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A Propos de l'affaire Sautet

par Claude COUROUVE

Docteur en philosophie - Auteur-éditeur ISBN 2-86254

Septembre 1998

Après l'article de Benjamin Nicolas Weill: "Le promoteur des ''cafés de philosophie'' tient des propos ambigus sur le génocide juif" (Le Monde, 14 juin 1996) j'ai fait savoir que je déplorais le procédé de P.-L. Chevallier (de Montpellier): dénoncer un individu à la presse à partir d'une correspondance privée -- et celui de Benjamin Nicolas Weill: publier, en passant outre l'interdiction de Marc Sautet, quelques mots extraits d'une correspondance privée, (procédé particulièrement indigne d'un ancien élève de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm), prolongeant ainsi l'ébauche d'une discussion particulière en sinistre procès médiatique (1).

Je développe ici librement les points que j'abordais dans ma lettre au Monde du 27 juin 1996, non publiée, "point parce qu'elle ne le méritait pas, m'a-t-on dit, mais parce que le journal n'est pas en mesure d'accueillir dans ses colonnes tout le courrier qu'il reçoit". (Alain Fourment, 17 juillet 1996).

Je cherche à concilier -- la morale humaniste: "Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition" (Montaigne, Essais, III, 2); d'où le rejet du préjugé et de l'injustice du racisme (biologique) -- et les Lumières: "Penser par soi-même" (Voltaire, Dictionnaire philosophique, "Liberté de penser"; Kant, Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée?); d'où le rejet (orwellien) de toute censure (2). Autrement dit: conciliation entre le respect des personnes et la libre expression des idées. "Conciliation" est ici employé au sens de la jurisprudence du Conseil Constitutionnel de la République française.

* * *

Il n'y avait pas de révisionnistes dans les cafés-philo parisiens lancés en 1992 par M. Sautet (1947-98), docteur en philosophie et annotateur de Nietzsche (3). Mais il est vrai qu'en 1994 on s'y interrogeait sur les limites de la liberté d'expression, et notamment en cette matière. Je suis moi-même intervenu sur ce point au café l'Escholier, place de la Sorbonne, en octobre 1995, conseillant la lecture de l'ouvrage (composite) de P. Vidal-Naquet: Les Assassins de la mémoire (1987, rééd. Seuil 1995), sans en oublier les notes; ceci en présence de Jean-Pierre Faye, qui a paru approuver mon intervention.

On peut s'interroger aussi sur la signification de plusieurs formulations. Ainsi ces phrases de l'écrivain Jean Pouillon:

"On aurait pu attendre du procès de Nuremberg une confrontation doctrinale, une opposition de philosophies historiques capables d'assumer l'histoire telle qu'elle est, et non des contes de bonne femme [...]; peut-être aurait-il mieux valu se venger sobrement sans avoir l'outrecuidance de vouloir prévenir le jugement de l'avenir." ("A propos du procès de Nuremberg", Les Temps Modernes, numéro 10, 1er juil. 1946, p. 153).

Le philosophe heideggerien Jean Beaufret (1907-1982) a écrit à Robert Faurisson: "Nous assistons visiblement à la ''définition'' d'un dogme historique [...] ici, il ne s'agit pas de doctrine. C'est simplement, comme dit le Leibniz des Nouveaux Essais, ''un point de fait ou d'histoire''" (4); l'existence de cette correspondance est signalée par S. Auroux et Y. Weil (5). Parmi les remarques plus récentes qui attirèrent l'attention, celle d'Edgar Morin, "Il importe à mon avis de re-vérifier la chambre à gaz dans les camps nazis" (6); celle de Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, relativement à la réalité d'un événement: "La croyance que les chambres à gaz ont existé est [...] vraie ou fausse,même si (peut-être) il est difficile de savoir ce qu'il en est réellement" (7).

Plus récemment encore, on a noté la déception de l'abbé Pierre (H. Grouès): "Ils n'acceptent absolument pas le dialogue, contrairement à Garaudy. Ils considèrent que le débat est clos. Qu'oser le rouvrir n'est pas possible." (Libération, 29 avril 1996). Et ces réflexions très critiquées, un peu antérieures à la précédente, de Marc Sautet:

"Même une fois au pouvoir, en 33, Hitler songeait à débarrasser le sol allemand des Juifs, et non à les détruire dans des usines ad hoc.[...] Du coup, les chambres à gaz prennent -- ne fût-ce que provisoirement -- un point d'interrogation. Nul besoin de Faurisson et consorts pour cela. S'interroger n'est pas nier. C'est douter. Douter en son for intérieur, se demander, méditer, et chercher par quelle voie sortir de l'incertitude. Or le terrain est miné. Tout doute sur ce sujet passe pour de l'antisémitisme. Du moins dans l'opinion publique. En êtes-vous? Moi je refuse de me laisser abuser, par qui que ce soit. C'est peut-être pour cela que je me sens philosophe." (8)

Pourquoi dénigrer de telles interrogations et la recherche d'un dialogue en les étiquetant comme "dubitationnistes"? (9). Il est injustifié de leur assigner un quelconque rapport systématique avec soit: 1. une apologie du régime totalitaire que fut de toute évidence le nazisme, ou 2. la dénonciation, relevant d'un antisionisme radical, d'une "escroquerie politico-financière au profit d'Israël". Cette dénonciation est oublieuse du grand bénéfice pour l'Union soviétique et les staliniens français de l'image catastrophique du nazisme; elle révèle une confusion entre histoire et politique, confusion qui existe aussi chez les anti-négationnistes militants. Le système révisionniste auquel, dans ce sens, je n'appartiens absolument pas, repose sur cette double base de dénonciations sélectives et de confusions méthodologiques. Il n'en demeure pas moins qu'il est abusif, injuste et dangereux de qualifier de néo-nazis tous ceux qui, à l'instar d'Edgar Morin, de l'abbé Pierre et de François Furet, souhaitent que les faits en question soient librement examinés -- ou qui, tel Marc Sautet, veulent réintroduire le mouvement ouvrier dans l'histoire du nazisme (10).

Jacques Derrida, p. 172-73 de Spectres de Marx (Galilée, 1993), Michel Tournier dans Lire (octobre 1996), Jacques Caritey dans la Revue Administrative (Janv.-févr. 1998), ont déploré les entraves à l'information, la réflexion et l'expression établies par certains hérauts de la lutte anti-raciste ou anti-révisionniste. Olivier Mongin et Joël Roman dans Esprit (juillet 1998, p. 164) sont amenés à déplorer "l'esprit de faux qui anime beaucoup de ceux qui ne cessent de dénoncer le révisionnisme dans tous les domaines." Mais autant qu'un esprit de faux, c'est un esprit de parti, un esprit d'inquisition politique. L'Académie des sciences morales et politiques (fondée en 1795 par la Convention) a vu les risques et a entrepris de défendre fermement, dans son Avis d'octobre 1996 sur l'avant-projet de loi Toubon, les libertés d'expression et d'information menacées d'un nouveau tour de vis. Ces entraves, ce climat d'intimidation, prennent sans aucun doute la relève de celles que l'orthodoxie marxiste-léniniste et stalinienne avait tenté d'imposer et qui furent dénoncées en leur temps par Freud, Gide, David Rousset, Raymond Aron, Sartre, Jean-François Revel et Noam Chomsky, entre autres; voir aussi la remarque de Mongin et Roman dans l'article précité (p. 165)

Depuis juillet 1990, ces entraves se sont concrétisées dans la "bulle Unigayssotus" érigée en loi d'Etat, qu'au stade préparatoire plusieurs parlementaires n'osèrent combattre ni même déférer au Conseil constitutionnel, de peur de se voir accusés de révisionnisme. L'initiative émanait justement du parti (PCF) qui, dans les années 1949-1950, niait l'existence du goulag dans l'ancienne URSS. (11) Plusieurs juristes français ont rapidement exprimé leurs réticences, leurs inquiétudes. Selon François Terre, professeur agrégé de philosophie du droit à Paris-II,

"En érigeant le révisionnisme -- lequel est aberrant -- en infraction pénale, on porte atteinte: a) à la Déclaration de 1789 : "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions [...]" b) à la libre recherche scientifique, consacrée par les lois de la République (12), et dont la liberté d'expression est une illustration [...] Face à la proposition Gayssot, le silence infini de presque tous les juristes, de presque tous les historiens, effraie." (Le Figaro, 29 juin 1990, p. 2)

Les professeurs de droit public P. Avril, O. Duhamel et J. Gicquel se sont étonnés que cette loi n'ait pas subi de contrôle de constitutionnalité. (Le Monde, 15-16.7.1990; Pouvoirs, No 56, 1991). Hostilité aussi de la part de l'historienne Madeleine Rebérioux (13); elle rappela qu'en 1990 la Ligue des droits de l'homme et Yves Jouffa avaient déploré la création de ce délit de révisionnisme. Autre prise de position qualifiée, le 7 octobre 1996, l'Académie des Sciences Morales et Politiques, à l'unanimité, a souhaité que l'on revienne sur cette disposition (Le Figaro, 18 octobre 1996). Pour Pierre-André Taguieff, c'était "une erreur et une maladresse que de transformer la mémoire en objet de culte" (8), puis estimé qu'"il revient aux historiens, et non aux législateurs, d'établir la vérité historique, laquelle ne peut et ne doit jamais s'ériger en vérité d'Etat." ("L'abbé Pierre et Roger Garaudy", Esprit, août-septembre 1996, p. 220). Mais 1997 a vu une offensive de petits policiers de la pensée avec la publication d'un opuscule favorable à cette "loi Gayssot" (14).

Toute répression de la recherche est une régression; selon Alfred Grosser, "l'intrusion d'un pouvoir autre qu'intellectuel dans l'établissement de la vérité peut être dangereux." (Le Monde, 13 septembre 1990). François Furet l'a rejoint tardivement (Marc Sautet n'a pu le lire ...) en écrivant le 30 septembre 1996 son "hostilité au traitement législatif ou autoritaire des questions historiques." (15)

Le racisme (biologique) est intellectuellement un préjugé, moralement une injustice; les enseignants y sont particulièrement sensibles, les victimes des préjugés racistes étant aussi des enfants. Il est tout à fait légitime et souhaitable de protéger juridiquement les personnes contre les discriminations et les injures, de réprimer la provocation à la haine raciale; mais on ne réduit pas le préjugé raciste par l'amalgame doute-révisionnisme, ni par d'autres préjugés ou des contraintes juridiques, opposées au mouvement des idées et des textes (Shakespeare, Voltaire, Hegel et Renan deviennent politiquement incorrects!), favorisant toutefois la diffusion de dogmes... L'injustice raciste proprement dite reculera mieux par la morale que par l'idéologie, par l'ouverture que par le sectarisme, par Au revoir les enfants (Louis Malle) que par Shoah (Cl. Lanzmann), par la République laïque que par le multiculturalisme politiquement correct.

Selon Montesquieu, "C'est dans le gouvernement républicain que l'on a besoin de toute la puissance de l'éducation."(Esprit des lois, IV, vi). On supprime un préjuge, tel que celui dont ont longtemps été victimes les homosexuels (16), par l'information, l'instruction, l'épreuve de la discussion, en le remplaçant par un jugement éclairé. Seuls ceux qui sentent la fragilité d'une partie de leur argumentation refusent l'épreuve de la discussion.

En février 1979, 34 historiens refusaient de débattre; parmi eux on relève les noms de:

A. Besançon, P. Chaunu, Monique Clavel-Leveque, M. Ferro (EHESS), F. Furet (mort en 1997), Y. Garlan (ENS), J. Julliard (ENS), E. Labrousse, J. Le Goff (ENS), E. Le Roy Ladurie (ENS), P. Leveque (ENS), Nicole Loraux (EHESS), R. Mandrou, Claude Mossé, J. Néré (ENS), Cl. Nicolet (ENS), Michèle Perrot (Paris-VII), Madeleine Rebérioux, M. Rodinson, Lucette Valensi (EHESS), J.P. Vernant, P. Veyne (ENS), P. Vidal-Naquet (EHESS), E. Will (ENS).

Ce refus n'était pas plus admissible que la censure actuelle (1 bis). Les historiens compétents pour la période concernée, notamment Maurice Agulhon, Henri Amouroux et René Rémond, qui n'étaient pas de la pétition, devraient clarifier, mieux que cela ne l'a été fait par le pharmacien Pressac, les faits en discussion (17). Cela serait beaucoup plus efficace que d'interminables considérations sur les motifs et réseaux réels ou supposés des négationnistes.

A fortiori, la vérité d'un point d'histoire ne peut être fixée par la loi dans un pays cultivé et démocratique. Quand le Vatican réhabilite Darwin, c'est l'Etat français qui s'enlise tristement dans une sorte d'inquisition historique ... Plus généralement, enfin, la charge de la preuve d'un fait revient normalement à ceux qui affirment la réalité de ce fait; ce PGD (principe général du droit) est un principe de la raison, donc aussi de la philosophie

Des individus, parfois morts depuis longtemps (18), sont périodiquement l'objet d'une dénonciation médiatique qui devient une "chasse aux sorcières" (19). Cela débouche parfois sur un nouveau type d'interdictions professionnelles pour délit d'opinion, notamment à l'Université, dans l'enseignement secondaire ou au CNRS. La dénonciation d'enseignants membres ou proches du Front National participe de ce climat (Libération, 14 octobre 1996; Le Monde, 4 mars 1998); il serait faible de parler d'intolérance; il s'agit, à une échelle réduite, d'une nouvelle inquisition (20), néo-stalinienne, qui se nourrit de l'absence de véritable débat politique, et rend ce débat encore plus difficile.

Les cafés-philo, en tant que mouvement, se sont avérés incapables, non seulement de soutenir publiquement Marc Sautet dans son droit à l'expression (21), mais tout simplement de l'entendre dans sa conversion à la probité (nietzschéenne): "Auparavant, je défendais ma cause avec conviction, quitte à inventer des preuves de ce que j'avançais", de lui répondre, de le contredire dans sa fraîcheur historique: "Désormais, c'est-à-dire depuis que j'ai lu Mein Kampf dans le texte, je suis dans l'hypothèse" ... (22); cette affaire aura révélé (s'il le fallait...) l'incompétence de l'association Philos, grenouille qui voulait se faire aussi grosse que l'Université, et qui, elle aussi, a fonctionné dans un discours de la dénonciation.

Les libertés d'expression et d'information n'ont de valeur que dans une société garantissant: 1- l'existence de l'esprit critique et 2 - la conservation, la diffusion et le progrès des connaissances. Restreinte aux seules croyances (le degré zéro de la pensée, selon Platon), ces libertés deviennent pour l'avenir une menace de fanatisme et d'irrationalité, et annoncent la mauvaise nouvelle d'un troisième type de totalitarisme dont on a vu le pressentiment chez Tocqueville.

Claude Courouve, septembre 1998

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L'auteur, Claude Courouve est docteur en philosophie, auteur et éditeur (ISBN 2-86254). On peut le joindre à: <clcourouve @minitel.net>

 


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