danger "fasciste". Cette extrême-droite a tous les défauts qu'on voudra, mais, jusqu'à présent, elle est restée dans le cadre démocratique. Je ne vois pas en elle de "nazisme" caché. Je continue de penser que le nazisme est mort en 45 et que l'on se fourvoie dans une impasse si l'on colle au présent des schémas valables dans le passé et que l'on s'épargne de comprendre la réalité originale que nous avons sous les yeux. Et pour en finir avec cet aspect des choses, le révisionnisme, pour moi, n'est pas une politique. C'est simplement un effort pour lever les tabous historiques, qui existent à toutes les époques car tous les régimes, ou presque, se fabriquent des origines mythologiques, propres à renforcer leur légitimité. Par exemple, je te dirai ma conviction que Guillaume Tell n'a pas existé, qu'il est un mythe créé pour maintenir, à une certaine époque, la cohésion des premiers cantons suisses. Et je comprendrais très bien que certains Suisses me le reprochent. Mais qu'y faire? L'usage politique que l'on fait du révisionnisme (et d'ailleurs de l'anti-révisionnisme) est affaire de conviction politique. Les miennes n'ont pas changé d'un iota depuis le début de cette affaire (en revanche l'"ami" Vidal-Naquet est passé, avec armes et bagages, à la guerre d'agression coloniale contre l'Irak) et je continue à penser que l'utilisation du révisionnisme aurait été beaucoup plus dévastatrice si des gens issus de la gauche, comme la Vieille Taupe, moi et quelques autres n'étions pas intervenus justement pour empêcher qu'il ne devienne une arme politique aux mains de la droite. J'espère qu'un jour on saura reconnaître cela.

Mes convictions sont les mêmes. Nous avons, toi et moi, signé, à la veille de la guerre du Golfe, la même pétition. J'ai soutenu Gille Perrault avec plus de mérite que toi, car il n'est pas mon ami. Il a écrit sur moi quelques petites phrases très basses dans son hagiographie de Curiel, un homme que je combattais politiquement depuis longtemps car il était pour moi un pur stalinien. Je n'ai donc soutenu que l'appel de Perrault au sabotage de l'effort militaire [contre l'Irak]. Tu sembles souhaiter que je ne me mêle plus de ce que tu appelles très improprement la "secte révisionniste". Cela pourrait bien arriver parce que j'ai mille autres choses à faire. Mais, dans ce cas, et tu y peux peut-être quelque chose, il faut attendre le jour où la répression judiciaire s'arrêtera, où le droit à la liberté de pensée et d'expression sera concrètement reconnu dans cette affaire.

Il se pourrait, bien sûr, que cette lettre soulève dans ton esprit quelques objections. J'attends donc de connaître tes réactions et je reste évidemment à ta disposition pour poursuivre ce dialogue.

Bien à toi.

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Marcel-Francis Kahn à Serge Thion

(sans date, reçue le 13 juillet 1991)

 

J'ai longuement hésité à répondre à ta lettre. En raison essentiellement de la lecture de la publication que tu fais en compagnie de "quelques amis" courageusement anonymes, publication que tu me fais envoyer [(9)]. Elle illustre parfaitement la dérive antisémite rampante à laquelle sont poussés certains au nom de la défense justifiée des Palestiniens.

Parmi les stéréotypes les plus caractéristiques, l'introduction par les juifs de l'intolérance religieuse dans le monde gréco-romain, le temps où les "héritiers du "Génocide" (avec des guillemets) ou de l'"Holocauste" (mêmes guillemets) révèlent au monde entier leur véritable nature de "génocideurs", de massacreurs de femmes et d'enfants". L'alliance de la secte révisionniste, des lepéniens cachés (Le Pen: un homme qui reste dans le "cadre démocratique", merci pour les Torturés algériens, face à Sharon, vrai "nazi". Pour moi, je les mets dans le même sac, pas toi apparemment.) Pauvres malheureux. Tu devrais savoir que le racisme ne se partage pas. Relis Notin, dont tu ne m'as pas parlé dans ta lettre. Tu es aussi concerné que moi? Et dernière remarque à propos de ta publication-- peut-être le plus significatif. Pas un mot sur les juifs israéliens qui luttent courageusement en Israel même contre la politique insensée de leurs dirigeants. Après tout, la plus grande manifestation contre Sabra et Chatila a eu lieu à Tel-Aviv, et Abie Nathan, passé récemment à Paris, n'a pas peur, lui, d'aller en taule pour défendre ses idées.

Cela me ramène à ta lettre et j'y répondrai point par point. Tu redoutes, dis-tu, que la loi sur la négation du génocide puisse viser tes mises au point et tes réponses aux arguments de Pierre Vidal-Naquet. Mais tu avais largement le temps depuis 1980, date de ton livre. L'exemplaire que j'ai acheté à la Vieille Taupe est une réimpression, ce n'est pas le tirage originel. Quant au courage de Pierre Vidal-Naquet - -qui lui reconnaît maintenant s'être trompé dans son appréciation de la guerre du Golfe et le fait savoir, ce que tu en dis serait risible si ce n'était pas odieux! Peur de Lanzmann? D'autre chose? Les rédacteurs anonymes de la Gazette du Golfe et des banlieues sont mal placés pour donner des leçons. Et justement, à propos de publication, tu me proposes tes réponses-- confidentielles-- à son livre. Je serai curieux de lire ce que tu as écrit à propos des écrits de Kremer et de sa lecture rigoureuse du texte. J'ai fait sept ans d'allemand et le comprends. Ce passage-- absolument capital-- est irréfutable. Et il m'amène à te donner quelques détails sur les témoignages de survivants que j'évoquais incidemment dans ma première lettre.

Il y a trois ans, un vieux médecin le Dr. H., mort depuis mais que je connaissais depuis plus de vingt ans, a fini par me raconter son extraordinaire expérience dont il ne m'avait jamais parlé avant. Déporté à Auschwitz, il était déjà radiologue confirmé. A ce titre, il fut repéré par Mengele qui l'utilisa pour radiographier les pièces anatomiques de ses expériences. Une semaine où Mengele était allé à Berlin pour je ne sais quoi, le Dr. H. fut gravement atteint, du typhus je crois. Il fut sélectionné par le médecin SS avec les autres malades graves du Revier, fut jeté dans un camion avec eux et mené à la chambre à gaz qu'il a vue! Par "miracle", Mengele revint à ce moment-là avec des pièces anatomiques inédites qu'il voulut faire radiographier. Il demanda où était le Dr. H. On le lui dit. Il se précipita pour "récupérer" "son" radiologue au moment où on allait le jeter (il ne tenait pas sur ses jambes) dans la chambre à gaz. Et le Dr. H. fut ainsi sauvé. Pourquoi ne l'a-t-il pas raconté publiquement? Pour une raison évidente que tu évoques et que j'ai souvent perçue chez les survivants qui durent à des postes difficilement avouables leur survie. Je ne leur jette pas la pierre l'instinct de survie fait faire beaucoup de choses.

Je sais très bien que comme pour Faurisson, tout témoignage, toute preuve écrite qui ne va pas dans ton sens est, par principe faux, trafiqué ou très suspect[(10)]. Alors que le "témoignage" de Rassinier (je l'ai lu) est irréfutable, alors qu'il n'a connu que les camps terribles mais non d'extermination type Treblinka, Sobibor, etc.

A ce propos, ta lettre reste silencieuse-- et pour cause-- sur un point fondamental que je soulevais dans la mienne et que PierreVidal-Naquet avait déjà évoqué. Tu dis-- sans la moindre preuve-- qu'il n'y avait aucune raison pour que les Nazis fassent sauter les chambres d'extermination massive lors de leur retraite. Cette évacuation des camps de Pologne eut lieu tard dans la guerre. A ce moment-là, oui, il est connu que pour beaucoup de Nazis, même dirigeants, les carottes étaient cuites et la peur d'un jugement s'installait. Mais venons-en au point principal-- OÙ ETAIENT LA NURSERY, LE JARDIN D'ENFANTS? Où sont passés les nourrissons et les nouveaux-nés de Treblinka et de Birkenau? Qui les a situées et décrites? Où ont été les quatre enfants immédiatement disparus après la sélection dont je te parle dans ma première lettre? La réponse est malheureusement simple et même aveuglante, mais j'attends avec curiosité la réponse-- précise--que tu vas-- enfin-- faire à cette terrible interrogation. Bien sûr, il ne faudra pas torturer les écrits pour me répondre. Quand tu dis que dans son livre, Laqueur "commence par montrer que tout le monde savait", c'est une distorsion tout à fait scandaleuse (voir par exemple page 14 et 18). Il y a eu fin 42, par quelques évadés notamment, des informations qui ont filtré, mais avant, tant à Drancy que dans les ghettos polonais, on ne savait pas.

Dans l'exemple précis de ma femme, c'est fin 42 que sa famille a commencé à comprendre ce qu'était Treblinka. Crois-tu que des parents font prendre de gaieté de coeur à une fille de 16 ans le risque de traverser le mur du ghetto de Varsovie et de tenter seule de survivre du côté polonais sans raison sérieuse? Comment voit-on dans le livre de Ringelbum que les "rumeurs" n'étaient pas sérieuses? Quel(s) passage(s) te fait croire que Ringelbum n'a pas su? Que Abraham Lewin (Plon 1990), que les privilégiés par passeports neutres qui passèrent par l'hôtel Polski (Schocken Books inc., New York, 1982, par A. Shilman) ne savaient pas en 1941-1943, pas avant.

Passons à d'autres incohérences de ta lettre: page 2, tu vantes "l'administration allemande qui rendait compte à chaque instant". Dont les archives gardent la trace de tout (Va donc y voir si tu trouves la trace des quatre enfants que j'évoquais plus haut). mais page 6, ce n'est plus une machine bureaucratique froidement rationnelle, mais un "bordel", une "irrationalité terrible". Pourquoi alors cette planification méticuleuse des trains, prioritaires même sur les convois militaires? Pourquoi avoir fait partir de Drancy, en août 44, le dernier train de déportés? Pourquoi, d'ailleurs, s'être encombrés d'enfants, de vieillards et d'impotents dans les trains vers la Pologne si ce n'était pour les massacrer tous? Si ç'avait été seulement pour envoyer des travailleurs pour les usines et les tranchées antichars, pourquoi les autres, pourquoi les enfants d'Izieu? Penses-tu sérieusement que ce soit pour favoriser le "regroupement des familles", comme on dit maintenant? Là aussi, il faut répondre!

Autre contradiction dont tu ne t'aperçois même pas toi-même! Il y a peut-être eu des gens pour dire ou écrire qu'on tuait à Treblinka par la vapeur, l'électricité ou des pompes à vide. je ne connais pas les sources "sérieuses" (références?) qui l'ont dit. Je constate seulement qu'aucun des livres sérieux que je connais (les français, Hilberg, Vidal-Naquet) ne retient ou même ne cite ces moyens de massacre de masse. Ce qui prouve précisément qu'il a été possible de faire le tri entre l'erreur, l'affabulation et la vérité.

Venons-en aux gaz. Ta plaisanterie sur les chambres à poudre, s'agissant d'Auschwitz ou du Viêt-Nam est bien mal venue. Quant à réfuter (contre une multitude de sources scientifiques que tu trouveras dans tous les livres de toxicologie) la possibilité de tuer une masse de gens par les gaz d'échappement de moteur par la lettre d'un anonyme expert des laboratoires de la police (!) adressée à Faurisson, et même si tu avoues me donner cela sans garantie, cela prouve seulement l'acharnement que tu mets à contester les données les plus établies. Une étude solide, dis-tu? Il y a longtemps que c'est fait, même hélas, par les faits divers (suicides en voiture, incendies de bâtiments étendus). Je relève que tu admets (du bout des lèvres) la possibilité que cette méthode pourrait être la "meilleure" et la moins coûteuse.

Mais continuons à propos du Zyklon B. Comme le CS, il pouvait se présenter sous forme de galettes solides avant dispersion. Mais tu pourrais te demander comment des galettes solides pouvaient être utilisées comme insecticides. Je ne connais pas d'insecticide agissant ainsi sauf la naphtaline pour écarter les mites. En fait, ce qui rend très vraisemblable l'utilisation en poudre du Zyklon B, c'est qu'une fois la poudre inhalée (donc à 37 degrés centigrades) elle se sublimait (c'est le terme technique) en gaz mortel. Mais à l'air libre, cela restait une poudre facile à nettoyer au jet d'eau (d'où, peut-être, à mon avis, l'idée des douches qui avaient le double avantage d'égarer les gens sur la destination de la pièce et de permettre un nettoyage rapide et une évacuation des corps sans danger pour ceux qui la pratiquaient). Je maintiens donc, y compris en utilisant tes propres données, que cela n'a rien à voir avec les vapeurs cyanhydriques utilisées dans les chambres à gaz d'exécution aux Etats-Unis. Cela dit, je te rappelle que sur les éléments précis dont je dispose, je ne suis sûr que des exécutions massives par gaz d'échappement, ce qui, comme tu le reconnais, suffisait largement à obtenir un rendement criminel à la hauteur de ce qu'espéraient les bourreaux.

Il y a encore d'autres manipulations de la réalité historique dans ta lettre. Par exemple de citer une (ou quelques) exceptions au fait que la quasi totalité des dirigeants des Judenrat ou de leur équivalent en Europe occidentale ont été massacrés. Est-il honnête de citer un Kaestner et d'oublier tous les autres, y compris les dirigeants juifs français de l'UGIF liquidés avec toute leur famille? Cet exemple précis est très significatif de ta méthode qui consiste à trouver à tout prix le détail imprécis ou l'exception qui justifie la règle, en le transformant en exemple a contrario.

Concluons. Si je te suis, je devrais te remercier toi et tes amis (A propos, que pense de tout cela Gaby Cohn-Bendit auquel tu peux communiquer mes lettres) d'avoir créé un révisionnisme de gauche (ou d'ultragauche), contre-feu vertueux du révisionnisme de droite qui s'en sert comme arme politique (pourquoi, d'ailleurs? Peux-tu me le dire?) Ne vois-tu pas que, dans les pays de l'Est, par exemple en Roumanie, une étrange alliance se noue entre les survivants et les continuateurs de la Garde de Fer et les résidus du stalinisme et de Ceaucescu? Ne perçois-tu pas le même langage chez tes amis et ceux de Notin (dont je te rappelle que la Vieille Taupe distribue les écrits en prime à ceux qui achètent ton livre!!)?

Peux-tu en tout cas reconnaître à quelqu'un comme moi le droit (et le devoir) de percevoir mieux que d'autres chaque relent d'antisémitisme comme je te reconnais le droit de percevoir mieux que moi une autre forme de racisme (on l'a connu pendant les guerres du Viêt-Nam) qui te touche plus spécifiquement.

J'ai accepté, tu le vois, la discussion ( et je peux témoigner que Pierre Vidal-Naquet ne m'a "imposé" nulle consigne de boycott vis-à-vis de toi même s'il reste fort sceptique sur l'utilité de ce dialogue ou l'absence de réponse que tu as faites (ou plutôt non faites) aux précisions que contient son livre).

Les événements se précipitent, tant en France qu'au dehors. Il me reste une parcelle d'espoir de te faire comprendre où mènent les positions faurissoniennes et l'activité de ceux qui les exploitent.

Cet espoir ténu doit-il se nourrir de ce que tu me dis et des mille choses à faire qui pourraient te pousser à ne plus te mêler à ce que je continuerai d'appeler la secte révisionniste?

La publication que tu m'adresses et que j'évoque au début de cette lettre m'en fait douter.

Bien à toi.

 

PS 1. La question centrale de la guerre et du régime nazi a été, dis-tu, celle du nationalisme allemand? Le livre d'histoire le plus toquard et le plus réac disponible oserait à peine risquer une telle interprétation.

2. Que penses-tu de la manipulation faurissonienne faisant déclarer par Chaim Weizmann (dont le titre faux a été corrigé maladroitement sur le pamphlet distribué en Belgique) "la guerre" à l'Allemagne, en 1939, en présentant comme "preuve" un titre du Daily Express en 1933 !

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27 octobre 1991

Serge Thion à Marcel-Francis Kahn

 

Je vais donc te répondre en suivant la lecture de ta deuxième lettre, point par point, autant que possible. S'il y a un peu de désordre dans tout cela, je n'y suis pour rien. Par exemple, pour répondre à ma lettre, tu commences par attaquer la Gazette du Golfe et des banlieues, que je t'ai fait envoyer, pour que tu sois au courant des positions qui sont les miennes aujourd'hui. Cela me paraissait utile dans la mesure où la presse n'hésite généralement pas à écrire que des gens comme moi sont "passés" à l'extrême-droite tandis que je me suis toujours situé dans une mouvance que certains se plaisent à appeler "ultra-gauche" et que je préférerais nommer "libertaire". Reprocher aux auteurs de la Gazette d'être "courageusement anonymes", dans cette époque où la publicité personnelle remplace la pensée et la délation la discussion critique, me paraît assez bas. La Gazette ne fait là que suivre une vieille tradition du mouvement révolutionnaire où des millions de publications non-signées témoignent autant du souci d'échapper à la répression étatique que de l'importance plus grande accordée par les auteurs au sens des textes qu'à l'image des signataires. Par conséquent, pour le besoin de cette lettre, et bien que je ne sois pas forcément l'auteur des phrases que tu incrimines, je les prends à mon compte.

Je te ferais d'abord remarquer que la "dérive antisémite rampante" dont tu parles est évidemment le produit, conscient ou inconscient, de cet amalgame si souvent martelé partout qui assimile anti-sionisme et anti-sémitisme. La ficelle est trop grosse pour que j'insiste. Que les défenseurs idéologues d'Israel s'en servent à tout propos, c'est normal; venant de ta part, c'est plus surprenant. Voir un stéréotype (antisémite, je suppose) dans l'affirmation que l'introduction d'un phénomène alors nouveau, inconnu dans le reste du monde antique, à savoir l'intolérance religieuse, doit être attribué aux juifs antiques, à leur religion monothéiste et aux sectes-- en particulier le christianisme-- qu'ils ont engendrées, c'est soit ignorer complètement l'histoire, soit inventer un judaisme idéal, dégagé des contingences de la réalité, à des fins de propagande politique. C'est seulement dans un monde issu de la Bible (composé de juifs, de chrétiens et de musulmans) qu'au nom d'un dieu unique on a pu massacrer et asservir de si grandes fractions de l'humanité. La lecture de cet intéressant document nous renseigne parfaitement sur ce point. Je ne saurais trop te la conseiller [(11)].

Quand à la phrase, assez compliquée, je te le concède, où les guillemets mis autour des mots "Génocide" et "Holocauste" renvoient à ceux qui utilisent ces mots (avec toute la charge politique ou religieuse qu'ils comportent) pour désigner les sinistres événements qui se déroulèrent dans l'Est européen entre 40 et 45 (et que l'on a longtemps qualifiés, après la guerre, de "massacres" ou d'"extermination", avant que la mode-- oui, la mode, et les besoins idéologique d'Israel-- ne changent les mots, et même le sens desdits mots), le texte dit, en faisant particulièrement référence à la Lettonie, que les mêmes critères de jugement, appliqués à ce qui s'est passé à Sabra et Chatila, devrait entraîner l'emploi de ces mêmes mots, de "génocide" et "holocauste" et que, par conséquent, si on n'emploie pas ces mêmes mots, c'est que l'on fait deux poids deux mesures, que l'on juge que massacrer des femmes et des enfants arabes est moins grave, ou moins important, ou moins significatif, que de massacrer (ou de faire massacrer par des milices indigènes) des femmes et des enfants juifs. Comme je ne crois pas que tu partages ce point de vue, qui est celui des propagandistes et des zélateurs d'Israel, je m'étonne que tu trouves à redire à cette phrase et je ne vois pas du tout comment et par quelle gymnastique tu pourrais lui trouver un sens antisémite puisqu'elle appelle à considérer les hommes comme partout aussi précieux, que ce soit en Lettonie ou au Liban, et à condamner ceux qui les font massacrer, qu'ils appartiennent à la Reichswehr ou à Tsahal.

Quant à Sharon et à Le Pen, je ne verrais aucun inconvénient à les fourrer dans le même sac, comme tu dis, non pas qu'ils soient dans la même situation, l'un est au pouvoir depuis longtemps, l'autre n'y a jamais été, mais parce que leurs philosophies premières ne sont sans doute pas très éloignées l'une de l'autre et que Le Pen pendant longtemps s'est donné pour un grand admirateur de l'armée israélienne (dont il a d'ailleurs publié les chants de marche dans sa maison de disques). Dire qu'actuellement Le Pen se situe dans un "cadre démocratique" est simplement constater un fait. Je remarque d'ailleurs que ses positions sur la présence des étrangers en France sont à peu près partagées maintenant par les forces dites démocratiques dans ce pays, y compris les socialistes et les communistes, dont un tract récent, diffusé à 5 millions d'exemplaires, reprend pour l'essentiel la rhétorique de Le Pen [(12)]. Mais, comme tu peux le supposer, je n'ai pas pour cette démocratie-là, celle où nous vivons, une estime très haute. (En ce qui concerne les torturés algériens, il l'ont été, non pas par des Le Pen fascisants se livrant de leur propre chef à leurs penchants idéologiques, mais par des officiers de la République, agissant sur ordre des autorités civiles démocratiquement élues, dont M. Mitterrand, ministre des gouvernements qui ordonnaient et couvraient ces pratiques. Je veux bien condamner Le Pen mais je voudrais que l'on juge d'abord ses supérieurs, d'accord?)

Le racisme ne se partage pas, dis-tu. Je ne sais pas très bien ce que tu entends par-là, mais en tout cas mes voyages à travers le monde m'ont convaincu que le racisme est absolument universel, que les stéréotypes sont présents partout et qu'il est peut-être même inconcevable qu'une société humaine réelle puisse jamais s'en affranchir. Je crois malheureusement que l'antiracisme d'aujourd'hui, en France, est un brouillard idéologique produit par le régime pour cacher son désir de ne pas toucher aux inégalités sociales et que beaucoup de gens sont tombés dans ce piège assez grossier.

Pour Notin, si je n'ai rien répondu dans ma première lettre, c'est que ses écrits, ou en tout cas l'article que j'ai lu, ne me disent rien. Dans les idées que je ne partage pas, certaines me paraissent intéressantes et d'autres non. Je ne l'aurais pas lu s'il n'y avait pas eu d'"affaire Notin". Et dans cette histoire, l'attitude des intellectuels qui se disent "défenseurs de la liberté de pensée" a été encore une fois lamentable. On a persécuté cet homme pour ses idées (qui ne sont, encore une fois, pas du tout les miennes), son avocat a été exclu du MRAP parce qu'il prenait sa défense au nom de principes qui ont d'ailleurs été jugés valables par la plus haute instance universitaire. En attendant, la persécution a bien eu lieu. Puis-je te demander ce que tu as fait pour défendre les droits de Notin? (Référence, la phrase célèbre: je combattrai vos idées jusqu'au bout mais je lutterai pour que vous ayez le droit de les exprimer...) Et si tu n'as rien fait, penses-tu que nous devons priver nos ennemis politiques de leurs droits, les emprisonner et, pourquoi pas? les exécuter?

Enfin, pour clore le chapitre Gazette, tu lui reproches de ne pas parler des Israéliens qui luttent contre la politique de leur gouvernement. Nous n'avons parlé, il est vrai, et brièvement, que de la fraction, importante, de la minuscule gauche israélienne, qui, pendant la guerre du Golfe, s'est ralliée à Shamir. Les autres, nous les connaissons, nous avons longuement cité Israel Shahak, nous avons des contacts avec eux, nous en parlerons certainement. Mais sur l'échiquier politique israélien, ils représentent peu de chose, malheureusement, et ce n'est pas la première urgence. Il y a mille autres sujets que la Gazette n'a pas encore abordés et nous n'avons sorti que six numéros. Un peu de patience. Si tu te sens l'envie d'écrire sur ce sujet, anonymement bien sûr, c'est notre règle, nous serions ravis de te publier. Un mot enfin sur Abie Nathan. L'homme est admirable, mais je ne partage pas son idéalisme [(13)]. Tu as l'air, en soulignant le fait qu'il est prêt à aller en taule pour défendre ses idées, de me dire que je devrais faire de même. Je te ferais remarquer qu'une bonne partie de cette minuscule gauche israélienne se dépêche de laisser tomber Abie Nathan et que la prison a un sens s'il y a un mouvement de soutien au dehors. Et si moi je vais en prison, qui organisera un comité de soutien pour m'en faire sortir? Est-ce toi? Qui a protesté quand Joxe a fait interdire les Annales d'histoire révisionniste? Ca ne coûte pas grand chose de conseiller à ceux qui luttent pour leurs idées d'aller en prison les défendre quand on ne risque rien soi-même. Quand les intellectuels démissionnent et se rangent du côté de la répression, que conseilles-tu de faire?

Tu t'étonnes de ce que la loi m'empêche de publier certaines choses qui auraient pu être publiées avant qu'elle ne soit votée. Je pourrais tout simplement te dire qu'il était difficile de prévoir avec certitude qu'une loi aussi monstrueusement attentatoire à la liberté d'expression serait votée et à quelle date. Elle mijotait depuis longtemps mais elle n'a dû de venir à l'existence législative qu'à un sordide marchandage parlementaire avec les communistes pour sauver le gouvernement Rocard d'une censure qui s'annonçait. Mais il y a aussi que ce livre comprend tout simplement des textes déjà publiés et d'autres inédits. Même avant la loi, on ne publiait pas si facilement que ça. Je constate au passage que tu n'a pas un mot pour flétrir cette législation et je dois donc en conclure que tu t'accommodes assez facilement de ce type de répression. Ai-je raison?

En ce qui concerne Vidal-Naquet, je t'envoie les remarques en question, en annexe de cette lettre. Je maintiens qu'il a éprouvé et exprimé des réserves, au début, à la sortie du film Shoah (on sait pas mal de choses sur ce film par les naives révélations de Lanzmann lui-même) et qu'il s'est rallié tardivement à cette entreprise entièrement financée par Israel. Lanzmann est un caractériel violent-- je le connais bien-- et je ne m'explique le revirement de Vidal-Naquet que par la peur du scandale et des coups dont Lanzmann est un généreux dispensateur. Mais tu as peut-être une meilleure explication.

Quant au "courage" de Vidal-Naquet qui aurait reconnu s'être trompé sur la guerre du Golfe, reconnaissance qui n'est point encore parvenu jusqu'à moi mais que je t'accorderais volontiers, elle me fait vraiment rigoler. Voici un individu qui se déclare tout à fait hostile à la guerre et à l'inévitable massacre d'Arabes qu'elle implique, qui, au moment où elle commence, déclare qu'après tout c'est une bonne chose et qu'il faut la gagner (et donc massacrer allègrement lesdits Arabes) et ensuite, si je te suis bien, déplore les faits qu'il a publiquement approuvés. On pourrait se dire qu'on a simplement affaire à un incohérent si l'on ne se souvenait qu'il nous a déjà fait le même coup, à peu près dans les mêmes conditions, en 1967, appelant à soutenir Israel soi-disant menacé par les vilains Arabes, et écrivant dans Le Monde un mois plus tard qu'il avait été trompé, qu'Israel n'avait pas été du tout menacé, etc. Je pourrais te donner d'autres exemple de signatures que Vidal-Naquet a données à n'importe quel pétition et qu'il a regrettées ensuite. Nous avons donc affaire à une attitude systématique: approuver le massacre au moment où il se commet, et pleurnicher ensuite en disant qu'on le regrette. Tu appelles ça du courage, moi de l'inconséquence. Quand on est incapable de penser de façon cohérente, on la ferme. Nul n'oblige les "spécialistes" de la Grèce ancienne de parler à tort et à travers de ce qu'ils ne comprennent pas. Il en va de même d'ailleurs sur Auschwitz qui est pour lui une question personnelle, de l'ordre du sentiment intime puisque c'est le lieu, pense-t-il, de la disparition tragique de ses parents. Je respecte ce sentiment mais je suis bien obligé de constater qu'il est incapable de faire le départ entre ce sentiment et l'analyse objective du matériau historique. Je l'ai entendu faire une conférence à Henri-IV l'an passé et j'ai dû constater qu'il a sombré dans la mauvaise foi la plus entière. Pour moi, cette histoire, depuis dix ans, est celle d'un naufrage intellectuel, ponctué d'ailleurs par une Légion d'honneur. Demande-toi comment il l'a méritée...

Quant au Journal de Kremer, dont tu dis qu'il est "irréfutable", il n'a fait couler tant d'encre que parce que, justement, sa formulation est ambigue, ses termes "codés" et qu'il se pose, à l'évidence, et au minimum, une question d'interprétation. Je ne comprends pas comment ce genre de chose peut t'échapper.

 

J'en viens à l'histoire du Dr. H. Elle ne fournit aucun renseignement précis, telle en tout cas que tu la racontes (et en passant sur le "courageux anonymat " d'une personne décédée), sinon qu'il a "vu" la chambre à gaz, ce qui semble devoir s'interpréter comme la vision d'un bâtiment, régulièrement appelé "Krematorium", au sous-sol duquel se trouve deux grandes salles. (Il y avait plusieurs crématoires, construits sur des plans plus ou moins semblables). La vraie question est de savoir à quoi servaient ces salles et ce qui s'y est réellement passé. "Voir" ces bâtiments et ces salles était donné à tout le monde, à tous les déportés à qui leurs fonctions permettaient de circuler. Par ailleurs, et en tant que médecin tu confirmeras sans doute ce que beaucoup de déportés m'ont dit, les souvenirs, vieux de quarante-trois ans, enregistrés par un homme atteint du typhus et prêt de l'agonie, sont évidemment sujets à caution. Beaucoup de déportés qui sont revenus pour visiter le lieu de leur martyre ont eu beaucoup de mal à faire cadrer leurs souvenirs avec les lieux mêmes. J'ajouterai, comme note finale, que le rôle du Dr. Mengele a énormément évolué, chronologiquement, dans la littérature concentrationnaire, qu'il est assez difficile aujourd'hui de s'y retrouver et que tu trouveras une bonne pierre de touche dans le livre qui rend compte d'un grand procès fait en Angleterre par un médecin polonais, détenu comme le Dr.H., et travaillant comme lui au Revier, pour dissiper les calomnies que ton ami redoutait sans doute et qui expliquent son silence. Je suis comme toi, je ne lui jetterai pas la pierre. Il s'agit d'Auschwitz en Angleterre - l'Affaire Dering de L.N. Williams et M. Hill, publié en 1971 chez Calmann-Lévy, qui doit être encore trouvable.

Je n'aurai pas grand chose à répondre à l'argument qui suit quand tu dis que les témoignages ou documents qui ne vont pas dans mon "sens" seraient jugés par moi (ou Faurisson) "par principe" faux, etc. C'est là un argument puéril. Tout enquêteur (c'est le sens originel du mot "histoire") se pose des questions sur la valeur de ses sources. Seuls les croyants s'en dispensent. Quant à Rassinier, qui ne "témoigne" (pour conserver tes guillemets) que sur les camps par où il est passé, j'ai jugé, à l'époque où je l'ai lu, bien avant l'affaire Faurisson, son témoignage si peu "irréfutable" que j'ai éprouvé le besoin, à ce moment-là, de faire le tour de tous les déportés que je connaissais personnellement pour en éprouver les informations. J'ai donc, classiquement, confronté les témoignages. C'est une salubre activité que je ne saurais trop conseiller à ceux qui désirent s'embarquer dans cette galère.

 

Tu poses ensuite une question, dont tu es bien le premier à juger qu'il s'agit du point principal, sur l'emplacement d'une nursery ou d'un jardin d'enfants. Je n'ai peut-être pas le plan d'Auschwitz entièrement en tête mais il ne me semble pas qu'il ait existé de tels lieux en cet endroit, pas plus d'ailleurs qu'ils n'existent dans les autres camps, nazis, soviétiques et autres, ni à la prison de la Roquette, du temps où elle existait. Dans ces centres de détention où il y a des femmes, il est, me semble-t-il, de pratique générale que les femmes gardent avec elles les enfants en bas âge. Si ta question veut dire: "Est-ce que des enfants ont survécu à Auschwitz?", la réponse est indubitablement "oui": en témoignent ceux qui ont été enfants détenus là-bas comme Anne Frank (morte à Bergen-Belsen, après avoir été "sélectionnée" à Auschwitz), Simone Veil, Elie Wiesel, Marek Halter aussi, je crois, et d'autres. Il y a eu des naissances à Auschwitz, comme dans d'autres camps. Mais si tu veux me dire que tu sais positivement, de façon "aveuglante" (je vois d'ici ce que les lacaniens feraient de cet "aveuglement", de ce caractère "oedipien" au moment où il est question d'enfants...) ce qu'il est advenu de ces quatre enfants, je te dirai que ce savoir est illusoire: ils sont morts, sans doute, mais quand? où? Comment peux-tu faire autre chose que des suppositions sur la façon dont les choses se sont passées? Si tu veux résoudre réellement cette question, il y a une chance en s'adressant à Arolsen, à la Croix-Rouge internationale qui vient, semble-t-il, de recevoir de Moscou l'ensemble, ou peut-être seulement une partie des registres de décès d'Auschwitz. Il n'y a pas, pour le moment, à mon avis, de meilleur moyen pour élucider des cas individuels. Comme tu le sais, par ailleurs, la documentation qui se trouve à Arolsen n'est pas mise à la disposition des chercheurs. Avec ce qu'il y a à Yad Vashem, en Israel, et ailleurs, on pourrait sans doute déterminer avec une grande précision le nombre effectif de disparus, ce qui n'arrangerait peut-être pas tout le monde.

Quant au livre de Laqueur (je ne retrouve pas les "pages" que tu me signales car je n'ai que l'édition anglaise), j'en ai dit quelques mots dans le texte sur Vidal-Naquet; il est bourré de contradictions qui découlent d'une thèse aussi idiote qu'absurde et qui veut nous faire croire qu'il y a eu une sorte de complot des dirigeants alliés pour cacher l'extermination des juifs en Europe centrale. Laqueur ne voit même pas que sa propre documentation détruit sa thèse. Maintenant, sur l'existence des rumeurs, à l'époque-- comme dans toute période de guerre et de censure de l'information-- on a mille témoignages. Ringelbum les note au passage, dans son Journal. On ne peut pas les tenir pour vraies simplement parce qu'elles ont circulé. Même le plus hostile des historiens anti-révisionnistes sera bien obligé de faire appel à des critères externes pour cautionner telle ou telle rumeur. Où sont passées les "piscines électriques" dont certaines rumeurs nous assurent qu'elles servaient à électrocuter en masse des juifs? Les gens sur place ne cherchaient généralement pas à les vérifier. S'ils le pouvaient, ils cherchaient d'abord à se mettre à l'abri. C'est toujours comme ça: on en a eu un bel exemple récemment avec ce que j'appellerais le "carnaval des masques à gaz" en Israel pendant la guerre du Golfe. Tous les services de renseignements, y compris les Israéliens, ayant annoncé avant la guerre que les Irakiens n'avaient pas les moyens techniques d'envoyer des missiles à tête chimique, on savait (et je l'ai écrit tout au début de la guerre) qu'il n'existait aucun risque d'attaque chimique sur Israel. Cette rumeur n'en a pas fait moins de ravages, orchestrée qu'elle était par un gouvernement totalement cynique, qui voyait très bien l'immense profit politique et matériel qu'il allait tirer de ce danger qu'il savait bien totalement imaginaire. Les rumeurs ne sont pas toutes spontanées et mon expérience des pays en guerre me donne à penser qu'elles sont très souvent produites et manipulées par des forces politiques. Leur vérification indépendante s'impose dans tous les cas, et le plus tôt possible.

Quant à mes "incohérences", elles ne sont que le sous-produit de ta lecture partiale. Il n'y a rien d'incohérent à rappeler que l'administration allemande enregistrait tout-- et je te répète que les archives sont là, pour l'essentiel inexploitées à ce jour-- et que vers la fin de la guerre, elle s'est effondrée sous le poids des bombardements et des défaites militaires, en entraînant des décisions de plus en plus irrationnelles. Tu me demandes de répondre à la question: "Pourquoi les déportations?" et tu réponds: "pour les massacrer". Alors la question devient: "Pourquoi les massacrer ailleurs?" Les Allemands ne se sont pas gênés pour massacrer n'importe où.

En ce qui concerne "le tri entre l'erreur, l'affabulation et la vérité", tu as remarqué toi-même que dans les livres que tu donnes, assez naivement à mon avis, comme "sérieux", il n'y a pas de mention de ces "moyens de massacre" qui sont pourtant bel et bien cités par des témoins du temps, qu'il n'y a donc aucun moyen de discuter la véracité de ces témoignages puisqu'une partie d'entre eux est simplement passée à la trappe et que les gens "sérieux" s'abstiennent de "discuter les sources" comme ils le feraient s'il s'agissait de l'entrée des Croisés à Constantinople ou de la politique de Cortès dans le Mexique des Aztèques. C'est précisément parce qu'ils n'ont jamais justifié l'abandon, peut-être juste en lui-même, des témoignages douteux (autrement que par des décrets vidalonaquetiens du genre "celui-ci est fiable-- celui-là ne l'est pas") qu'il n'ont pas non plus été en mesure de justifier leur élection de la "chambre à gaz", ni même, en réalité, de justifier le besoin, que je crois fantasmatique, d'une "méthode industrielle" pour tuer les gens. Au pire, elle ne se serait appliquée, si tu as raison, que sur une petite fraction des morts civils de cette guerre.

En ce qui concerne la question des gaz d'échappement de moteur, je préférerais effectivement que tu m'indiques des sources scientifiques sur ce que serait un tel procédé à grande échelle (tuer des gens par milliers à la fois) plutôt que de me citer des faits divers qui n'ont aucun rapport, comme des suicides en voiture ou des incendies, qui asphyxient par des émanations d'autres gaz toxiques. Mais la question reste: si c'est si facile, pourquoi le cyanure?

Mais revenons donc au Zyklon B. Tu es dans un rêve complet parce que tu ignores tout de la question. Tu devrais supposer, pour faire marcher ta théorie de la poudre et du jet d'eau, qu'il existe quelque part un système mécanique qui transforme la galette en poudre volatile, un ventilateur, ou à la rigueur un agent dispersant, comme dans les grenades lacrymogènes, toutes choses dont personne n'a jamais parlé et que tu es bien obligé d'inventer, faute de quoi ta poudre ne bougerait pas plus que la naphtaline. En réalité, il n'y pas de poudre, mais sublimation directe quand la température se situe autour de 25 degrés. Ceux qui utilisent le Zyklon B pour la désinsectisation font chauffer les capsules. Les particules de gaz sont donc si légères qu'ont doit, pour les évacuer, certes laver si on peut, mais surtout pratiquer une très longue aération. Je te signale que des douches ne sont pas un jet d'eau et que personne n'a jamais parlé de laver les corps avant leur évacuation. Tu inventes cette histoire de poudre (c'est ton invention qui justifie ma plaisanterie) pour supprimer le problème de l'évacuation du gaz mortel, qui est forcément une opération dangereuse, soumise à des règles strictes si les utilisateurs ne veulent pas y laisser leur peau. Personne ne pourrait dire que la chose soit impossible, mais il en découlerait des conséquences (sur les procédures, le temps, les rythmes, les quantités, etc.) qui apparaissent comme singulièrement absentes des "témoignages" (que tu sembles ignorer complètement) et qui, pour cette raison même, les rendent aussi suspects que ceux qui nous parlent de "vapeur" et d'"électricité", eux non plus n'étant pas à rigoureusement parler impossibles, mais supposant d'autres locaux, d'autres installations, d'autres procédures et d'autres conséquences dont on n'a sans doute pas trouvé trace.

Enfin, je trouve que tu tombes dans un révisionnisme inquiétant quand tu dis que, par les éléments dont tu disposes, tu n'est sûr que des gazages aux gaz d'échappement. J'aimerais savoir sur quoi se fonde cette certitude, et sur quoi se fonde l'incertitude dont tu témoignes en ce qui concerne l'usage du Zyklon B. J'espère que tu auras fait part de cette incertitude à mon ancien ami Vidal-Naquet et qu'il aura eu l'heureuse idée de te procurer l'ouvrage immortel de Pressac, que l'on ne vend pas en librairie, où tu trouveras, en matière d'incertitudes sur ce sujet précis, l'équivalent de la pyramide de Chéops [(14)]

Tu parles ensuite de ma "méthode" qui consisterait, d'après toi, à trouver des détails imprécis et des exceptions qui confirmeraient la règle. Ma "méthode", en fait, peut apparaître comme scandaleuse car, au lieu de poser une règle et de jeter les exceptions à la poubelle, elle chercherait plutôt à rassembler tous les faits, sans exception, et à chercher les rapports qui existent entre eux. Quand tu dis que "tous les collaborateurs juifs des Judenraete" ont été exécutés, tu émets un règle et tu me demandes s'il est honnête de citer une exception. Or ton affirmation est fausse, et il n'y a pas qu'une exception. L'affaire Kaestner a soulevé en Israel, aux alentours de 1950, avant et après son assassinat, une immense controverse qui n'est pas encore éteinte, car la politique des Judenraete était indissolublement liée à celle des sionistes. Et dans ce petit monde des responsables politiques des communautés juives, il y a eu beaucoup de survivants. En réalité, là comme ailleurs, tu reflètes des lieux communs (ce que j'appellerais la vulgate sioniste, dont tu es la victime même si tu n'es pas sioniste) et tu n'as pas fait le minimum de travail qui t'éviterait de parler sans savoir. La question de l'action (et du sort) des Judenraete, liée à la question plus générale de la collaboration et même de la complicité de certains milieux sionistes avec le régime nazi, aujourd'hui au pouvoir en Israel, est terriblement censurée. Peu d'historiens se sont risqués à la traiter et je te rappelle les ennuis énormes que s'est attirés Maurice Rajsfus avec son livre sur l'UGIF.

Comprendre l'histoire n'est pas une mince affaire. Si la chose t'intéresse, il faudrait peut-être abandonner la rhumatologie, où tu n'as sans doute plus rien à prouver, et reprendre tes études d'histoire. Faute de quoi, il vaut mieux être prudent et ne pas trop faire fonds sur une littérature de gare qui a surtout des fonctions idéologiques. Tu me trouveras méchant pour les littérateurs de gare mais il est vrai que je ne prends pas souvent le train.

J'en arrive à ta conclusion. Je ferai d'abord litière de cette histoire du texte de Notin qui t'a été donné à la Vieille Taupe. Au moment où la presse fabriquait une "affaire Notin", la Vieille Taupe était la seule à mettre à la disposition du public l'élément de base, soigneusement expurgé de toute la presse, à savoir le texte incriminé. C'est de l'information élémentaire. La Vieille Taupe ignore et ne diffuse pas les autres écrits, s'il y en a, de Notin. Elle a fait de même quand a éclaté l'affaire Roques et comme elle était la seule, à l'époque, à diffuser le texte incriminé, elle a pu établir très facilement que les journalistes parlaient tous d'un texte qu'ils n'avaient pas lu. On ne peut trouver cette pratique scandaleuse que si l'on se déclare partisan de condamner les écrits sans les avoir lus.

Pour le reste, et en particulier ce qui se passe à l'Est, je vois surtout qu'il y aura, là aussi, besoin de révisionnisme, aussi bien pour l'histoire racontée par les staliniens, que pour celle qui vient des nationalistes et des anticommunistes. C'est en manipulant l'histoire qu'on justifie habituellement les massacres. Pour l'instant, il s'agit d'abord de Serbes et de Croates mais je ne doute pas que l'incendie s'étende. Quant aux juifs des pays de l'Est, je ne vois nulle raison de les abstraire d'un jeu politique qui les englobe ou d'une histoire où ils ont pris aussi leurs responsabilités. Toutes les populations de l'Est ont manifestement de vieux comptes à régler les unes avec les autres et, dans le chaos qui se prépare, je ne vois pas de raison d'accorder une impunité particulière à un groupe ou à un autre. Mon sentiment est que s'ils passent à la violence politique, comme en Yougoslavie, ils seront tous victimes. (Accessoirement, je te signale que ceux qui, en Roumanie, ont fait alliance avec les débris du stalinisme sont, jusqu'à ces jours-ci, les Petre Roman et autre Directeur de la télévision, connus sur place comme juifs et non comme héritiers de la Garde de Fer.)

Tu me demandes ensuite de te reconnaître une sorte de droit préférentiel à dénoncer l'antisémitisme en échange d'un droit que tu me reconnaîtrais de m'approprier la dénonciation d'un autre racisme qui me toucherait personnellement, par exemple, je suppose, dans la personne de mon épouse[(*)], d'origine étrangère. Je trouve ta proposition irréfléchie et choquante. Elle mène tout droit à la défense tribale, à la protection prioritaire et préférentielle des "siens", de chacun les siens. C'est exactement ce qu'a dit Le Pen quand il a dit, paraphrasant Montesquieu, qu'il préférait ses soeurs à ses cousines, ses cousines à ses voisines, etc. Pour moi, cette idée justifie tous les délires communautaires, et donc, en fait, tous les affrontements des soi-disant communautés. Si je reconnaissais à un juif le droit exclusif de défendre les juifs, cela voudrait dire d'une part que je n'aurais pas à les défendre s'ils étaient menacés, ensuite que je ne pourrais pas critiquer la façon dont ils le font et enfin, qu'en cas de conflit avec ma "communauté", disons esquimaude, ou bouriate-mongole, je la défendrais par principe contre les juifs. Right or wrong, my country. C'est pour moi une pensée monstrueuse, le présupposé qui est à l'origine de tous les massacres collectifs. Je crois en revanche qu'on doit défendre les hommes, quels qu'ils soient, contre l'oppression, quelle qu'elle soit, que les communautés sont des cadres transitoires et que seuls les individus comptent réellement. Nous savons très bien, toi et moi, à quoi sert aujourd'hui la lutte contre l'antisémitisme: à couvrir l'un des pires régimes d'oppression qui soit sur cette planète. Je ne crois pas que tu puisses être systématiquement solidaire de cette entreprise.

Tu termines en disant que tu as accepté la discussion. Moi aussi. Je n'ai pas inventé le fait que Vidal-Naquet écrit partout qu'on ne doit pas discuter avec les révisionnistes, oukase grotesque s'il en fut. On m'a beaucoup bassiné, au début de l'affaire Faurisson, sur le risque de "dérive" vers l'extrême-droite. C'était il y a douze ans. Mes positions politiques n'ont pas, depuis, changé d'un iota. En revanche, j'en ai vu beaucoup d'autres dériver vers un conservatisme musclé. Alors ce genre de procès d'intention me fait plutôt rire.

Le révisionnisme est là, il travaille, il n'est finalement rien d'autre que l'activité normale de ceux qui, se penchant sur le passé, tentent de le sortir de dessous toutes les couches de discours sédimentaire sous lesquels il est enfoui. C'est même une activité particulièrement normale pour les vieilles taupes.

 

PS La question soulevée par ton PS2 est reprise dans le texte sur Vidal-Naquet. Quand à ton PS1 et à la question du rôle du nationalisme allemand par rapport à la guerre et au régime nazi, les bras m'en tombent. Je me dis seulement que ce n'est peut-être pas une bonne idée de te suggérer d'abandonner la rhumatologie. Il y a sûrement encore beaucoup à faire dans ce domaine-là.

 

 

J'ai joint à cette lettre un extrait du présent volume, un passage du chapitre premier sur la réfutation de Vidal-Naquet.

Je reçus ensuite une lettre dont je ne fis qu'entamer la lecture. Après les première lignes, je m'interrompis pour expédier la lettre ci-dessous:

 

15 mars 1992

Serge Thion à Marcel-Francis Kahn

Je ne fais que passer par Paris et je trouve ta lettre du 12 décembre 1991.

Elle débute ainsi: "Il n'est pas réjouissant pour moi de voir quelqu'un avec qui l'on a autrefois partagé des idées et des luttes communes partager le combat et les positions des plus ignobles représentants de l'extrême-droite nazie en France actuellement."

Alors mon vieux, il faut choisir. Ou tu rétractes ces conneries et tu me présentes des excuses, et alors je lirai (à mon retour en juin) le reste de ta lettre, ou tu t'y tiens et je suis bien obligé de constater que tu ne comprends rien à rien, que mes deux précédentes lettres étaient adressées à un âne bâté et je ne vois pas que j'aurais du temps à perdre.

Je ne suis pas ton fantasme. C'est à toi de choisir.

 

 

Kahn finalement choisit le silence et le fantasme. Je n'ai jamais fini la lecture de sa lettre. Que pouvais-je en attendre?

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6

 

LES TEMOIGNAGES AU CAMBODGE

 

Le livre de Pin Yathai, L'Utopie meurtrière, un rescapé du génocide cambodgien témoigne a été rédigé par un certain Lucien Maillard. J'avais noté dans Khmers rouges! (p. 19-20) que ce témoignage, sincère le plus souvent, était aussi trompeur. Perdu dans cette tourmente, son point de vue de bourgeois riche lui faisait souvent voir le drame avec les yeux de Marie-Antoinette. Bref, il fallait en prendre et en laisser. Pin Yathai se vengea par un article venimeux (Libération, 16 juillet 1982) où, à force de tronquer les citations et de les déformer, il crut pouvoir conclure, en complète opposition à ce que disait le livre, que je voulais "à tout prix absoudre l'idéologie des Khmers rouges" et que j'insultais les morts. Il montrait ainsi le mépris total dans lequel il tenait les faits et les textes, justifiant ainsi a posteriori les suspicions que son livre avait semées dans mon esprit.

Je notai aussitôt ceci: Chercher à reconstituer et expliquer ce qui s'est réellement passé vous expose aux absurdités émises par un Pin Yathai: "réhabiliter Pol Pot", "circonstances atténuantes", etc. Il y en a tout un paquet. C'est donc bien l'idée même d'une analyse rationnelle de la tragédie cambodgienne que rejette violemment Pin Yathai. C'est assez inquiétant parce que c'est pourtant le devoir des Cambodgiens aujourd'hui que de comprendre pourquoi et comment tout cela a pu arriver. Pin Yathai est parti sur la route de l'exode, en avril 1975, avec sa famille, ses trois voitures, ses millions de riels, ses milliers de dollars, ses bijoux et, surtout, ses aspirations de bourgeois nanti. Il y a beaucoup de choses qu'il n'était guère préparé à comprendre, en particulier la vie et les aspirations d'une paysannerie singulièrement démunie, matériellement et intellectuellement. Le mépris dans lequel la petite bourgeoisie cambodgienne et sino-cambodgienne tenait la campagne s'est payé dans le sang: c'est un fait que même aujourd'hui elle ne veut pas voir. J'ajouterai que ce mépris, quand il s'est transmué en idéalisation chez les petits bourgeois qui ont "rejoint la révolution" pour y faire carrière, a eu les mêmes effets sanglants sur ceux qui s'étaient convertis en petits cadres khmers rouges, purgés, abattus par milliers, qui ont ainsi payé un lourd tribut à leur propre incompréhension de la réalité sociale.

Comme je passais par Manille, en avril 1983, un diplomate de l'ambassade de France me dit que Pin Yathai était là, qu'il travaillait à la Banque asiatique de développement et me proposa une rencontre. J'aurais volontiers demandé diverses précisions à ce "grand témoin" et s'il était vrai, comme le bruit en courait dans l'émigration cambodgienne, que sa femme, donnée pour morte dans son livre, était finalement arrivée en France, pour y trouver son époux remarié. Mais il se défila et la rencontre n'eut pas lieu. Il faut ajouter que Pin Yathai a publié récemment une version modifiée de son livre en anglais. Un lecteur curieux pourrait s'amuser à comparer les deux versions successives (Stay Alive, My Son, 1987).

D'une manière plus générale, il est assez étonnant de constater que tous les témoignages directs parus à ce jour ont été rédigés par des nègres qui n'ont jamais mis les pieds au Cambodge. Le plus inquiétant, ce sont les témoignages d'enfants déplacés que des mères adoptives en mal d'écriture font parler de manière incontrôlable, alors que ces enfants maîtrisent à peine leur nouvelle langue: Eng Hoa, Le Vent sauvage; Gail Sheehy, L'Enfant khmère; l'adolescente Teeda But Mam raconte sa vie par la plume de Joan D. Criddle, To Destroy You is No Loss; Molyda Szymusiak, Les Pierres crieront. On vit cette pauvre fillette apparaître sur Antenne 2, le 4 octobre 1984. Après trois ans en France, elle semblait incapable de formuler une phrase complète. On ne peut rien dire de ces livres car on ne sait pas qui parle. Mais on peut trouver étrange cette façon de "prêter" la parole à des enfants traumatisés. Est-ce le syndrome Anne Frank?

D'autres livres, plus sérieux, sont aussi nés d'une plume mercenaire: Someth May, Cambodian Witness, témoignage retravaillé par Nicola Richards et James Fenton; The Murderous Revolution, honnêtement présenté comme étant écrit par un connaisseur de la question, Martin Stuart-Fox "sur la base de l'expérience personnelle de Bunheang Ung". C'est aussi sans doute le cas de Y Phandara, Retour à Phnom Penh. C'est aussi celui de Haing Ngor, le médecin qui a joué dans le film La Déchirure. Le texte d'Une odyssée cambodgienne est dû à Roger Warner. Plutôt que de reprendre sa pratique médicale, Haing Ngor s'est lancé dans une carrière de "témoin professionnel" et de propagandiste d'assez bas étage. Son témoignage est à prendre avec d'autant plus de précaution que le livre se termine par un appel à cotiser à une association dont il est le président. C'est la méthode Martin Gray. Même le très remarquable travail de l'un des très rares témoins occidentaux, Au delà du ciel de Laurence Picq, a été "rewrité". Pour les besoins de la recherche, j'ai dû avertir la communauté des chercheurs que le manuscrit original de L. Picq, trois fois plus long que le livre, existe et reste disponible.

Que conclure, sinon que le témoignage direct ne semble un genre littéraire que pour autant qu'il est "réécrit", "retravaillé", taillé, mis en forme par l'édition contemporaine. Il en va de même pour de "grands" témoignages, comme celui de Jean Pasqualini, Prisonnier de Mao rédigé par Rudolph Chelminski, ou de Doan Van Toai, Le Goulag vietnamien, rédigé par Michel Voirol en français mais, curieusement, par David Chanoff, co-auteur, en anglais. Pour faire un travail sérieux, il faut recouper des centaines, peut-être des milliers de témoignages individuels, échanger ces témoignages entre chercheurs compétents. Les analyses peuvent ainsi tenir sur des fondements plus solides, comme l'ouvrage de Michael Vickery, Cambodia, 1975-1982, 1984. Ce genre de travail est loin de toujours recouper les idées reçues.

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VAE VICTIS

 

Compte-rendu [(15)] de James BACQUE, Other losses, An Investigation into the Mass Deaths of German Prisonners at the Hands of the French and Americans After World War II, Toronto, Stoddard, 1989, XXI-248 p.

 

Lorsque prend fin la guerre en Europe, le 8 mai 1945, l'histoire de l'horreur de ces temps-là ne s'arrête pas. Dans les jours qui précèdent l'effondrement du Reich, le général commandant en chef des forces alliées du théâtre européen, prend une décision discrète, et même quasiment secrète. Eisenhower en effet décide que les prisonniers de guerre allemands ne seront plus des prisonniers de guerre, et comme tels couverts par les Conventions de Genève, signées en 1929 par les Etats-Unis, mais du "Personnel ennemi désarmé", qui lui, n'ayant aucun statut légal, n'est pas couvert par les Conventions de Genève, qui font obligation à la Puissance qui détient les prisonniers de les traiter convenablement et de les nourrir comme elle nourrit ses propres hommes de troupe, de leur permettre de recevoir du courrier et des visites du Comité International de la Croix-Rouge, chargé de faire des rapports secrets à la puissance qui détient les prisonniers comme à celle, dite puissance protectrice, dont ils relèvent. Pour plus de sûreté, les Américains décident d'ailleurs à ce moment là, le 9 mai 1945, au lendemain de la reddition allemande, de ne plus reconnaître la Suisse comme représentante de cette puissance protectrice, en lieu et place de l'Allemagne, en vertu du raisonnement suivant: il n'y a plus d'Etat allemand, c'est le gouvernement militaire allié qui prend sa place. Par rapport aux Conventions de Genève, les Alliés sont donc juge et partie, et parfaitement libres d'appliquer la politique de leur choix.

On aurait tort de penser qu'il s'agit là d'arguties juridiques. Le sort des prisonniers soviétiques pendant la guerre en témoignerait à lui seul. L'URSS n'étant pas signataire des Conventions de Genève, les Allemands étaient libres de traiter les prisonniers soviétiques beaucoup plus durement qu'ils ne le firent avec les prisonniers occidentaux. Ces derniers avaient droit au courrier et, surtout-- ce qui a sauvé d'innombrables vies-- aux colis envoyés par les familles ou les Croix-Rouges. On sait aussi que les prisonniers soviétiques survivants furent massivement accusés de trahison et déportés en Sibérie après la guerre, en compagnie d'un bon million de prisonniers allemands, eux aussi désormais dépourvus de protection.

Au cours des six premiers mois de 1945, les Alliés firent ainsi des très nombreux prisonniers, dont plus de 5 millions tombèrent aux mains des seuls Américains. Une partie fut libérée assez vite mais plusieurs millions restèrent captifs, soit comme "personnel ennemi désarmé", soit comme "prisonniers de guerre". Le 4 août 1945, ces derniers furent subrepticement classifiés comme "personnel ennemi désarmé", ce qui permit, sur instruction directe d'Eisenhower, de réduire les rations alimentaires. La ration du soldat américain était de 4.000 calories mais celle des prisonniers de guerre tournait autour de 1.500, ce qui assure juste la survie. (C'est celle, par exemple, des camps de concentration viêtnamiens). La ration du "personnel ennemi désarmé" descendait à 1.000 ou 900 calories. On rassemblait ces prisonniers dans des camps improvisés, habituellement des champs que l'on entourait de barbelés. Il n'y avait pas d'abri. Des directives disent clairement qu'il ne fallait pas leur donner de baraquements. On refusa de donner des tentes, dont l'armée américaine avait des surplus énormes. Pas d'eau ou un peu, rationnée, très peu de nourriture, pas de soins médicaux, aucun travaux d'hygiène. Les prisonniers, qui comprenaient non seulement des soldats, souvent très jeunes, mais aussi des civils, des femmes et des enfants, ont commencé à mourir, surtout de maladies vite provoquées par la sous-alimentation. Ce fut ce que James Bacque appelle les "camps de la mort lente". Ce n'étaient plus les Allemands ou les Japonais, ou le Goulag, c'étaient les Américains, appliquant le même méthode de base: la faim. Ce n'est pas sans raison que le général Patton jugeait que le général Eisenhower appliquait aux Allemands "les méthodes de la Gestapo" (p. 143).

C'est un peu par hasard que l'auteur, le Canadien James Bacque, est tombé sur ce problème. Quand il a commencé à fouiller la question, il s'est aperçu qu'un épais voile de propagande mensongère avait recouvert depuis le début une sinistre réalité: les Américains, et les Français qui avaient réclamé aux Américains la livraison de centaines de milliers de prisonniers de guerre à titre de réparation, avaient si mal traités ces prisonniers qu'ils avaient péri en masse. Sept à huit cent mille morts peut-être, ou même davantage. Il semble impossible de parvenir à des chiffres sûrs. Une bonne partie des documents ont disparus ou sont introuvables. L'auteur a fouillé les archives politiques aux Etats-Unis, il a sondé les archives militaires françaises au fort de Vincennes et les archives fédérales à Coblence. Avec des documents très disparates, il conduit des calculs très compliqués sur la valeur desquels je me sens incapable de prononcer une opinion. Mais il n'est nul besoin de s'attarder sur les chiffres pour voir aussi bien d'après les décisions politiques du gouvernement militaire américain que d'après les témoignages des internés allemands ou des rapports d'un délégué du CICR, ou encore de certains Français qui vivaient à proximité des camps, qu'il s'est passé là une catastrophe humaine, parfaitement orchestrée par les responsables alliés, de Gaulle y compris, et généralement acceptée par ceux, dans l'opinion et dans l'armée, qui savaient et qui auraient pu protester. Mais à l'époque, qui aurait parlé pour des prisonniers allemands? On peut même dire que ces prisonniers étaient innocents puisque tous ceux qui pouvaient être soupçonnés de crimes par les Alliés avaient été au préalable soustraits du nombre de ces prisonniers, et mis dans les camps de concentrations qui venaient de se vider. L'ouvrage de Bacque choisit de ne pas parler de ces détenus soupçonnés de nazisme, ni des prisonniers faits par l'URSS, ni du sort des réfugiés de l'Est. Les victimes là se chiffrèrent en millions. Après la fin des hostilités, rappelons-le. La civilisation avait vaincu la barbarie et le barbare gisant au sol ne méritait à l'évidence que des coups de pied. Nous devons en être fiers.

Le rôle des Français est particulièrement peu reluisant. Ils auraient eu environ 1600 camps répartis entre la France et la zone d'occupation française en Allemagne. Les forces françaises auraient fait 280.000 prisonniers. Les Français auraient demandé 1.700.000 prisonniers à leurs alliés américains, mais le nombre total n'aurait pas dépassé les 800.000. Tous ces chiffres sont imprécis parce que les documents sont peu explicites et que la brochure écrite par le général Buisson, chef du service chargé des prisonniers de l'Axe, Historique du service des prisonniers de guerre de l'Axe (1943-1948), publié en circulation restreinte par le ministère de la Défense nationale en 1948, montre surtout que le général était un "statisticien agile", d'après ce qu'en dit James Bacque. D'après les calculs de l'auteur, le nombre de morts dans ces camps se situe entre 167.000 et 314.000. Il remarque que la question a été soulevée dans la presse française, timidement dans Le Figaro des 22 et 29 septembre 1945, par Serge Bromberger, et plus nettement par Jacques Fauvet dans Le Monde du 30 sept.- 1er octobre 1945. Mais les autorités militaires ont noyé le poisson et la presse a abandonné la question. Les journalistes sont rarement curieux, quoi qu'on en pense. L'auteur consacre d'ailleurs un chapitre entier ("Mythes, mensonges et histoire") à la façon dont cette question a été occultée et recouverte, surtout à usage de l'opinion allemande, d'un mythe fort opportun, au terme duquel tous les prisonniers manquants devaient forcément se trouver aux mains des Soviétiques ou étaient morts en Sibérie. Cette croyance conserve tout son crédit aujourd'hui encore en Allemagne.

Ce livre est un ouvrage pionnier. Il est probable que toutes les archives n'ont pas été mises à contribution. Les archives militaires américaines sont dispersées sur au moins une soixantaine de bases à travers le pays. Les documents déclassifiés le sont au hasard du bon vouloir des autorités, on l'a vu en d'autres circonstances. En France même, il y aurait sûrement encore beaucoup de recherches à faire. Enfin, il faut rappeler que le Comité International de la Croix-Rouge à Genève, qui a fait des inspections à l'époque, au moins dans certains camps, a refusé de communiqer ses rapports à M. Bacque.

"Other Losses", "Autres pertes", est la catégorie statistique mystérieuse où disparurent, non seulement sur le papier, mais aussi dans la réalité, des centaines de milliers d'homme dont le seul crime était d'avoir perdu la guerre, victimes de la basse vengeance des vainqueurs. Pour ceux que cette notion intéresse, cela répond certainement à la définition des crimes contre l'humanité. Nous attendrons avec curiosité de voir qui, parmi les défenseurs patentés des victimes de crimes contre l'humanité, se dressera pour réclamer, quarante-cinq ans après, justice et réparation [(16)].

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ANTIRACISME

 

MISÈRE DU SOCIALISME [17)]

 

On disait au siècle dernier que l'antisémitisme était le socialisme des imbéciles. Avant même le siècle prochain, on dira que l'antiracisme était, dans les années 1980, le socialisme des crétins. Les socialistes ne sont arrivés au pouvoir en 1981 qu'après avoir promis de ne toucher à rien, ni à la sacro-sainte constitution qui organise la monarchie élective dans notre pays, ni à la force de frappe et aux gadgets nucléaires, ni à l'alliance qui nous subordonne aux États-Unis. Les mains ainsi liées, les socialistes ont dû aussi, à l'instant même où ils accédaient au pouvoir, renoncer à rien changer dans le social. Conservateurs par choix politique (ou rester dans l'opposition, ou arriver au pouvoir sans moyen de rien changer), ils eurent besoin d'un discours susceptible de rameuter une jeunesse qui attendait du neuf. Alors l'Élysée inventa l'antiracisme: d'une main, on récupérait le vieux sentiment d'égalité et de justice pour tous qu'avaient imposé les luttes ouvrières, et de l'autre on déguisait les problèmes de l'éjection des classes pauvres par la modernisation économique. Certes, ces pauvres n'étaient pas tous des immigrés mais tous les immigrés venant chercher du travail étaient des pauvres. En dénonçant le racisme comme la cause de leur malheur, on dégageait la responsabilité du patronat, de l'État et des classes riches qui jetaient à la poubelle les gens du tiers-monde qu'ils avaient fait venir et dont ils n'avaient plus besoin. Les responsables devenaient les Français, masse indifférenciée, rendue brusquement comptable d'une situation de misère qu'elle n'avait ni voulue ni provoquée. Parti des Minguettes, en 1981, un mouvement animait les jeunes beurs qui ne demandaient qu'une chose: entrer à leur tour dans une société de consommation que leurs pères avaient contribué à édifier. Ce mouvement, on le cajola, on le récupéra en douceur et on lui greffa une tête politique en prélevant l'organe idoine sur l'Union des étudiants juifs de France. C'est ainsi qu'à coups de pub et de millions, Attali, Lang et les autres sbires de l'Élysée ont construit SOS-Racisme, interface et porte-parole du pouvoir vis-à-vis des jeunes [(18)]. C'est ce miracle élyséen qui a fait de l'antiracisme non seulement le discours officiel de l'État mais le point de référence au soutien apporté à la politique de Mitterrand. Peu importait que cet antiracisme fût vide et incapable de fournir un logement ou un travail à une seule famille d'immigrés; ce qui comptait était de pouvoir accuser de racisme tout ce qui échappait ou s'opposait à l'orthodoxie mitterrandiste. Comme la droite, battue parce que divisée en 1981 et en 1988, ne peut revenir au pouvoir qu'en se réunifiant, l'antiracisme sert de levier entre ses composantes et de moyen de chantage pour la maintenir aussi longtemps que possible déchirée entre sa partie "nationaliste" (et donc suspectée de xénophobie) et sa partie "républicaine" (indifférente au sort des immigrés mais se cabrant sous l'accusation de "racisme").

Mais les cordes sur lesquelles on tire sans cesse s'usent et finissent pas casser. SOS-Racisme n'est plus qu'une coquille vide. Le discours gouvernemental sonne creux. La culpabilité ne marche plus. Le Front national mord sur tous les électorats. La droite "classique" est en passe de se faire laminer et rien ne dit que l'antiracisme pourra encore longtemps faire recette et servir de digue pour protéger les privilèges acquis par les socialistes. C'est pourquoi certains intellectuels, particulièrement soucieux de remplir leur tâche de chiens de garde du pouvoir en place, se répandent depuis quelques temps pour dire que l'antiracisme est "en crise", qu'il faut en inventer un autre, et d'urgence. Le mensuel juif Passages, la Maison des Sciences de l'Homme et la Ville de Créteil ont ainsi organisé, du 5 au 7 juin 1991, un Colloque international sur le racisme pour tâcher de trouver une nouvelle formule magique, avec Élie Wiesel, Laurent Fabius, et "les meilleurs spécialistes du racisme". Aucun immigré n'était bien sûr invité puisque le sort réel des victimes du racisme réel n'intéresse à peu près personne. Il s'agissait de fabriquer de l'idéologie et pour cela il vaut mieux réunir des "spécialistes" plutôt que des travailleurs à la chaîne.

 

On distribuait aux bienheureux participants un numéro spécial d'UPVM Informations, production de l'université de Paris XII-Val de Marne. Les universitaires ont eu là l'occasion d'un exemplaire florilège de lieux communs. C'est en sanglotant de bonheur que le Président, Daniel Laurent, écrit que l'intelligence "est immédiatement honnête dès lors qu'elle veut assurer la coexistence et le bonheur des communautés humaines", ou qu'un groupe de scientifiques (Dupré, Barlovatz-Meimon, Lemoigne, Bartelly), prenant les hypothèses actuelles sur l'origine de l'homme pour la réalité, sautent à pieds joints dans le travers qu'ils dénoncent chez leurs prédécesseurs: "Leurs arguments scientifiques [racistes] étaient souvent faibles par défaut de connaissance. Les paramètres choisis étaient mauvais mais nos prédécesseurs [étaient] peut-être de bonne foi" (p.5). Autrement dit, la science du début du siècle était raciste, pour les raisons scientifiques de l'époque elle ne l'est plus aujourd'hui, pour des raisons également "scientifiques". Mais qui nous dit ce qu'elle sera demain? La réalité, c'est que les scientifiques, et ils en fournissent immédiatement la preuve dans ce canard, sont incapables de démêler la science de l'idéologie du moment-- toute l'histoire de la science en témoigne-- et qu'ils seront donc condamnés par l'avenir comme ils condamnent le passé, et pour les mêmes raisons. Ils feraient donc mieux de retourner à leurs éprouvettes et de ne pas donner aux étudiants le spectacle disgracieux de leurs contorsions politico-médiatiques. Quant à Simone Bonnafous, elle interroge gravement le "discours quotidien" et se demande si dans l'esprit de gens qui distinguent entre "immigrés" et "Français" ne sommeillerait pas "une définition non-dite du "Français", qui inclut la couleur de la peau et la sonorité du patronyme" (p.9). Le fait d'avoir dans la tête une image des Français, comme produit d'une histoire qu'on nous enseigne, nous mènerait insidieusement sur le chemin du racisme: c'est exactement, mais retourné à l'envers, ce que dit Le Pen. Quand à Bernard Herzberg, il remarque que la constitution et diverses lois interdisant la discrimination sur la base de la race donnent à ce concept une existence qu'il souhaite supprimer. Mais la palme de l'ânerie académique revient incontestablement à deux professeurs de droit, J.B Auby et J.J. Israël qui écrivent (p.13) à propos de la loi nouvelle qui interdit le révisionnisme: "Ne tombons pas dans le piège qui consisterait à croire que le renforcement de la répression est une menace pour la liberté d'expression. Il s'agit au contraire d'empêcher que les ennemis de la liberté ne revendiquant cette même liberté pour pouvoir mieux y porter atteinte". Ils ont raison: la liberté est trop précieuse pour qu'on la donne à tout le monde, et quelle meilleure façon d'empêcher ses ennemis d'y porter atteinte que de la supprimer? Les étudiants en droit de Créteil sont donc priés d'écrire leur thèse avec une matraque. Après les inévitables couplets sur l'Allemagne et son régime défunt depuis 45 ans, Suzanne Bloch propose de créer dans les écoles des "cours de morale civique", de renforcer l'encadrement des élèves et de créer un "comité d'éthique", veillant au respect de la déontologie universitaire, programme charmant dont il faut signaler à l'auteur qu'il a déjà été appliqué rigoureusement par les hitlériens en Allemagne.

Le racisme est une absurdité en soi. L'antiracisme est son double.

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POUR CRIMES NON PRESCRITS,

OU LES DELICES DE LA RETROACTIVITE.

 

La Cour de Cassation décide de renvoyer l'affaire Touvier devant la justice. Son argument est que, dans l'affaire de la fusillade de sept otages, le milicien Touvier aurait obéi à la police allemande (Gestapo), organisation déclarée criminelle par le Tribunal militaire international de Nuremberg. Et donc en connivence avec cette organisation, il serait en quelque sorte considéré comme un membre d'icelle. Il tomberait alors sous le coup de la criminalité de la Gestapo déclarée à Nuremberg et serait l'auteur solidaire de ce crime et, on le suppose, de tous les autres crimes contre l'humanité, commis par cette organisation. Or ces crimes ont été, dans les années soixante, déclarés imprescriptibles.

Par conséquent, le milicien français Touvier sera jugé comme Allemand. Il fallait y penser. Toute personne ayant reçu et exécuté un ordre donné par un membre d'une organisation allemande jugée criminelle à Nuremberg (elles le furent presque toutes) est donc un criminel contre l'humanité. Ca ouvre de belles perspectives à la "justice". L'essentiel n'est pas dans cette acrobatie.

Elle n'est possible que par un usage à plusieurs détentes du principe de rétroactivité. En effet, les membres de ces organisations allemande, par exemple la police, se situaient dans la légalité de l'époque, celle de l'Etat allemand, reconnue de tous en ce temps-là. On a décrété à Nuremberg qu'elles avaient été criminelles, non pas parce que dans certains cas précis elles auraient violé leur propre légalité, mais par nature. Première rétroactivité. On a ensuite décrété que la nature de cette criminalité était de relever des crimes contre l'humanité, une catégorie de crime qui n'existait pas à l'époque, ni en Allemagne, ni chez les futurs Alliés qui l'ont inventée pendant la guerre. C'est la deuxième rétroactivité. Enfin, dans les années soixante, on a décrété, en Allemagne et plus tard en France, que ces crimes, qui étaient jusque là prescriptibles, ne le seraient plus. Troisième rétroactivité.

Enfin, il a fallu attendre le procès Barbie pour que les tribunaux français donnent une définition un peu précise de ce que l'on entend en France par crime contre l'humanité, pour les appliquer aux événements de cette période. Quatrième rétroactivité.

Tout cela est bel et bon. Mais pourquoi faut-il qu'un système où l'on modifie les règles du jeu quand la partie a fini d'être jouée s'appelle une loi?

En réalité, ce genre de tripotage est interdit par la Constitution qui, dans son préambule, a repris la Déclaration des droits de l'homme qui interdit, dans ses premiers paragraphes, de faire des lois rétroactives. Juger un homme dans le cadre de lois qui n'existaient pas au moment où il a commis ses forfaits est une contradiction avec l'idée de Droit.

C'est le monde où nous vivons. Cela ne semble choquer personne, et surtout pas les juristes qui donnent ainsi la mesure du mépris dans lequel ils tiennent les principes de l'application desquels ils tirent leur pitance quotidienne. Je suppose qu'il faut considérer cela comme parfait.

Mais si on pense qu'une loi doit s'appliquer à l'avenir plutôt qu'au passé, il convient de se saisir des criminels qui viendraient à commettre des forfaits après sa promulgation. Or, en ce qui concerne les crimes contre l'humanité, j'en tiens un et je veux le dénoncer à la justice. Il s'agit d'un certain Mitterrand François, président de la République de son état. Il vient, au cours d'un voyage en Israel, le 27 novembre 1992, de tenir des propos rapportés par les radios et la télévision. Il a déploré "le martyre" imposé à la population civile irakienne par l'embargo et souhaité qu'il y soit mis fin le plus rapidement possible, en ajoutant que cette fin dépendait du président irakien Saddam Hussein.

C'est là un aveu de taille. En effet, l'embargo a été décidé par différents responsables politiques, au premier rang desquels, pour la France, se situe ledit Mitterrand François. Il reconnaît donc que la décision qu'il a prise consiste à infliger un "martyre" à des civils innocents, des femmes, des enfants, qui meurent privés de médicaments, de nourriture, de soins adéquats. Or dans la définition de la Cour de Cassation au moment du procès Barbie, il a été bien entendu que les crimes contre l'humanité étaient essentiellement ceux qui étaient commis contre des civils, en raison de leur appartenance à un groupe défini, ce qui est bien le cas des citoyens irakiens "en tant que tels". La commission d'un tel crime, ne peut pas se justifier par des raisons politiques, qui n'ont pas été retenues pour les Allemands criminels. Le déplaisir que peut causer la politique de M. Saddam Hussein à l'excellent M. Mitterrand n'est pas un argument recevable en droit et il ne saurait ainsi s'exonérer d'une responsabilité qui lui appartient en propre..

Nous devons donc tous constater que M. Mitterrand François a publiquement reconnu être l'auteur d'un crime contre l'humanité, bien postérieur celui-là à l'énoncé et à la promulgation de la loi qui le réprime, et beaucoup plus massivement sanglant que ceux du milicien Touvier, qu'en conséquence nous sommes requis par la loi de prêter main-forte pour concourir à l'arrestation du criminel afin qu'il soit traduit devant la juridiction compétente, qui, en l'état actuel de notre droit, n'est autre que la Haute Cour, très récemment constituée, et dont l'intéressé à déclaré lui-même il y a un mois, qu'elle devait faire suivre à la justice son cours normal. Et là, il n'y a pas de rétroactivité. A vrai dire, le crime continue de se commettre, jour après jour. Français, encore un effort si vous voulez être républicains...

1er décembre 1992.

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