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Nuremberg II ou les Faux Monnayeurs

Maurice Bardèche

 

CHAPITRE III

AUTRES MÉTHODES D'ENQUETE



Des faits analogues se sont passés sous contrôle français. Je n'en citerai qu'un seul, pour ne pas avoir à présenter une documentation, malheureusement considérable, et qui, d'autre part, étendrait un peu trop le sujet traité présentement. Il s'agit d'un rapport adressé par le pasteur S aux autorités protestantes. Le pasteur S a exercé son ministère à la prison de Nîmes pendant l'année 1948. Il reproduit dans son rapport les déclarations sous serment qui lui ont été faites par des détenus allemands. Je reproduis deux de ces déclarations qui attestent les méthodes employées en 1944 et en 1945 pour constituer le dossier des enquêtes. Voici la déclaration de Schmidt Albert, après son interrogatoire:

Le soussigné déclare par foi de serment qu'il a été maltraité entre le 15 et 24 mai 1945 toutes les nuits dans la prison de Lorrach-Baden d'officiers français. La prison était commandée par un officier français du nom de M. (suit un nom juif). Le soussigné a été reconduit dans sa cellule chaque fois couvert de sang. Une fois même on voulait le faire lécher son propre sang sur le plancher, ce que le soussigné refusa, sur ce, il fut battu à nouveau.
On le menaça, s'il n'avouait pas ce que l'on demandait de lui, d'aller chercher sa femme et ses enfants pour leur arracher en sa présence les ongles des doigts de mains et pieds et si cela ne suffisait pas encore, toutes les dents. Ceci était pour le soussigné une torture d'âme vu que les fautes reprochées n'étaient pas vraies, et que le soussigné ne pouvait jamais avouer ceci.
En octobre 1945, je fus, après avoir été obligé de passer presque trois semaines sans manger, présenté à des hommes du service de la sûreté française pour être interrogé. Comme j'étais obligé de compter à nouveau être maltraité si je ne répondais pas comme il fallait, je déclarai ne rien avoir à faire avec le cas. Les employés furent obligés de quitter la prison sans avoir pu obtenir aucun renseignement. Le soussigné demanda alors l'autorisation de parler au commandant français de la prison, ce qui lui fut autorisé. Dans cette entrevue, le prisonnier avait l'occasion de citer son cas comme il était vraiment. Sur ce, quelques jours plus tard, des employés de la sûreté allemande qui se trouvait à nouveau en service sont venus interroger le soussigné. Quelques jours après les interrogations des employés de la sûreté allemande, l'un des employés de la sûreté française apparut et le battait de telle sorte que les camarades ne le reconnaissaient plus que d'après ses habits. Encore une fois, une semaine plus tard, un deuxième employé de la sûreté française battait le soussigné également terriblement, encore aujourd'hui des marques de ces maltraitements sont visibles à la tête. Le soussigné déclare que des exemples plus terribles, et du même ordre, pourraient être cités également.

Voici, d'autre part, des extraits de la déclaratlon d'Erlich Karl, sur l'instruction de son affaire:

Avant d'avoir été pour la première fois, le 28 août 1945, donc exactement huit mois après mon arrestation, interrogé par le juge d'instruction, j'avais été pendant le temps du 7 février au 30 avril 1945 interrogé par la brigade de surveillance du territoire de Toulouse. Ces interrogations étaient presque toutes faites par l'inspecteur de police Georges W. (suit un nom juif) âgé de 39 ans. Au contraire, de la brigade nommée, l'inspecteur W. est venu lui-même le 27 février 1945 me chercher pour m'emmener en voiture de la B.S.T. à la villa Saint-Joseph, bureau de la B.S.T. (Brigade de la surveillance du territoire de Toulouse). Arrivé là, I'inspecteur W. me dit textuellement (je vous cite exactement les paroles de l'inspecteur W.): «Vous êtes un menteur, vous allez passer un mauvais quart d'heure.» Je répondis: «Je n'ai pas menti.» Sur ce, W. me répond : «Dans deux minutes, deux témoins vous prouveront le contraire.» Je devais attendre une demi-heure jusqu'à ce que deux hommes (des Juifs émigrant d'Allemagne) arrivèrent. Ceux-ci étaient, comme je l'apprenais plus tard, des hommes de la bien connue Commission de la recherche des crimes de guerre. L'un d'eux se faisait toujours appeler M.le directeur. Celui-ci est, ayant entendu parler entre eux le juge d'instruction lieutenant de R. et l'inspecteur W., connu sous le nom de «capitaine Truelle», en service en zone française à Reutlingen, bien connu pour ses méthodes et maltraitements terribles. Ce monsieur me cria de suite en rentrant au bureau: «Cochon de nazi», et me gifla avec une telle force que je tombais d'un coin de la salle à l'autre. Ceci ne devait être que le commencement. N'ayant pas fait pendant l'interrogation les déclarations voulues, que je ne pouvais d'ailleurs pas faire, ne connaissant aucun des cas cités, on me maltraita. Pendant cette interrogation qui se tira en longueur jusqu'à deux heures du matin, je reçus des coups de poing dans la figure, du côté du foie, dans le bas-ventre, une côte m'a été brisée. Ensuite, je fus fouetté sur la tête, bras, poitrine, jambes, dos de pied et dos. Pour pouvoir réussir à la dernière opération, j'étais obligé d'enlever mes chaussures et bas, me mettre à genoux de façon qu'ils atteignent juste une règle placée là. La douleur produite ainsi n'est presque pas supportable. L'inspecteur W. avait, par exemple, aussi, une grande joie en me marchant avec ses grosses bottes sur mes pieds nus. Après cette première procédure, on me jeta dans la cave de la villa, où je restai jusqu'au matin, ne pouvant pas dormir de douleurs.
Le matin du 28 février 1945 on me présenta à un Français du nom de S, prisonnier comme moi, qui était pendant l'occupation collaborateur. Celui-ci assura que j'étais revenu un jour d'une opération contre le maquis avec une mitrailleuse sur l'épaule et une main couverte de sang. Ce soir en 1944, huit ou neuf Français devaient avoir été fusillés. Je niai ceci énergiquement: «Je n'ai pas tué de Français.» L'après-midi du même jour, on m'interrogea de nouveau en présence des deux membres de la commission B.S.T.; un médecin français assista un certain temps à cet interrogatoire. Celui-ci m'annonça que si je ne voulais pas reconnaître ma faute, on essayerait avec d'autres moyens pour me faire parler. Pendant cette interrogation, je fus battu à plusieurs reprises à coups de fouet, aussi par le médecin français en uniforme, sur la tête et le dos. Il me fit savoir à part cela que si je n'avais pas avoué jusqu'au soir, on me couperait morceau par morceau tous mes doigts. Quand, au soir, je n'avais pas avoué avoir tué un Français, vu que je n'avais vraiment tué aucun Français pendant le temps que je me trouvais en France de 1940 à 1944, on me maltraita encore une fois à coups de fouet, de nouveau par le médecin français. Enfin, arrivait le commissaire de police C. qui me dit que, comme je n'avais pas avoué, on allait faire avec moi une promenade d'où je ne reviendrais plus; j'avais l'impression que, sous cette peur de la mort, on essayait de me forcer à avouer quelque chose pour pouvoir me condamner. Tard dans la soirée, on me remit de nouveau dans la cave, où je restai jusqu'au matin du 1 er mars 1945. Vers 8h30, je fus mené de la cave au bureau de l'inspecteur W., ainsi qu'un de ses camarades, et transmis dans une salle de bain. Là on continua l'interrogation. D'abord, on m'ordonna de dire la vérité, ce que j'ai promis. Ensuite, on me demanda combien de Français j'avais tués. Je répondis: «Je n'ai tué aucun Français.» Sur ce, je fus jeté par les deux hommes, la tête en avant, dans la baignoire pleine d'eau. Ils tenaient ma tête aussi longtemps sous eau, jusque je ne pouvais plus respirer. De nouveau, on me fit la même demande, de nouveau je répondis la vérité: «Non, je n'ai tué aucun Français.» La même procédure recommença. Je sentais comme mes forces m'abandonnaient et je ne pouvais plus réfléchir, je n'avais plus de volonté ni force, tout ce que l'on faisait avec moi ou autour de moi m'était égal. Les douleurs physiques et morales n'étaient plus à supporter. Impossible de réfléchir. Si je voulais ou non, j'étais obligé de répéter tout ce que l'on me disait de dire, car je n'avais plus la force de me défendre. Ils recommencèrent la même méthode encore une fois et la même question fut à nouveau posée. Maintenant, vu que je n'avais plus de volonté, étant sans force, je répondais: «Je ne sais pas combien de Français j'ai tués, un ou deux. Je ne l'ai fait que sur ordre de mes chefs.» Mais cela ne suffisait pas encore, le même bain recommença, pour la quatrième fois. Sur ce, j'avouai avoir tué deux Français. En vérité, je n'avais tué aucun Français, même pas blessé. Donc ce que l'on m'a fait avouer n'était pas vrai. Je voudrais remarquer que ces maltraitements avaient été exécutés en présence du commissaire de police C., de celui-ci je fus chaque fois menacé avec son pistolet, à plusieurs reprises, il me posa le pistolet dans la nuque, de façon à ce que je pouvais sentir sur ma peau le fer de celui-ci. Je crois avoir prouvé avec quels moyens ils me faisaient avouer une faute non commise.


Ces méthodes, comme on peut le voir, n'ont rien à envier à celles qu'on nous a décrites comme les méthodes de la Gestapo. Comme les aveux obtenus sur l'affaire de Malmédy, les déclarations arrachées ainsi aux prévenus étaient ensuite produites comme preuves. Une autre déclaration du rapport S... ne nous permet pas d'en douter. C'est celle de Biewald Willi, dont je cite un extrait:

Je fus obligé de passer trois interrogations, au cours desquelles je fus chaque fois battu à coups de poing et bâton dans la figure. Tout de suite après ma première interrogation, l'interrogateur me montra sur une table des objets: un pistolet, poignard, bâton et une pièce de fer carrée qui certainement devait servir à électriser en me disant que, si je ne répondais pas à ses questions comme il voulait, j'en ferais la connaissance. Je répondis que je ne pouvais dire que la vérité et ce que je pouvais vraiment affirmer devant moi-même. Je voudrais remarquer, en outre, qu'un jour où je me trouvais encore dans la prison de Rennes un Français apparut en m'annonçant que je n'avais qu'à signer le protocole qu'il portait avec lui, et qui était déjà tout préparé, un monsieur B. (suit un nom de consonance étrangère). Je demandai alors qu'un camarade allemand qui se trouvait aussi dans la prison et qui connaissait complètement la langue française me soit autorisé comme interprète. B. me déclara qu'il n'avait pas autant de temps et que je devais signer le protocole. En voyant que j'hésitais, il me menaça de me maltraiter. Donc, je signai sans avoir connu le contenu de ce protocole.

La conclusion que je désire tirer de ces productions, c'est qu'une partie de notre documentation sur les crimes de guerre, et une partie importante, les aveux des Allemands eux-mêmes, doit nous être extrêmement suspecte. Il en résulte aussi que les Alliés ont tous plus ou moins employé des moyens regrettables pour se procurer des déclarations accablantes. En éliminant, d'une part, une partie des témoignages, en falsifiant, d'autre part, par des pressions et des sévices, les témoignages qui restent accessibles, le résultat qu'on obtient est le suivant: toute la documentation à décharge disparaît pratiquement, et l'on n'entend plus que les témoins de l'accusation, témoins souvent passionnés et infidèles, dont on ne peut plus désormais vérifier la véracité. C'est toute notre information sur les crimes de guerre qui est ainsi remise en question. Les plaintes qu'on est en droit de nous adresser sont donc très graves. Je ne peux en donner une idée plus exacte et plus étendue qu'en citant deux importants documents qui circulent en Allemagne, qui ont un caractère presque officiel, puisque l'un provient du professeur Wahl, professeur de droit de l'Université d'Heidelberg, et l'autre du docteur Weber, conseiller ecclésiastique supérieur à Stuttgart.
Je n'ai pas pu, malheureusement, me procurer l'ouvrage du professeur Wahl et je me borne à en donner une idée d'après une analyse de Hal Foust dans la Chicago Tribune du 30 avril 1948:

Après avoir attaqué les bases juridiques du procès de Nuremberg, le professeur Wahl accuse le ministère public américain de procédures barbares qui seraient poursuivies comme des actes criminels si elles avaient eu lieu aux Etats-Unis D'après des informations obtenues auprès des défenseurs, il affirme que les témoins demandés par la défense sont arrêtés sur l'ordre du ministère public et soumis au chantage d'une incarcération de longue durée. Par contre, parmi les témoins à charge, ajoute le professeur Wahl, on compte des criminels de droit commun qui sont libérés lorsqu'ils font une déposition convenable. Des accusés, dit Wahl, ont été contraints par des sévices à témoigner contre eux-mêmes et contre leurs camarades. Il cite deux exemples. Une loi du gouvernement militaire en date du 16août 1945 fait un délit pour tout Allemand de la non-communication d'une information le concernant personnellement. Un autre moyen couramment employé consistait à faire parler un détenu comme témoin, sans lui notifier qu'il était lui-même inculpé. L'armée et le gouvernement militaire ont saisi tous les documents sur les trois années précédant la capitulation. Jusqu'à l'ouverture des audiences, les accusés allemands et leurs défenseurs ne purent avoir accès aux dossiers, et les personnes qui les détenaient eurent défense expresse d'en indiquer le contenu. Au cours du procès, les documents cités à l'audience furent seuls communiqués à la défense. «Dans certains procès, conclut le Dr Wahl, des ensembles très importants de documents saisis ont disparu, sans qu'on puisse en retrouver de trace. Ce sont le plus souvent des documents essentiels pour la défense qui ont été ainsi égarés.»


Le rapport du Dr Weber a le mérite de faire une distinction très utile et nécessaire entre des scandales comme ceux du procès de Malmédy et la conduite de ce qu'on appelle le procès de Nuremberg. Ici, les apparences furent gardées. Mais l'altération de la vérité fut réalisée par d'autres moyens dont nous avons énuméré quelques exemples au début de ce chapitre. Et surtout, tout se tient. La documentation de Nuremberg, bien qu'elle ne paraisse pas scandaleusement falsifiée comme celle de Malmédy, devient suspecte dans la mesure où il est prouvé que la documentation de procès secondaires a été falsifiée. On ne croit plus au premier procès quand on découvre les mensonges qui ont accompagné les suivants. Il en résulte un doute général, assez légitime, que le document fort modéré du DrWeber décrit prudemment comme un malaise. Ainsi comprenons-nous comment, dans beaucoup de consciences, tous ces faits sont nécessairement liés. Voici ce mémorandum:

Depuis la capitulation de l'Allemagne, des Allemands sont jugés pour des crimes de guerre dans presque tous les pays alliés.
Bien que nous partagions avec beaucoup d'autres l'opinion que les fautes commises pendant le régime national-socialiste contre des membres de la nation allemande ou contre des nations étrangères ne doivent pas rester inexpiées, toutefois beaucoup considèrent que les sentences des tribunaux militaires ont été extrêmement sévères. Nous appelons également votre attention sur le fait que les condamnations infligées par les tribunaux militaires ne sont pas, au moins dans certains cas, justement proportionnées aux crimes ou aux fautes commises. Nons sommes convaincus, de plus, que si un examen objectif des preuves pouvait avoir lieu, une quantité notable de condamnations ne pourraient pas être maintenues dans leur forme présente. C'est particulièrement vrai pour un certain nombre de condamnations à mort qui ont été cependant exécutées: il y a lieu de croire que, dans ce cas, ce sont autant d'assassinats juridiques qui ont été commis.

Après avoir rappelé les procédés criminels employés dans le procès de Malmédy par la cour de Dachau, le Dr Weber cite d'autres faits imputés, soit à la même cour de Dachau, soit à d'autres cours:

Ces procès furent commencés sans aucune règle de procédure; ce n'est que plus tard que les droits fondamentaux de la défense furent reconnus. Les accusés n'étaient pas informés comme ils auraient dû l'être de leurs droits. La loi qui leur était appliquée était complètement étrangère et inconnue aux accusés allemands et à leurs avocats. Les accusés étaient incapables de préparer leur défense. Pendant des semaines, et même des mois, ils étaient presque complètement coupés du monde extérieur dans leur prison et dans leur camp; et, pendant ce temps, ils étaient soumis aux mauvais traitements, à une nourriture insuffisante et à une mauvaise installation. Pendant assez longtemps, après l'armistice, il n'y eut en Allemagne ni postes, ni chemin de fer, de telle sorte que l'isolement des détenus était complet. Dans beaucoup de procès, l'acte d'accusation ne fut pas remis à l'accusé, si ce n'est très peu de temps avant que la cour commençât à siéger, de telle sorte qu'il lui devenait pratiquement impossible de préparer sa défense. Mais, même si l'acte d'accusation lui avait été remis plus tôt, cela ne lui aurait été que de très peu d'utilité, car, à l'ordinaire, ces actes d'accusation ne contenaient pas d'énonciations précises des faits qui étaient reprochés à l'accusé. Dans beaucoup de procès l'acte d'accusation ne contenait que des phrases très vagues. Fréquemment l'accusé ignorait quels griefs individuels avaient été retenus contre lui, jusqu'au moment où il entendait le ministère public parlant contre lui, pendant le procès. Dans ces conditions, le ministère public s'assurait un effet de surprise contre l'accusé en énumérant ses preuves pendant le procès lui-même, tandis que l'accusé n'avait pas le temps suffisant pour se défendre lui-même aussi complètement qu'il l'aurait fait devant un tribunal procédant régulièrement. Il a été rapporté également que l'examen de la valeur des preuves n'était pas régulièrement effectué. Même dans des cas d'accusation grave tels qu'assassinats, meurtres ou crimes, la preuve par ouï-dire fut admise et acceptée par le tribunal. Dans un article d'Evening Star, de Washington, daté du 2 octobre 1948, un membre du ministère public américain, MrLéon B. Boullada, reconnut que cette habitude était un grave défaut de procédure. En outre, comme aucune enquête sur les témoignages n'était faite par le tribunal, le ministère public ne pouvait savoir si le témoin n'avait pas été lui-même déjà convaincu de crime, ou s'il n'avait pas commis de parjure ou de faux témoignage. On doit mentionner aussi l'institution des «témoins professionnels» qui rôdaient pendant des semaines autour du camp de Dachau; ils étaient à la disposition du ministère public comme témoins à charge. Par la même occasion, ils s'enrichissaient au marché noir en vendant des cigarettes américaines, de telle manière qu'il n'y eut pas moins de quatre-vingts procès dans lesquels on vit apparaître comme témoins du ministère public ces personnages étranges et douteux. La déloyauté, la haine et la provocation à de fausses déclarations furent les caractéristiques de la procédure, qui devint célèbre sous le nom d'exhibition de Dachau. Celle-ci consistait en une manière toute spéciale de confronter le détenu qui était accusé avec les anciens détenus des camps de concentration. La confrontation avait lieu dans le théâtre du camp. Le détenu était conduit sur l'estrade, de forts projecteurs étaient braqués sur lui, tandis que les témoins qui avaient été ramassés dans toute l'Europe étaient assis dans l'obscurité. Parmi les détenus figurant sur l'estrade, les témoins avaient à distinguer les tortionnaires des autres accusés. Ces exhibitions organisées par Mr.Kirchbaum, déjà nommé à propos du procès de Malmédy, ont été stigmatisées comme des circonstances spécialement blâmables. Des protestations ont été élevées contre elles-mêmes par d'anciens internés du camp de concentration. Kirchbaum, qui s'était déjà distingué à Swabish Hall pour ses mauvais traitements contre les détenus, promenait une auto à travers le camp de Dachau sur laquelle le mot «rache» (vengeance) était écrit en énormes lettres: ce qui caractérise assez bien son attitude dans son travail. Le ministère public veillait aussi à ce qu'il soit fait aussi peu que possible de déclarations déchargeant l'accusé. Pour cette raison il y avait une étroite liaison entre le ministère public et l'Association des Victimes du IIIe Reich. Les membres de cette organisation étaient invités à ne faire aucune déclaration pouvant décharger les accusés.
Le tribunal militaire de Dachau était composé exclusivement de militaires et chaque cour avait seulement un juriste auprès d'elle. Les dispositions prises pour la défense des accusés n'étaient pas suffisantes; un seul avocat américain chargé de la défense avait habituellement à représenter des groupes entiers d'accusés simultanément, si bien qu'il lui était impossible de consacrer à chaque cas individuel autant de temps qu'il est nécessaire lorsqu'il s'agit de détentions à vie ou de condamnations à mort. Quant à l'avocat allemand qui assistait la défense, il n'avait pas une connaissance suffisante de la procédure qui était appliquée. En outre, on a dit que les interprètes en fonction à Dachau, pour certains d'entre eux au moins, n'ont été en aucune manière à la hauteur de leur tâche. La position favorable du ministère public lui permettait d'avoir une influence prépondérante sur le choix de ce qui était inscrit finalement dans l'analytique du procès et de ce qui était omis. Ce point est encore de la plus haute importance aujourd'hui, car aucun jugement écrit n'a été rédigé dans les procés jugés par la Cour de Dachau. Il y a des accusés, à ce qu'on prétend, qui ont été déclarés coupables, il y en a même qui ont été condamnés à mort et qui ont été effectivement pendus, sans avoir jamais su exactement pourquoi ils avaient été condamnés; ils affirmaient qu'ils avaient réfuté toutes les charges avancées contre eux au cours du procès.
Après le verdict, les condamnés n'étaient pas suffisamment informés des moyens d'appel ou de révision de la sentence. En particulier, il semble avoir été ignoré des condamnés que la tâche de leur avocat n'était pas terminée quand la sentence était prononcée et que ces avocats étaient tenus de surveiller les intérêts de leurs clients au moment de la révision des sentences par les autorités compétentes du gouvernement militaire. Par contre, les hommes qui avaient élaboré les sentences avaient le droit de participer à leur révision. Le Gouvernement militaire américain en Allemagne a répété maintes et maintes fois qu'avant la confirmation définitive d'une sentence il n'y avait pas moins de huit échelons de révision pour déterminer si elle pouvait être maintenue ou non. En dépit de ces faits cependant, cette révision des sentences doit être regardée comme insuffisante.
En faisant cette déclaration, il n'est pas dans notre intention d'émettre une opinion sur la qualité du travail juridique que les organismes de révision ont pu faire dans des cas individuels. Ce travail juridique a pu être excellent, il est toutefois possible que des erreurs judiciaires soient confirmées. La raison en est que le travail des organismes de révision a pour base uniquement les documents retenus. A cet égard nous devons à nouveau retenir l'attention sur le fait que, en raison des méthodes employées pour rédiger l'analytique de chaque procès, ces analytiques ne constituent pas une base suffisamment sûre pour une révision. Ce document, par exemple, ne mentionne pas si tel témoin a fait un faux témoignage, ou si son témoignage est sans valeur pour toute autre raison; c'est un motif pour lequel toutes les églises d'Allemagne ont demandé qu'un tribunal d'appel soit établi pour déterminer, autant que possible, les causes d'erreurs que nous avons signalées.


Le Dr Weber passe ensuite à l'examen des procédés employés à Nuremberg, lors du procès des dirigeants nationaux-socialistes:

Les procès de Nuremberg se distinguent extérieurement des procès de Dachau. En ce qui concerne les procès de Goering et des autres, les projecteurs de la publicité mondiale ont été braqués sur eux depuis le début; aussi des offenses aussi extraordinaires contre les principes de la légalité la plus élémentaire ne furent pas commises à Nuremberg. Au contraire, ceux qui suivirent les procès de Nuremberg en retirèrent l'impression que ces procès avaient été conduits d'une manière loyale; mais celui qui ne se contente pas d'une impression superficielle et qui examine avec plus de soin se rendra compte qu'il est nécessaire d'objecter à la conduite du procès que le ministère public et la défense n'ont jamais combattu à armes égales. Le ministère public, au contraire, a toujours eu la possibilité de s'assurer une position incontestablement supérieure à celle des accusés et de la défense.
Dans les interrogatoires qui eurent lieu avant les procès, les enquêteurs ne s'abstinrent pas d'exercer des pressions extrêmement graves sur les personnes qui avaient à déposer. Les arrestations des témoins qui étaient gardés en prison pendant des mois, jusqu'à ce qu'il soit jugé nécessaire qu'ils donnent leurs témoignages, ont eu le même effet. Pendant les enquêtes antérieures au procès, des personnes, qui furent ensuite poursuivies, ont été interrogées sans qu'elles sachent si c'était au titre de témoins ou d'accusées. Il est même arrivé que des gens qui furent plus tard poursuivis durent faire, sous la menace de condamnation, des déclarations sous serment. Une méthode particulièrement courante pour obtenir des déclarations était la menace d'extradition aux puissances étrangères, particulièrement à la Pologne et à la Russie.
De cela, la sténographie de l'interrogatoire du DrGauss, conseiller juridique du ministère des Affaires étrangères, par le DrKempner, membre du ministère public, le 6 mars 1947, est un exemple classique. Après que Gauss eut cédé à la pression exercée sur lui, il n'eut plus jamais à craindre d'être placé dans le box des accusés dans le procès des ministères des Affaires étrangères. Au contraire, on lui donna la permission de devenir l'auxiliaire du ministère public et d'aider à classer les documents dans le secrétariat du DrKempner.
Les difficultés de la défense étaient considérablement aggravées par le fait que le ministère public s'était assuré le monopole de toute la documentation historique. Le ministère public avait le pouvoir de déterminer quelles parties de cette documentation il fallait utiliser. La défense n'avait accès qu'à une partie restreinte de cette documentation. De plus, la défense n'avait pratiquement aucune possibilité de faire venir des témoins ou de se procurer aucune preuve de l'étranger. Enfin, à deux exceptions près, les avocats américains ne furent pas admis comme conseils de la défense à Nuremberg.
Les procès de Nuremberg, à cause de leur documentation formidable, se déroulèrent constamment en un temps trop réduit. Naturellement cette contrainte pesait principalement sur la défense car elle l'empêchait de préparer avec autant de soin et d'exactitude qu'il aurait fallu, surtout après la communication tardive des preuves. Pour faire une économie de temps, le tribunal de Nuremberg alla même jusqu'à passer par-dessus le principe qui consiste à présenter les preuves objectivement devant le tribunal et se contenta de faire rassembler des preuves, indirectement, par des magistrats commissionnés à cet effet.
A la différence du procès de Dachau, le ministère public de Nuremberg a donc utilisé des méthodes plus raffinées, mais qui toutefois n'étaient pas moins effectives pour atteindre ses objectifs.
Il eût été extrêmement important, à Nuremberg, de rechercher la vérité historique avec une sincère objectivité, et non pas avec l'apparence de l'objectivité. Cet établissement de la vérité historique n'aurait pas dû faire l'objet d'une rhétorique uniquement polémique du ministère public, dont l'attitude penchait d'un seul côté et qui avait surtout le souci de montrer qu'il avait raison.
Malheureusement beaucoup des sentences prononcées aux procès de Nuremberg ressemblent, en réalité, à des pamphlets politiques.
Cette grave situation juridique est caractérisée par les faits relatés dans la lettre de l'évêque Wurm au général Clay: «Les potences et les tombes de Landsberg ne contribueront nullement à donner le souvenir d'une jurisprudence et d'une justice loyales, en considération des erreurs et des fautes commises dans les procès de Dachau. Il se trouve que même les sentences qui ont puni justement des crimes indiscutables peuvent malheureusement se trouver, elles aussi, mises en doute. Au lieu de donner au peuple allemand un exemple de procédés juridiques dont l'honnêteté est inattaquable, la manière avec laquelle les procès de Dachau ont été conduits a choqué plutôt qu'elle n'a renforcé son sens du droit et de la justice.»


Je ne voudrais pas citer uniquement sur ce dernier point des documents d'origine allemande. Cela ne veut pas dire que je reconnaisse quelque valeur à l'objection stupide tirée d'une prétendue mauvaise foi éternelle de l'Allemagne. Car une telle objection ne fait que superposer une obstruction à une autre: nous empêchons les Allemands de parler par notre procédure, puis, si, par hasard, ils réussissent à placer un mot, nous nous bouchons les oreilles. Cela simplifie évidemment la discussion.
Je pourrais me borner à rappeler les protestations du DrPaget au procès Manstein, citées plus haut, lesquelles reprennent, presque textuellement, les plaintes du mémorandum Weber. Ce rapprochement suffirait sans doute. Mais enfin, je ne suis pas fâché de faire entendre, en cet endroit, un second témoin que nul ne pourra récuser ou soupçonner, puisqu'il a été choisi par le gouvernement américain comme juge des crimes de guerre. C'est le juge Wennerstrum, de la Cour suprême de l'Iowa, dont le nom a déjà été mentionné. Voilà comment la Chicago Tribune du 10 juin 1948 nous transmet son témoignage, sous le titre Nuremberg nous déshonore:

Le juge Wennerstrum, un juriste d'un caractère indiscuté, a été l'un des trois juges américains désignés pour juger le procès du groupe de généraux allemands accusés d'assassinat d'otages (en Yougoslavie). Le procès dura plus de la moitié d'une année. Le chef du ministère public était le général Taylor. Deux des acquittés furent condamnés et huit autres furent condamnés à des peines de prison. Le lendemain du jour où le verdict fut rendu, notre collaborateur Hal Foust interviewait le juge Wennerstrum.
Le juge exprima son regret d'avoir accepté de présider ce procès, estimant qu'il n'avait guère servi à édifier le peuple allemand.. Puis il en vint à quelques détails. Beaucoup des hommes de loi, interprètes, secrétaires et enquêteurs attachés à l'accusation étaient des Américains de nationalisation récente qui avaient des raisons personnelles pour haïr les nazis. L'accusation essaya de soustraire certains documents essentiels à la défense et montra beaucoup d'aigreur contre le tribunal lorsqu'il insista pour qu'on se conduisît loyalement en ce domaine. Le général Taylor avait établi presque toute son accusation sur des déclarations et des aveux obtenus de détenus qui étaient depuis deux ans et demi en prison, «ce qui est en soi un élément de contrainte», selon la propre expression du juge Le but de ces procès de propagande a été de rejeter tout le mal de la guerre sur l'ennemi, bien que chacun sache parfaitement que toutes les grandes nations, y compris la nôtre, ont leur proportion de criminels de guerre.

Je suppose que toutes ces pièces suffisent pour nous inviter à la prudence et par conséquent pour légitimer une réserve, une précaution d'historien, qu'on a voulu transformer gratuitement en approbation systématique du crime. Si tant d'éléments d'incertitude, si des méthodes d'enquête aussi étranges et cavalières ne nous inclinent pas à suspendre notre jugement, ou, du moins, à être quelque peu perplexes, je me demande à quel moment nous daignerons nous trouver embarrassés. Si le métier d'historien consiste, dans nos démocraties, à ignorer intrépidement tout ce qui gêne notre propagande politique, je me demande, je le répète, au nom de quoi nous pouvons bien reprocher aux historiens soviétiques d'avoir les oreilles bouchées. Et si nous inventons une législation ou une interprétation de la législation qui interdise d'exposer ces difficultés, qui ne voit que les mots dont nous nous servons n'ont plus de sens, et que la prétendue «liberté de l'information» n'est qu'une dérision?

Mais ces productions ne me suffisent pas, et je veux montrer que ma justification est encore beaucoup plus complète, en faisant connaître maintenant des documents publiés postérieurement à la publication de mon livre ou inconnus de moi à cette date, et qui confirment mes thèses ou plutôt mes doutes sur quelques-uns des points qui m'ont été le plus vivement reprochés.
C'est à quoi va être consacrée la troisième partie de cet exposé.



TROISIÈME PARTIE

DES TÉMOINS OUBLIÉS

CHAPITRE PREMIER

UN TÉMOIGNAGE SUR BUCHENWALD



Avec les informations dont je disposais, il y a deux ans, j'avais abordé la délicate et douloureuse question des camps de concentration. J'avais cité, simplement à titre d'exemples de documents versés au débat, des informations qui m'avaient été transmises ou des espèces de dépositions que j'avais recueillies, et j'avais dit simplement: «Connaissez-vous ces pièces, connaissez-vous ces dépositions, il me semble qu'on devrait en tenir compte?» Je persiste à croire que cette position était très modérée, très acceptable, même pour ceux qui avaient souffert, et que cette question, car ce n'était qu'une question, était de celles qu'un historien a le droit de poser. On m'a accusé si vivement de mauvaise foi que je me suis interrogé moi-même. Les documents que j'avais cités étaient authentiques, je parle de leur authenticité matérielle, et, du reste, personne ne les avait contestés, mais je me demandais si je n'avais pas montré de la prévention, un esprit de système, ou si je n'avais pas mis exagérément en relief des documents peut-être uniques et qui ne rectifiaient qu'un détail. J'ai donc cherché, non seulement pour me défendre, mais aussi pour me rassurer.
C'est le résultat de mes recherches que je présente ici. Mais, d'abord, puisque ce sujet est toujours aussi délicat et risque d'éveiller les mêmes susceptibilités qu'autrefois, je dois commencer par donner une assurance. Comme je l'ai dit dans mon livre précédent, je condamne les camps de concentration par principe, je les condamne quels qu'ils soient et où qu'ils soient, en France, en U.R.S.S., en Allemagne orientale, aussi bien que dans l'Allemagne nationale-socialiste et je réprouve ce qui s'est passé dans les camps de concentration allemands, si ce qu'on nous a dit est vrai. Mais nous a-t-on dit la vérité? N'a-t-on pas exagéré les faits par passion, par système, par facilité ou pour les besoins de la propagande? Ne nous a-t-on pas présenté des faits une explication tendancieuse pour masquer certaines responsabilités? Ces questions sont graves. Elles le sont d'autant plus que, depuis cinq ans, l'Allemagne vaincue est condamnée au silence par ses vainqueurs. Est-il honorable pour les hommes, et en particulier pour les intellectuels, et en particulier pour les intellectuels de notre pays qui s'est fait aimer autrefois pour sa générosité et son courage, que personne n'ose s'élever pour demander que l'Allemagne sans défense, même si on la croit coupable, bénéficie de l'enquête sereine, loyale et honnête que tout accusé est en droit d'exiger des juges qui lui sont imposés? Je ne le crois pas.
Je dois donc dire que je ne me sens nullement coupable pour avoir fait ce que je regarde comme mon devoir d'honnête homme. Et je vais maintenant apporter la preuve, ou tout au moins de fortes présomptions, que les faits que j'avais cités ne constituent pas des témoignages isolés mis en relief systématiquement et avec une arrière-pensée de mauvaise foi, mais qu'ils sont confirmés par d'autres témoignages plus nombreux et plus nets encore que je ne le pensais.
Pour la clarté du débat, il convient de rappeler un fait qui a été obscurci par la polémique. J'ai critiqué dans Nuremberg non pas les livres qui ont été publiés sur les camps de concentration postérieurement au procès lui-même, mais le tableau qui a été fait des camps de concentration aux audiences du procès par le ministère public et les témoins présentés par lui, et d'après lequel le Tribunal international a jugé. Loin d'être confirmé par les livres publiés par les déportés eux-mêmes, ce tableau s'est révélé étrange par ses lacunes. Il y est fort peu question, par exemple, des kapos, et pas du tout des chefs de bloc, de la hiérarchie des détenus chargés de fonctions, des sévices et des cruautés que certaines catégories de détenus exerçaient sur d'autres: toutes notions qui sont depuis ce temps devenues beaucoup plus claires. D'autres omissions, moins graves, donnent toutefois à penser. A aucun moment, il n'a été expliqué au tribunal quelle était la composition réelle d'un camp de concentration, quelle était par exemple la proportion des détenus de droit commun par rapport aux détenus politiques(1). Il n'a jamais été dit non plus que les kapos, et parfois les chefs de bloc étaient armés, que la police du camp était faite par les détenus eux-mêmes en escortes armées(2), que des sanctions souvent très graves par leurs conséquences étaient prononcées par certains détenus contre d'autres. Les faits rapportés par les déportés eux-mêmes, dont l'hostilité au national-socialisme n'est pas discutable, suffisent à montrer l'insuffisance de la documentation produite à Nuremberg: à la lumière de ces seuls témoignages, il n'est pas exagéré de dire que le fonctionnement des camps de concentration a été présenté par le ministère public aux membres du tribunal de la manière la plus inexacte.

Avant tout autre document, je vais donc citer les déportés eux-mêmes. Car, si la plupart d'entre eux ont fourni des témoignages tendancieux, quelques-uns d'entre eux, quand on leur parle, n'hésitent pas à rectifier les exagérations de la propagande et essaient de fixer avec sang-froid et équité les responsabilités. Depuis longtemps, j'avais été très intéressé par cet écart sensible entre ce que les déportés disent et ce que leurs porte-parole officiels écrivent. Cet écart était devenu tellement évident que la littérature consacrée aux camps de déportation en avait subi les effets. Dans les ouvrages qui faisaient autorité jusqu'à ces derniers temps sur la question, ceux de David Rousset et d'Eugen Kogon, on pouvait déjà trouver une présentation de la vie dans les camps très différente de celle qui avait été faite à Nuremberg. Des explications beaucoup plus détaillées nous avaient été fournies sur le rôle des déportés chargés de fonction dans les camps, ce qu'on appelle dans nos prisons les détenus classés, et l'on commençait à reconnaître que le propre de ce qu'on appelait l'univers concentrationnaire était une quasi-autonomie, qui se caractérisait par le gouvernement des détenus par eux-mêmes. Dans ces deux derniers ouvrages, on expliquait par les motifs les plus élevés la part de collaboration je ne vois pas d'autre mot exact que certains détenus politiques avaient été obligés de consentir à leurs gardiens. Cette explication changeait déjà bien des choses. Mais, à partir de ce moment, on en arrivait, en analysant ces ouvrages, à se poser des questions bien embarrassantes. On avait l'impression qu'on ne nous disait pas tout et qu'il restait encore certains points obscurs(3). Ces lacunes ont été comblées récemment par un ouvrage ou plutôt par deux ouvrages qui confirment, pour la matérialité des faits, les témoignages de David Rousset et d'Eugen Kogon, mais qui présentent les faits sous un éclairage différent. Il s'agit des deux livres de Paul Rassinier, ancien déporté à Buchenwald et à Dora, ancien député à la Constituante, parus l'un en 1949 sous le titre Passage de la Ligne, l'autre tout récemment sous le titre Le Mensonge d'Ulysse.

Le premier de ces livres est un témoignage de M.Paul Rassinier sur ce qu'il a vu lui-même à Buchenwald et à Dora: c'est un document très précieux pour l'historien, parce qu'il évite soigneusement tout accent passionnel; il ne déforme pas, il explique et décrit; grâce à cet esprit d'exactitude, ce livre est, je crois, l'ensemble de renseignements le plus précis et le plus rigoureux qui ait paru sur ce sujet. Le second livre de M.Paul Rassinier est un examen de la littérature relative aux camps de concentration et un relevé des erreurs et des falsifications qu'elle contient. Je n'ai pas besoin de dire combien ce second ouvrage est significatif, puisque c'est un déporté lui-même qui signale les déformations imposées aux faits par la propagande, déformations qu'un historien impartial pouvait deviner, mais qu'il n'aurait pu mettre en lumière avec autant d'autorité. Cette preuve de courage et d'honnêteté intellectuelle m'inspire beaucoup d'estime. M.Paul Rassinier a sacrifié, pour faire connaître la vérité, une de ces positions que Marcel Aymé appelle confortables, il lui suffisait de dire comme tout le monde, ou, du moins, de laisser dire. Mais de tels actes portent leurs fruits dans l'avenir. Ce témoignage loyal ne sera peut-être pas compris tout de suite: c'est plus tard qu'on s'apercevra qu'une telle honnêteté, de la part de ceux qui ont été les victimes des souffrances de l'occupation, est la contribution la plus effficace à la réconciliation.
Pour la commodité de l'exposé, je réunirai dans un seul développement les observations de M.Paul Rassinier dans ses deux livres, ainsi que les références à David Rousset et Eugen Kogon.
Au fond, Paul Rassinier, David Rousset et Eugen Kogon insistent tous les trois sur le même fait, à peu près inconnu du Tribunal de Nuremberg, et qu'il faut, semble-t-il, admettre aujourd'hui comme une vérité établie sur les camps de concentration: on ne voyait que par intermittences les Allemands chargés de la garde et de l'administration des camps ceux qu'on appelle, inexactement du reste, les SS(4) , presque tout était réglé à l'intérieur du camp par les détenus chargés de l'administration et de la police du camp, ce qu'on appelait la Häftlingsführung. Dans Passage de la Ligne, Paul Rassinier pose très clairement le principe de cette administration par les détenus, en même temps qu'il en souligne, tout de suite, les inconvénients.

Dans les débuts des camps, pendant la période de gestation, les SS administraient directement; dans la suite et dès qu'ils le purent, ils n'administraient plus que par la personne interposée des détenus eux-mêmes. On pouvait croire que c'était par sadisme et, après coup, on n'a pas manqué de le dire; c'était par économie de personnel, et pour la même raison, dans toutes les prisons, dans tous les bagnes de toutes les nations, il en est de même. Les SS n'ont administré et fait régner l'ordre intérieur directement que tant qu'il leur fut impossible de faire autrement. Nous n'avons, nous, connu que le Selfgovernment des camps. Tous les vieux détenus qui ont subi les deux méthodes sont unanimes à reconnaître que l'ancienne était en principe la meilleure et la plus humaine, et que, si elle ne le fut pas en fait, ce fut parce que les circonstances, la nécessité de faire vite, la précipitation des événements, ne le permirent pas.

Les postes de la Häftlingsführung, tout d'abord aux mains des droits communs, leur furent arrachés progressivement par les politiques. Les politiques, disent Rousset et Kogon, ont accompli là une tâche admirable, ils ont feint de collaborer avec les Allemands, en réalité ils ont organisé la résistance et sauvé de nombreuses vies humaines. C'est cette thèse que Rassinier conteste. Elle a été inventée après coup, dit-il. Elle n'est qu'une justification. En réalité, les détenus cherchaient à être classés pour de tous autres motifs que ceux d'un altruisme désintéressé et l'administration de la Häftlingsführung ne s'est nullement traduite par une amélioration du sort des déportés.
Voici les arguments et les faits cités par Paul Rassinier. Ils montreront, j'espère, au lecteur que rien de ce que j'ai écrit sur les camps de déportés n'était exorbitant et que les doutes que je me suis proposés, les questions que j'ai posées, étaient ceux qu'un critique impartial, habitué à réfléchir sur les documents, devait finalement faire ressortir.
Voici dans Passage de la Ligne, dès l'arrivée à Buchenwald, le premier contact du déporté avec les détenus classés qui vont désormais être ses maîtres.

Le Block est partagé en deux clans: d'un côté, les nouveaux arrivés, de l'autre les onze individus, chef de Block, Schreiber, Friseur et Stubendienst, Germains ou Slaves, qui constituent son armature administrative, et une sorte de solidarité qui fait table rase de toutes les oppositions, de toutes les différences de conditions ou de conceptions, unit tout de même dans la réprobation les premiers contre les seconds. Ceux-ci, qui sont des détenus comme nous, mais depuis plus longtemps, et possèdent toutes les roueries de la vie pénitentiaire, se comportent comme s'ils étaient nos maîtres véritables, nous conduisent à l'injure, à la menace et à la trique. Il nous est impossible de ne pas les considérer comme des agents provocateurs, ou de plats valets des SS. Je réalise enfin et seulement ce que sont les Chaouchs, prévôts des prisons et hommes de confiance des bagnes, dont fait état la littérature française sur les pénitenciers de tous ordres. Du matin au soir, les nôtres, bombant le torse, se targuent du pouvoir qu'ils ont de nous envoyer au Krematorium à la moindre incartade et d'un simple mot. Et, du matin au soir aussi, ils mangent et fument ce qu'ils dérobent, au vu et au su de tous, insolemment, sur nos rations: des litres de soupe, des tartines de margarine, des pommes de terre fricassées à l'oignon et au paprika. Ils ne travaillent pas. Ils sont gras. Ils nous répugnent.

Et voici maintenant un passage du Mensonge d'Ulysse qui exprime sous une forme plus didactique la même idée, et qui rectifie l'interprétation qu'en a donnée David Rouseet.

On sait que les SS ont délégué à des détenus la direction et l'administration des camps. Il y a donc des Kapos (chefs de Kommandos), des Blockaltester (chefs des Blocks), des Lagerschutz (policiers), des Lageraltester (doyens ou chefs de camps), etc., toute une bureaucratie concentrationnaire qui exerce en fait toute l'autorité dans le camp. C'est encore une règle qui fait partie du code de la répression dans tous les pays du monde. Si les détenus auxquels échoient tous ces postes avaient la moindre notion de la solidarité, le moindre esprit de classe, cette disposition interviendrait partout comme un facteur d'allégement de la peine pour l'ensemble. Malheureusement, il n'en est jamais ainsi nulle part: en prenant possession du poste qu'on lui confie, partout, le détenu désigné change de mentalité et de clan. C'est un phénomène trop connu pour qu'on y insiste et trop général pour qu'on l'impute seulement aux Allemands ou aux nazis. L'erreur de David Rousset a été de croire, en tout cas de faire croire, qu'il pouvait en être autrement dans un camp de concentration, et qu'en fait il en avait été autrement, que les détenus politiques étaient d'une essence supérieure au commun des hommes et que les impératifs auxquels ils obéissent étaient plus nobles que les lois de la lutte individuelle pour la vie.
Ceci l'a conduit à poser en principe que la bureaucratie concentrationnaire, ne pouvant sauver le nombre, eut le mérite de sauver la qualité au maximum.
«Avec la collaboration étroite d'un Kapo, on pouvait créer des conditions bien meilleures de vie, même dans l'Enfer.»
Mais il ne dit pas comment on pouvait obtenir la collaboration étroite d'un Kapo
En réalité, ce ciment était le profit matériel qu'en pouvaient retirer ceux qui en faisaient partie, quant à la nourriture et à la sauvegarde de la vie. Dans les deux camps que j'ai connus, l'opinion générale était que, politique ou non, communiste ou pas, tout «Comité» avait d'abord le caractère d'une association de voleurs de nourriture, sous quelque forme que ce soit. Rien ne venait infirmer cette opinion. Tout, au contraire, était à son appui: les groupuscules de communistes ou de politiques s'affrontant, les modifications dans la composition de celui d'entre eux qui détenait le pouvoir, et qui intervenaient toujours à la suite de différends sur la répartition et le partage des pillages, la distribution des postes de commande qui suivait le même processus, etc.


Il est faux, nous dit-on, que les détenus privilégiés qui composaient la Häftlingsführung n'aient songé qu'à former des comités de résistance, à organiser le sabotage, etc.

On a dit que les politiques et surtout les politiques allemands avaient constitué des comités révolutionnaires, tenant des assemblées dans les camps, y stockant des armes et même correspondant clandestinement avec l'extérieur ou d'un camp à l'autre: c'est une légende. En fait de comité né de longue date, il n'y en eut qu'un dans tous les camps: une association de voleurs et de pillards, verts ou rouges, détenant des SS les leviers de commande, par surcroît. A la Libération, ils ont essayé de donner le change et il faut convenir qu'ils ont réussi dans une honnête mesure.

Ceci est un extrait de Passage de la Ligne relativement modéré. Dans Le Mensonge d'Ulysse, Rassinier va plus loin. Je me contente de choisir, parmi de nombreux autres, un extrait qui, sur cette question dont je sens bien qu'elle est infiniment délicate, me paraît suffisamment explicite. On sentira assez combien il est difficile, en cette matière, d'être exact sans paraître révoltant.

On peut soutenir, et peut-être on le fera, qu'il n'était pas capital d'établir, fût-ce au moyen de textes empruntés à ceux qui tiennent le fait pour négligeable, ou qui le justifient, que la Häftlingsführung nous a fait subir un traitement plus horrible encore que celui qui avait été prévu pour nous dans les sphères dirigeantes du nazisme et que rien ne l'y obligeait. J'observerai alors qu'il m'a paru indispensable de fixer exactement les causes de l'horreur dans tous leurs aspects, ne serait-ce que pour ramener à sa juste valeur l'argument subjectif dont on fit un si abondant usage, et pour orienter un peu plus vers la nature même des choses les investigations du lecteur dans l'esprit duquel le problème n'est qu'imparfaitement ou incomplètement résolu.


Les deux livres de Paul Rassinier nous permettent de suivre en détail ce gouvernement de la Häftlingsführung. Ils nous montrent comment l'attitude très spéciale de ce groupe de détenus, se superposant à un règlement féroce par lui-même, a été à l'origine de ce qu'on a présenté comme un système d'atrocités préméditées. On trouvera là une infinité de petits faits de la vie des camps, mal connus ou déformés, qui donnent matière à beaucoup de réflexions. Ces sévices collectifs, absurdes ou sadiques, qui constituaient une espèce d'énigme pour l'observateur non prévenu, par exemple les appels interminables dans la neige, les douches glacées, les histoires fantastiques du Revier, nous sont expliqués par ce témoignage qui n'innove pas sur ce point, mais qui ne fait que mettre de la clarté dans les témoignages voisins. Je ne fais que résumer ici, car il faudrait citer à l'infini.
Dans Le Mensonge d'Ulysse, Rassinier analyse, dans un petit livre de Frère Biron, le récit des violences et des vexations qui accompagnaient l'arrivée au camp. Il cite, puis il ajoute:

Le lecteur non prévenu pense immanquablement que ces barbiers improvisés qui ricanent et qui lardent sont des SS et que les matraques qui harcèlent les têtes sont tenues par les mêmes. Pas du tout, ce sont des détenus. Et, les SS absents de cette cérémonie qu'ils ne surveillent que de loin, personne ne les oblige à se comporter comme ils le font. Mais la précision est omise et la responsabilité se rejette d'elle-même en totalité sur les SS. Cette confusion est entretenue tout au long du livre par le même procédé.


Même observation en ce qui concerne l'arrivée à Dora:

Je n'ai pas souvenance que des chiens furent lâchés sur nous, ni que des coups de fusil aient été tirés. Par contre, je me souviens très bien que les Kapos et les Lagerschutz qui vinrent nous prendre en compte étaient beaucoup plus agressifs et brutaux que les SS qui nous avaient envoyés.


Un peu plus loin, voici une explication sur les fameux appels de plusieurs heures par lesquels commençait et se terminait la journée. Ici le résultat est dû à une harmonieuse collaboration du règlement, de la mentalité pénitentiaire et des détenus classés.

La longueur des appels, si elle dépendait de l'humeur du Rapport-Führer SS, dépendait aussi des capacités des gens chargés d'établir chaque jour la situation des effectifs. Parmi eux, il y avait les SS qui savaient généralement compter, mais il y avait aussi et surtout les détenus illettrés ou quasi, qui n'étaient devenus secrétaires ou comptables à l'Arbeitstatistik que par faveur. Il ne faut pas oublier que l'emploi de chaque détenu dans un camp de concentration était déterminé par son entregent et non par ses capacités. A Dora, comme partout, il se trouvait que les maçons étaient comptables, les comptables maçons ou charpentiers, les charrons médecins ou chirurgiens.

Cette explication est illustrée par deux écrits dramatiques qu'on trouvera dans Passage de la Ligne. L'un décrit une opération d'épouillage. Cela se passe à Dora. On a trouvé des poux. La SS Führung, qui craint le typhus, ordonne un épouillage général. Les chefs de bloc réunissent leurs assujettis: on leur fait déposer leurs vêtements, on les leur enlève, on les met nus cinq par cinq, et on les dirige sous la pluie et la neige vers le bâtiment de la désinfection. Voici la scène:

Il y a huit cents mètres environ à franchir. Nous arrivons. Les quatre autres Blocks, nus comme nous, se pressent déjà à l'entrée: nous sentons la mort descendre parmi nous. Combien de temps cela va-t-il durer? Nous sommes là un millier environ, tout nus, grelottant dans le froid mouillé de la nuit qui nous pénètre jusqu'aux os à nous presser contre les portes. Pas moyen d'entrer. On ne peut passer que quarante par quarante. Des scènes atroces se produisent. On veut d'abord forcer l'entrée: les gens de l'Entlaüsung nous contiennent avec la lance à eau. Alors on veut retourner au Block pour y attendre son tour: impossible, les Lagerschutz, gummi à la main, nous ont encerclés. Il faut rester là, coincés entre la lance à eau et le gummi, arrosés et frappés. Nous nous serrons les uns contre les autres. Toutes les dix minutes, quarante sont admis à entrer dans une bousculade effroyable qui est une véritable lutte contre la mort.

Naturellement, il y a des morts: par écrasement, par congestion pulmonaire, etc. Et voici l'explication:

Ce qui s'est passé?
La SS Führung s'est bornée à décider la désinfection à raison de cinq Blocks par jour et la H-Führung a été laissée maîtresse, entièrement maîtresse, des modalités d'application. Elle eût pu prendre la peine d'établir un horaire, un tour par Block: à 11h. le 35, à minuit le 24, à 1h. le 32, etc. Les chefs de Block eussent pu, dans le cadre de cet horaire, nous envoyer par groupes de cent à vingt minutes d'intervalle, par exemple, et tout habillés, ce qui constituait déjà quelque chose d'assez pénible après la journée de travail. Mais non: c'était trop simple.
Et au lieu de cela
Les événements de la nuit du 31 mars étant venus aux oreilles de la SS Führung, celle-ci établit elle-même un horaire précis, dès le lendemain, pour les Blocks qui restaient à désinfecter.

Autre récit, non moins significatif. Le jour de Pâques 1944, la SS Führung a décidé de donner un jour de congé: on se lèvera plus tard, on ne travaillera pas. Tout semble devoir bien se passer. On fera un appel général à 9 heures que les SS désirent terminer aussitôt que possible pour profiter de leur jour de congé. Au moment de l'appel, incident grave: on s'aperçoit qu'il y a une différence de 27 hommes entre les chiffres fournis par l'administration et le chiffre des présents. On mande le kapo de l'Arbeitstatistik: on refait l'appel, on refait les calculs, on fouille le camp. Cela dure des heures. Soudain, le kapo de l'Arbeitstatistik revient en courant: il a trouvé un nouveau chiffre. On recommence la vérification, il manque 8 hommes. Nouvelles recherches, nouveaux calculs. L'Arbeitstatistik présente un troisième chiffre: il est encore faux. Enfin l'appel se termine à 23h. 45 et plusieurs détenus se sont écroulés par suite de la fatigue et de l'immobilité.

Vous avez maintenant l'explication de la longueur des appels: les gens employés à l'Arbeitstatistik, illettrés ou quasi, ne sont devenus comptables que par faveur et sont incapables de dresser du premier coup une situation exacte des effectifs.

La même explication est valable pour le Revier. David Rousset, et, après lui, Eugen Kogon, ont expliqué que, très souvent, la Häftlingsführung préféra mettre à la tête de l'infirmerie du camp, le Revier, un détenu qui n'avait pas de titre médical. Voici ce que dit Eugen Kogon:

Par sa position, le Kapo de l'infirmerie exerçait dans tous les camps une influence considérable sur les conditions générales d'existence. Aussi les détenus ne poussèrentils jamais un spécialiste à cette place, bien que cela eût été possible en de nombreux camps, mais une personne qui fût entièrement dévouée à la couche régnante dans le camp.

Et voici ce qu'ajoute Rassinier:

Le Kapo, choisi parce qu'il était communiste, choisissait un portier, non parce qu'il était capable de discerner les malades des autres, ou, entre les malades, ceux qui l'étaient le plus de ceux qui l'étaient le moins, mais parce qu'il était robuste et pouvait administrer de solides raclées. Il va sans dire qu'il l'entretenait en forme par des soupes supplémentaires. Les raisons qui présidaient au choix des infirmiers, si elles n'étaient pas de même nature, étaient d'aussi noble inspiration. S'il y eut des médecins sur le tard, dans les infirmeries des camps, c'est que les SS l'imposèrent. Encore fallut-il qu'ils vinssent eux-mêmes les séparer de la masse, à l'arrivée des convois.

La brutalité et l'absence de scrupules avaient, naturellement, des effets beaucoup plus funestes à l'infirmerie qu'ailleurs. Les médicaments sont très rares. En voici l'explication:

La SS Führung n'alloue que très peu de médicaments, et Proll (le détenu chargé de diriger le Revier) prélève sur le contingent tout ce qui est nécessaire à la H-Führung, ne laissant filtrer jusqu'aux malades eux mêmes que ce dont elle n'a pas besoin.

La nourriture est aussi insuffisante au Revier que dans le reste du camp. Le règlement prévoit pourtant des rations supplémentaires, mais elles sont détournées de la même façon que les médicaments. Ecoutez ici le témoignage d'Eugen Kogon:

Pour l'infirmerie des détenus, il y avait dans les camps une nourriture spéciale pour les malades, ce qu'on appelait la diète. Elle était très recherchée comme supplément et sa plus grande part était détournée au profit des personnalités du camp: Doyens de Block, Kapos, etc. Dans chaque camp, on pouvait trouver des communistes ou des criminels qui, pendant des années, recevaient, en plus de leurs autres avantages, les suppléments pour malades. C'était surtout une affaire de relations avec la cuisine des malades composée exclusivement de gens appartenant à la catégorie de détenus qui dominaient le camp, ou une affaire d'échange de bons services.

Quant aux sévices infligés aux malades, ils sont le fait, la plupart du temps, des infirmiers ou des hommes de salle choisis parmi les détenus par le kapo en vertu du système expliqué. Dans Passage de la Ligne, on nous dit qu'au Revier de Buchenwald le règlement stipulait qu'on devait donner une douche à tous les entrants. L'appareil était installé de manière à distribuer de l'eau chaude. Quand il s'agissait d'un détenu qui ne lui était pas recommandé, l'infirmier «jurait ses grands dieux que l'appareil était détraqué» et administrait une douche glaciale (p.123). Un peu plus loin, Rassinier nous raconte les exploits d'un détenu polonais, infirmier lui aussi, qui faisait la chasse aux dysentériques, et, à force de douches glaciales, les expédiait en quelques heures dans un monde meilleur (p.127). Toutes ces méthodes barbares, selon le témoignage de Paul Rassinier, ont une cause principale qui est celle-ci:

Ces soi-disant «chefs des détenus», exposant des milliers de malheureux à la maladie, en les frappant et en leur volant leur nourriture, les faisaient soigner, en fin de circuit, sans que la SS les y obligeât, par des gens qui étaient absolument incompétents.

Dans la plupart des cas, les responsables allemands du camp n'exerçaient qu'une surveillance très lointaine, négligence qu'on est en droit de leur reprocher, bien entendu, et même parfois ils se tenaient soigneusement à l'écart de certains blocs, ceux des typhiques par exemple, en raison, nous dit Eugen Kogon, «de leur crainte insurmontable de la contagion».
Il est utile de descendre jusqu'à ce détail pour avoir une idée plus exacte de l'administration des camps. On n'aura une notion complète des erreurs de fait qui sont à la base de notre jugement que si l'on rappelle certaines particularités qui sont restées ignorées de la totalité du public français. Par exemple, contrairement à ce qu'on croit en général, on peut lire dans Paul Rassinier que les déportés pouvaient recevoir librement des colis de leurs familles. De tels envois n'étaient pas exceptionnels: ils pouvaient être quotidiens. Et Paul Rassinier nous explique qu'il a dû la vie probablement à l'entêtement de sa femme qui, bien qu'elle n'ait pas reçu de nouvelles de lui hormis son adresse, s'obstina à lui envoyer chaque jour des colis qui lui furent presque tous distribués. On pouvait donc recevoir des colis, et quand on n'en recevait pas de sa famille, on en recevait de la Croix-Rouge. Mais là encore, la Häftlingsführung intervenait. Voici un extrait du chapitre des colis dans Passage de la Ligne:

Tous les jours, un wagon de dix tonnes, plein de colis venant de toutes les nations de l'Europe occidentale, sauf de l'Espagne et du Portugal, arrivait en gare de Dora: à quelques rares exceptions près, ces colis étaient intacts. Cependant, au moment de la remise à l'intéressé ils étaient totalement ou aux trois-quarts pillés. Dans de nombreux cas, on ne recevait que l'étiquette accompagnée de la nomenclature du contenu, ou d'un savon à barbe, ou d'une savonnette, ou d'un peigne, etc. Un kommando de Tchèques et de Russes était affecté au déchargement du wagon. De là, on conduisait les colis à la Poststelle où les Schreiber et Stubendienst de chaque Block venaient en prendre livraison. Puis le chef de Block les remettait lui-même à l'intéressé. C'est sur ce parcours limité qu'ils étaient pillés.

Je rappelle que tous les fonctionnaires cités ici sous les noms de Schreiber, Stubendienst, chefs de bloc, sont des détenus choisis par les détenus. Mais ce n'est pas seulement la nourriture contenue dans les colis qu'ils font disparaître au passage. Les rations prévues par le règlement parviennent régulièrement au camp (au moins avant le printemps 1945); des suppléments réclamés par les commandants de camp pour les travailleurs de force y arrivent également; les détenus ont droit enfin à un pécule; avec ce pécule, ils ont le droit d'acheter à la cantine, ils ont le droit d'acheter des cigarettes qui sont mises en vente chaque semaine par le camp. Mais voici ce qui arrive. Je cite ici David Rousset:

La bureaucratie ne sert pas seulement à la gestion des camps: elle est, par ses sommets, tout embrayée dans les trafics SS. Berlin envoie des caisses de cigarettes et de tabac pour payer les hommes. Des camions de nourriture arrivent dans les camps. On doit payer toutes les semaines les détenus; on les paiera tous les quinze jours, ou tous les mois; on diminuera le nombre des cigarettes, on établira des listes de mauvais travailleurs qui ne recevront rien. Les hommes crèveront de ne pas fumer. Qu'importe? Les cigarettes passeront au marché noir. De la viande? Du beurre? Du sucre? Du miel? Des conserves? Une plus forte proportion de choux rouges, de betteraves, de rutabagas assaisonnés d'un peu de carottes, cela suffira bien. C'est même de la bonté pure Du lait? Beaucoup d'eau blanchie, ce sera parfait. Et tout le reste: viande, beurre, sucre, miel, conserves, lait, pommes de terre, sur le marché pour les civils allemands qui paient et sont de corrects citoyens. Les gens de Berlin seront satisfaits d'apprendre que tout est bien arrivé. Il suffit que les registres soient en ordre et la comptabilité vérifiable.

De cette explication amphigourique, on pourrait aisément conclure que les vivres et le tabac sont interceptés par les services allemands du camp, à destination du marché noir. Mais voici sur ce passage le commentaire de Paul Rassinier qui ne laisse subsister aucune équivoque:

Voilà démentie, au moins en ce qui concerne la nourriture, la légende qui veut qu'un plan ait été établi en «haut lieu» pour affamer les détenus. Berlin envoie tout ce qu'il faut pour nous servir les rations prévues, conformément à ce qu'on écrit aux familles, mais, à son insu, on ne nous le distribue pas. Et qui vole? Les détenus chargés de la distribution. David Rousset nous dit que c'est un ordre des SS auxquels ils remettent le produit du vol: non, ils volent pour eux d'abord, se gobergent de tout sous nos yeux et paient tribut aux SS pour acheter leur complicité.

Et maintenant, reprenons le texte d'Eugen Kogon qui nous donne une explication plus générale, s'appliquant à l'ensemble de la vie dans les camps:

En fait, les détenus n'ont jamais reçu les faibles rations qui leur étaient destinées en principe. Tout d'abord, la SS prenait ce qui lui plaisait. Puis, les détenus qui travaillaient dans le magasin à vivres et dans les cuisines «se débrouillaient» pour prélever amplement leur part. Puis, les chefs de chambrée en détournaient une bonne quantité pour eux et pour leurs amis. Le reste allait aux misérables détenus ordinaires.


Cela ne suffit pas à Paul Rassinier, qui désire qu'on soit plus net encore. Il y a lieu de préciser, ajoute-t-il:

que tout ce qui détenait une parcelle d'autorité dans le camp était, par là même, placé pour «prélever»: le doyen de camp qui délivrait globalement les rations, le Kapo ou le chef de Block qui se servaient copieusement en premier lieu, le chef d'équipe ou l'homme de chambre qui coupaient le pain ou mettaient la soupe dans les écuelles, le policier, le secrétaire, etc. Il est curieux que Kogon ne le mentionne même pas. Tous ces gens se gobergeaient littéralement des produits de leurs vols, et promenaient dans le camp des mines florissantes.
Expliquant le mécanisme du vol, Kogon en fait un simple aspect du «système D», indistinctement employé par tous les détenus qui se trouvaient sur le circuit alimentaire. C'est, à la fois, une inexactitude et un acte de bienveillance à l'égard de la Häftlingsführung.
Le travailleur d'un kommando quelconque ne pouvait pas voler, le kapo et le vorarbeiter, prêts à le dénoncer, le surveillant étroitement. Tout au plus pouvait-il se risquer, la distribution des rations étant faite, à prendre quelque chose à un de ses compagnons d'infortune. Mais le kapo et le vorarbeiter pouvaient de concert prélever sur l'ensemble des rations, avant la distribution, et ils le faisaient cyniquement. Impunément aussi, parce qu'il était impossible de les dénoncer autrement que par la voie hiérarchique, c'est-à-dire en passant par eux. Ils volaient pour eux-mêmes, pour leurs amis, pour les fonctionnaires d'autorité desquels ils détenaient leur poste, et, aux échelons supérieurs de la hiérarchie, pour les SS dont ils tenaient à s'assurer ou à conserver la protection.

Rassinier ajoute en note cette précision supplémentaire:

Il y a lieu de remarquer que les SS ne prélevaient généralement pas eux-mêmes ou très timidement: ils laissaient prélever pour leur compte et ils étaient ainsi mieux servis.

Un autre aspect de la vie des camps, assez surprenant pour le public, et contradictoire avec les explications fournies à Nuremberg, complète ces indications: les troupes allemandes chargées de la garde du camp intervenaient peu, elles s'en remettaient aux détenus. Déjà, dans Passage de la Ligne, Rassinier nous affirmait que le seul soldat allemand en rapport avec les détenus, le Blockführer, chargé en principe de surveiller le Blockaltester, choisi parmi les détenus, «ne se montre que très rarement:

En général, ils se bornent à rendre une visite amicale au chef de Block dans la journée, c'est-à-dire en l'absence des détenus, si bien que celui-ci est en dernier ressort seul juge et que toutes ses exactions sont pratiquement sans appel.

En un autre endroit du même livre, Rassinier dit encore:

Les SS donc n'assurent que la garde extérieure et on ne les voit pour ainsi dire jamais à l'intérieur du camp où ils se contentent de passer en exigeant le salut des détenus, le fameux: Mutzen ab.

De son côté, Eugen Kogon n'est pas moins affirmatif. Parlant de la direction SS du camp, il écrit:

Elle ignorait ce qui se passait réellement derrière les barbelés.

Et Rassinier commente ainsi:

La Häftlingsführung, en effet, multipliait les efforts pour qu'elle l'ignorât. S'érigeant en véritable «justice des détenus», profitant de ce qu'aucun appel ne pouvait être interjeté contre ses décisions pour prendre les plus invraisemblables, elle n'avait jamais recours aux SS que pour renforcer son autorité si elle la sentait faiblir. Pour le reste, elle n'aimait pas les voir intervenir, redoutant à la fois qu'ils fussent moins sévères, ce qui eût mis son autorité en discussion dans la masse, et leurs appréciations quant à son aptitude à gouverner, ce qui eût posé le problème de son renvoi dans le rang et de son remplacement. Pratiquement, tout cela se résolvait dans un compromis, la Häftlingsführung «évitant les histoires» en les empêchant de traverser l'écran qu'elle constituait, la SS ne cherchant pas à savoir, sous réserve que l'ordre régnât et qu'il fût inattaquable.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ces indications, rapprochées les unes des autres, nous donnent des camps de concentration une image fort différente de celle qui a été présentée à Nuremberg. Cette image exacte s'est formée peu à peu. Kogon est plus précis que Rousset, Rassinier plus précis que Kogon. Nous aboutissons maintenant seulement à une information loyale et complète. Et, à mesure que cette description des camps de concentration est plus exacte, elle s'éloigne davantage de celle qui a été donnée à Nuremberg. N'était-il pas utile de faire cette rectification, confirmée par les déportés eux-mêmes? Puisqu'il est évident que l'image qu'on nous a donnée tout d'abord était fausse, qu'y a-t-il de criminel à le dire? En quoi est-ce approuver les camps de concentration?
J'ai limité au minimum les citations que j'ai empruntées aux deux livres de Rassinier. Il s'agissait seulement de faire comprendre le mécanisme réel des camps de concentration. Mais je ne puis en finir avec ce témoignage, sans faire connaître l'opinion de Rassinier sur quelques points complémentaires sur lesquels on affecte toujours de penser que la discussion est close une fois pour toutes. On verra que les choses ne sont paSs si simples.
Voici d'abord les déclarations de Rassinier sur quelques accusations précises, constamment énumérées parmi les «atrocités allemandes». Sur les piqûres, il écrit dans Passage de la Ligne:

A Dora, il n'y avait pas de Block de cobayes et on ne pratiquait pas la piqûre. Généralement d'ailleurs et dans tous les camps, la piqûre n'était pas utilisée contre le commun des détenus, mais par un des deux clans de la H-Fuhrung contre l'autre: les verts employaient ce moyen pour se débarrasser élégamment d'un rouge dont ils sentaient l'étoile monter au ciel SS, ou inversement.


Et il est tout aussi affirmatif dans deux passages du Mensonge d'Ulysse où il s'oppose avec force aux témoignages «romancés» de l'abbé Jean-Paul Renard et de 1'abbé Robert Ploton.
Sur les chambres à gaz, il est très sceptique, dans Passage de la Ligne. Dans le Mensonge d'Ulysse, il communique les résultats d'une enquête à laquelle il s'est livré. Il pense, dit-il, que la croyance aux chambres à gaz a pour origine une opération qui était faite dans tous les camps et qui était la sélection des inaptes au travail, formés alors en convoi pour une destination inconnue. Les bruits les plus pessimistes couraient naturellement sur ces convois, et c'est ainsi que beaucoup de déportés ont cru qu'ayant échappé à la Selektion ils avaient aussi échappé à la chambre à gaz. En réalité, rien ne prouve, assure Rassinier, que les détenus qui partaient ainsi étaient aussitôt exterminés; Rassinier a retrouvé, au contraire, des camarades de captivité qui, étant partis dans ces conditions, avaient tout simplement été évacués sur Belsen. D'autre part, analysant des documents cités par Eugen Kogon, il estime qu'ils sont insuffisants et peu concluants. Je cite la conclusion de son étude:

Mon opinion sur les chambres à gaz? Il y en eut: pas tant qu'on ne le croit. Des exterminations par ce moyen, il y en eut aussi: pas tant qu'on ne l'a dit. Le nombre, bien sûr, n'enlève rien à la nature de l'horreur mais le fait qu'il s'agisse d'une mesure édictée par un Etat au nom d'une philosophie ou d'une doctrine y ajouterait singulièrement. Faut-il admettre qu'il en a été ainsi? C'est possible, mais ce n'est pas certain.

Sur l'ignorance des Allemands, par contre, il est catégorique. Voici une note de Passage de la Ligne:

On a dit que l'Allemagne presque entière ignorait ce qui se passait dans les camps, et je le crois: les SS qui vivaient sur place en ignoraient une grande partie, ou n'apprenaient certains événements que longtemps après coup.

Mais, ce qui est plus surprenant, il estime que les services de Berlin n'étaient pas beaucoup mieux renseignés:

D'une manière générale, les directions SS n'aimaient pas lui en référer. Elles en redoutaient des lenteurs, des curiosités, voire des scrupules qui pouvaient prendre des allures de tracasserie, à la clé desquelles il y avait l'envoi dans une autre formation, ce qui, en temps de guerre, était gros de conséquences. Tenant Berlin dans une ignorance presque totale, ne l'informant que de ce qu'elles ne pouvaient lui cacher, elles réglaient sur place au maximum.

Et il cite, d'après le livre d'Eugen Kogon, des circulaires naïves de Berlin sur la nourriture des détenus, sur la mortalité des camps, sur la bastonnade qu'on ne doit donner «sur le postérieur mis à nu» que dans le cas où le mot «aggravé» a été ajouté à l'ordre de punition: toutes préoccupations qui donnent à penser que Berlin n'avait pas une vue très réaliste de ce qui se passait dans les camps. Il rappelle aussi, toujours d'après Rousset et Kogon, les précautions de camouflage qui étaient prises chaque fois qu'une visite officielle était annoncée de manière que les visiteurs n'entrevissent jamais rien de ce qui se passait au camp. S'appuyant sur ces constatations, Rassinier n'hésite pas à affirmer que Berlin n'était pas beaucoup mieux renseigné que le reste de la population allemande:

Ainsi donc, on cachait soigneusement les traces ou les preuves de sévices, non seulement au commun des visiteurs étrangers ou autres, mais encore aux plus hautes personnalités de la SS et du III e Reich. J'imagine que si ces personnalités s'étaient présentées à Dachau et à Birkenau on leur eût fourni, sur les chambres à gaz, des explications aussi pertinentes que sur le «chevalet» de Buchenwald. Et je pose la question: Comment peut-on affirmer après cela que toutes les horreurs dont les camps ont été le théâtre faisaient partie d'un plan concerté en haut lieu?

Sur l'histoire même des camps, les ouvrages de Rassinier contiennent aussi des mises au point très intéressantes. La situation des camps en 1945 s'explique, d'après lui, par le surpeuplement et la désorganisation:

Le camp, conçu pour une population d'environ 15000 personnes, atteint parfois 50000 et plus. On couche à deux et trois par lit. On ne touche plus de pain, la farine n'arrivant plus: au lieu et place on reçoit deux ou trois petites pommes de terre. La ration de margarine et de saucisson est réduite de moitié. Les silos se vidant dans la mesure où la population augmente, il est question de ne plus distribuer qu'un demi-litre de soupe au lieu d'un litre.

Mais une autre notion apparaît, que je n'ai trouvée que là, c'est celle du degré d'évolution du camp lui-même. J'avais cru, comme beaucoup de gens non avertis, et je me suis trompé en cela, que les conditions de la vie dans les camps avaient été sans cesse en s'aggravant, qu'on était moins mal en 1943 qu'en 1944, moins mal en 1942 qu'en 1943, et que les souffrances n'avaient fait qu'empirer. La situation, fort bien décrite dans Passage de la Ligne, était toute différente. Tout camp, quel qu'il soit, passe par une période de construction qui est la plus dure de toutes (il est alors un Straflager ou camp disciplinaire), puis par une période de rendement, période pendant laquelle l'usine du camp travaille tandis que les autres installations ne sont pas terminées et parfois même pas commencées (il est alors un Arbeitslager ou camp de travail), enfin le camp est terminé, il est conforme au plan établi, tous les bâtiments sont achevés et les services mis en place (il est alors un Konzentrationslager). La période la plus dure est toujours celle de la construction, et la plus supportable est la période finale. Tout camp passe par ces trois périodes. Si bien que Dora, par exemple, qui fut d'abord un enfer pour ceux qui l'ont connu au premier stade, était moins dur un an après, et finalement ressemblait à Buchenwald. L'évolution était donc vers une amélioration relative dans chaque camp, et en même temps, il y avait entre les camps des différences profondes selon l'état dans lequel ils étaient.
D'où cette déclaration, si contraire à tout ce qu'on nous dit généralement: qu'il y avait aussi, j'emploie les paroles mêmes de Paul Rassinier, «des camps très humains». Il en donne deux exemples, d'après des récits de camarades à l'infirmerie de Buchenwald:

En août, pendant une dizaine de jours, l'Allemand Helmuth fut mon voisin de lit. Il arrivait en droite ligne de Lichtenfeld près de Berlin. Ils étaient 900 dans ce camp et, gardés par la Wehrmacht, ils procédaient au déblaiement des faubourgs bombardés: douze heures de travail comme partout, mais trois repas par jour et trois repas abondants (soupe, viande, légumes, souvent du vin), pas de Kapos, pas de H-Fuhrung, par conséquent pas de coups. Une vie dure, mais très tenable. Un jour, on a demandé des spécialistes: Helmuth était ajusteur, il s'est levé, on l'a envoyé au Tunnel de Dora où on lui a mis en main l'appareil à forer la roche. Huit jours après, il crachait le sang.
Précédemment, j'avais vu arriver à côté de moi un détenu qui avait passé un mois à Wieda et qui m'avait raconté que les 1500 occupants de ce camp n'étaient pas trop malheureux. Naturellement, on travaillait et on mangeait peu, mais on vivait en famille: le dimanche après-midi, les habitants du village venaient danser aux abords du camp au son des accordéons des détenus, échangeaient des propos fraternels avec eux et même leur apportaient des victuailles. Il paraît que cela n'a pas duré.

On rapprochera ce passage des renseignements que j'ai donnés dans Nuremberg, d'après l'organe juif clandestin Schem, qui décrivait également comme supportable l'existence dans certains camps. On s'explique ainsi que Rassinier, en plusieurs passages de ses deux livres, semble ne pas faire de différence fondamentale entre le système qui fut appliqué dans certains camps français et le système allemand. Il compare volontiers la Häftlingsführung qu'il a connue aux chaouchs de nos bagnes et aux prévôts de nos prisons. Dans Passage de la Ligne, il cite un mot de ses camarades de camp, qui, lorsqu'on se plaignait trop, répondait: «Moi, tu comprends, j'ai fait deux ans et demi de Calvi, alors j'ai l'habitude» et le même ajoutait qu'à Calvi «c'était la même chose». De même, dans un autre chapitre, Rassinier raconte comment il fut accueilli avec ses camarades à son arrivée à Buchenwald par des Espagnols rouges, internés à Gurs en 1939, qui leur apprirent qu'ils allaient, eux Français, faire connaissance avec le traitement qu'ils avaient infligé aux autres. «Ils soutenaient, assure Rassinier, qu'il n'y avait entre les camps français et les camps allemands que le travail comme différence: les autres traitements et la nourriture étant, à peu de choses près, en tous points semblables» (p.68).
Ces appréciations, ces renseignements sont à peu près en contradiction constante, on le voit, avec ce qui a été dit et écrit des camps en 1945, et en particulier avec le tableau qui a été présenté aux juges de Nuremberg. Un seul témoignage comme celui de Paul Rassinier rendrait légitime et raisonnable la proposition de «reconsidérer» l'ensemble de notre documentation sur ce point. A plus forte raison, lorsqu'on se trouve en présence d'un ensemble de dépositions, qui se complètent et s'éclairent les unes par les autres. Je ne vois donc rien de révoltant à soutenir que la vérité sur les camps de concentration est plus complexe qu'on ne nous l'a dit, que la propagande ou la précipitation ont souvent déformé les faits: dans une constatation aussi simple, je ne vois rien qui ressemble à l'apologie du crime. Ce n'est pas moi, je me suis bien gardé d'écrire une telle phrase, c'est Paul Rassinier, qui est revenu étendu sur un brancard et pesant 39 kilos, qui affirme qu'à Buchenwald «la vie était supportable». Je cite ce fragment de Passage de la Ligne:

Ainsi était le Buchenwald que nous avons connu. La vie y était supportable pour les détenus définitivement affectés au camp, un peu plus dure pour les passagers destinés à n'y séjourner que le temps de la quarantaine. Dans tous les camps il eût pu en être de même. Le malheur a voulu qu'au moment des déportations massives des étrangers en Allemagne, il y avait peu de camps au point, à part Buchenwald, Dachau et Auschwitz, et que la presque totalité des déportés n'a connu que des camps en période de construction, des Straflager et des Arbeitslager et non des Konzentrationslager. Le malheur a voulu aussi que, même dans les camps au point, toutes les responsabilités fussent confiées à des Allemands d'abord, pour la facilité des rapports entre la gens des Haftling et celle de la Führung, à des rescapés des Straflager et des Arbeitslager ensuite, qui ne concevaient pas le Konzett, comme ils disaient, sans les horreurs qu'ils y avaient eux-mêmes endurées et qui étaient, bien plus que les SS, des obstacles à son humanisation.

Ce n'est pas moi, qui n'y suis jamais allé, c'est Rousset, c'est Kogon, c'est Rassinier qui nous expliquent comment était fait le camp de Buchenwald:

On en est à monter le Block 141, qui est destiné à devenir le Theater-Kino et le Bordel est prêt à recevoir des femmes. Tous les Blocks, géométriquement et agréablement disposés dans la colline, sont reliés entre eux par des rues bétonnées: des escaliers de ciment et à rampe conduisent aux Blocks les plus élevés; devant chacun d'eux des pergolas avec plantes grimpantes, de petits jardinets avec pelouses de fleurs, par-ci, par-là, de petits ronds-points avec jet d'eau ou statuette. La place de l'Appel qui couvre quelque chose comme un demi-kilomètre carré, est entièrement pavée, propre à n'y pas perdre une épingle. Une piscine centrale avec plongeoir, un terrain de sport, de frais ombrages à portée du désir, un véritable camp pour colonies de vacances, et n'importe quel passant qui serait admis à le visiter en l'absence des détenus en sortirait persuadé qu'on y mène une vie agréable, pleine de poésie sylvestre et particulièrement enviable, en tout cas hors de toute commune mesure avec les aléas de la guerre qui sont le lot des hommes libres. Les SS ont autorisé la création d'un kommando de la musique. Tous les matins et tous les soirs, une clique d'une trentaine d'instruments à vent, soutenus par une grosse caisse et des cymbales, rythme la cadence des kommandos qui vont au travail ou en reviennent. Dans la journée, elle s'exerce et assourdit le camp des plus extraordinaires accords. Le dimanche après-midi, elle donne des concerts dans l'indifférence générale, pendant que les planqués jouent au football ou font les acrobates au plongeoir.

Bien sûr, je n'en tire pas la conclusion que les camps de concentration étaient des pénitenciers blancs et roses où l'on jouait au ballon en chantant sur l'harmonica. Je n'oublie pas le chiffre des morts qui est, en définitive, le résultat effectif qui juge et condamne le système des camps. Mais puisqu'une enquête complète sur les camps aboutit finalement à ces deux images si totalement contradictoires, ces listes et ces cadavres qui accablent et ce village pénitentiaire qui a l'air d'accueillir, est-ce qu'il n'y a pas là, au seul point de vue de la culpabilité des dirigeants allemands, un mystère dont nous avons le devoir d'exposer les éléments, en tout cas, une étrangeté, une énigme qu'ils avaient le droit, en tant qu'accusés, qu'on exposât complètement au tribunal et qu'on cherchât à éclaircir?

NOTES

(1) Le colonel Rémy dans La Justice et l'Opprobre cite, d'après un rapport de Debeaumarché, la proportion de 10% de détenus politiques par rapport au total de l'effectif. Il ajoute à cet endroit qu'il croit cette proportion plus élevée et avance le chiffre de 20 à 25%.
(2) Dans les derniers mois et en certains camps seulement.
(3) Il est impossible, par exemple, de ne pas être un peu en garde lorsque M.Eugen Kogon nous explique, dans la préface de son livre, qu'il a lu son manuscrit aux déportés ayant participé à la gestion du camp et qu'il met précisément en cause dans son livre.
(4) Cf. Paul Rassinier, Passage de la Ligne, p.69: «Les nécessités de la guerre ayant fini par imposer l'envoi au front des jeunes recrues avec une instruction militaire limitée, ou même sans aucune préparation spéciale, les jeunes furent remplacés par des vieux, des gens qui avaient déjà fait la guerre de 14-18, et sur lesquels le national-socialisme n'avait qu'à peine marqué son emprise. Ceux-ci étaient plus doux. Dans les deux dernières années de la guerre, la SS devenant insuffisante, les rebuts de la Wehrmacht et de la Luftwaffe, qui ne pouvaient être utilisés à rien d'autre, furent affectés à la garde des camps.»

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