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Maurice Bardèche,

"Sur un article de la revue Esprit"

Défense de l'Occident, décembre 1980, p.48-60:

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M.Pierre Vidal-Naquet, qui est, je crois, ethnologue, a publié dans la livraison de septembre de la revue Esprit une "réponse à Faurisson et à quelques autres", à propos de l'ouvrage récent de Serge Thion, Vérité historique ou Vérité politique qui prend position sur les principales thèses de Robert Faurisson1. C'est un des rares commentaires sérieux et complets qui ait paru dans ce débat. Je suis peut-être injuste en écrivant cette phrase pour d'autres interlocuteurs, dont je ne connais pas les interventions. Mais l'article de M.Pierre Vidal-Naquet est assez copieux et assez important pour qu'on en considère l'auteur comme un porte-parole qui a une excellente connaissance du dossier. Il a surtout cette originalité de ne pas se borner à l'indignation, mais de présenter une analyse et des arguments.

Je passe rapidement sur une bizarre introduction de M.Vidal-Naquet qui croit éclairer le débat en rapprochant la thèse de M.Robert Faurisson niant l'extermination des juifs de celle d'un ethnologue récent qui nie le cannibalisme après une étude sur les tribus de Patagonie. Cette conclusion, dit-il, a été vigoureusement contestée par un ethnologue de grande autorité. La ressemblance ne me paraît pas aussi évidente qu'elle le paraît à M.Vidal-Naquet. Si le chercheur qu'il cite se borne, après son enquête, à déclarer qu'il n'a pu trouver de preuves de cannibalisme dans les tribus de Patagonie, il me semble qu'on ne peut le réfuter que par une contre-enquête dont on exposera les preuves. Si, au contraire, il se fonde sur cette enquête limitée pour nier l'existence du cannibalisme en Afrique ou en Océanie, on peut l'accuser de précipitation et d'extension abusive d'un exemple limité. Dans le cas de M.Robert Faurisson, il ne semble pas qu'on ait réuni les éléments scientifiques d'une contre-enquête: et les conclusions qu'il propose ne sont pas une extension injustifiée, mais elles sont simplement le corollaire de son enquête, car on ne voit pas comment le projet d'une extermination massive aurait pu être réalisé en l'absence de l'instrument d'une extermination massive.

Cette comparaison préliminaire montre surtout que même les problèmes scientifiques qui ne mobilisent pas les passions contemporaines ne sont pas toujours abordés sans préventions. L'annonce qu'on n'a pas trouvé de preuves de cannibalisme sur les côtes de Patagonie devrait être accueillie avec une certaine sérénité. Qu'elle provoque de l'indignation et une contestation virulente nous invite surtout à conclure que les savants les plus éloignés des tribulations de ce monde ne sont pas toujours affranchis de leurs préjugés ou de la mauvaise humeur que provoque la contradiction des thèses qu'ils ont soutenues. Ce n'est pas tout à fait cette réflexion que M.Vidal-Naquet voulait faire naître en écrivant cette introduction.

Passons donc sur ce prologue. Et voyons les arguments qu'on peut retenir de cette "réponse". Qu'il soit bien entendu que les remarques qui vont suivre sont celles d'un lecteur et non d'un "spécialiste". Je ne mérite en rien ce dernier titre, j'ai seulement essayé de lire avec soin et, autant que possible, avec impartialité.

Et d'abord, disons franchement que la lecture de l'article de M.Vidal-Naquet déçoit. Il n'est pas une "réponse" à Faurisson, mais une "réflexion" sur Faurisson. Car Faurisson, premièrement, affirme que les chambres à gaz n'ont pas existé, point de fait sur lequel il faut lui opposer non des raisonnements, mais des preuves, et deuxièmement, il en conclut que le plan d'extermination massive des juifs n'existait pas non plus, faute de moyen d'extermination massive, ce qui est un raisonnement qu'on peut détruire en montrant qu'il est faux. Or, sur le point de fait, M.Vidal-Naquet n'apporte pas plus que les autres contradicteurs de Faurisson la preuve que le ZyklonB utilisé pour les "gazages" était un gaz volatil qui permettait de pénétrer dans le local "gazé" peu après la mort des victimes qu'on y avait entassées. Il ne détruit donc pas la première affirmation de Faurisson. Il en contredit surtout l'annexe, c'est-à-dire les conclusions de Faurisson sur le plan d'extermination des juifs et sur l'étendue de cette extermination.

En fait, l'article de M.Vidal-Naquet est principalement une étude de méthodologie dans laquelle est inséré le rappel des documents qu'il faut connaître sur le "génocide" dont on accuse le régime national-socialiste. Les documents rappelés constituent un répertoire sommaire, en général assez connu, mais cette documentation est pauvre et contestable sur les chambres à gaz. L'étude méthodologique, plus nourrie, est à côté du problème, car elle ne présente les faits en eux-mêmes que par une sorte d'éclairage indirect, son objet étant de mettre en lumière les procédés sommaires ou abusifs qui risquent d'égarer l'historien lorsqu'il s'agit de passer des documents à la reconstitution des faits: comme le montre assez clairement la liste des sous-titres utilisés par l'auteur dans son article 2.

Examinons pour commencer le rappel des documents que M.Vidal-Naquet oppose aux conclusions de Faurisson en ce qui concerne le génocide. Cet examen nous amènera tout naturellement aux problèmes de méthodologie, car toute utilisation de document pose par elle-même des principes de méthodologie.

Les confessions de Höss, commandant du camp d'Auschwitz, qui fut pendu à Varsovie, celle du lieutenant Gerstein qu'on trouva mort dans sa cellule de la prison du Cherche-Midi ont été l'objet de commentaires si contradictoires qu'on ne peut les présenter aujourd'hui comme des documents décisifs. M.Vidal-Naquet semble hésiter, du reste, à les produire comme tels.

Parmi les autres documents figurent d'abord deux passages des Discours secrets d'Himmler devant les Reichsleiter et les Gauleiter, publiés en Allemagne en 1974, que l'on présente comme aveux de la volonté de génocide3. Il est évident que de tels documents sont à traiter avec de grandes précautions. Ils ont pour origine une prise de notes sténographiques, suivie d'une transcription plus ou moins exacte et plus ou moins authentique, aboutissant à une publication garantie seulement par le nom de celui qui l'établit. Ce sont là de nombreuses causes d'erreurs, d'omissions, d'additions incontrôlables et même de falsification.

Des journaux personnels ou des rapports sont moins exposés à la contestation. M.Vidal-Naquet rappelle le rapport rédigé par Richard Korherr, inspecteur SS pour les questions de statistique, duquel il retient deux chiffres, celui de 2millions1/2 de juifs "évacués" à la fin de mars 1943, terme que M.Vidal-Naquet comprend comme un synonyme de "tués", sans toutefois citer la phrase allemande ainsi traduite, et d'autre part, celui d'une diminution de 4millions1/2 de la population juive d'Europe à la même date4. Une étude statistique récente dont nous commençons ici même la publication donne de ces chiffres, qu'elle confirme, une interprétation qui n'aboutit nullement à consolider la thèse du génocide5. Le second témoignage cité est le journal du médecin Johann Paul Kremer qui fut affecté au camp d'Auschwitz du 30 août au 18 novembre 1942. A ce titre, le DrKremer eut à soigner de nombreux typhiques et il dut assister à des exécutions de détenus fusillés dans le camp qu'il appelle tantôt des "exécutions" et tantôt des "actions spéciales". Ce témoignage est celui d'un homme qui parle sans haine, avec objectivité et même, en général, avec une sorte de froideur. Il est important pour décrire la brutalité des Allemands et la liquidation par fusillade des déportés malades et à bout de force, ceux qu'on appelait les "musulmans".

Mais, si j'ai bien compris l'analyse qu'en donne M.Vidal-Naquet, le journal du Dr Kremer ne parle pas de "gazages", ne contient pas le terme de "chambre à gaz", et le Dr Kremer ne parle de celles-ci qu'en 1947 dans une déposition faite cinq ans plus tard par conséquent, dans laquelle il en fait mention pour la première fois6.

Un document qui paraît plus impressionnant encore est cité en passant dans un paragraphe consacré aux omissions de Rassinier et d'Arthur Butz. Il s'agit, dit M.Vidal-Naquet, "des documents écrits par des membres du Sonderkommando d'Auschwitz, cachés par eux et retrouvés après la guerre, documents donnant une description précise et concordant avec tout ce qu'on sait par ailleurs du fonctionnement des chambres à gaz"7. Il est dommage que M.Vidal-Naquet ne donne pas à cet endroit des précisions plus étendues. Sur ce document qui paraît capital dans ce débat, il se borne à renvoyer à une édition due au Musée d'Oswiecim en Pologne et à une traduction anglaise. Cette brièveté est regrettable.

Il en est de même d'un autre document significatif que M.Vidal-Naquet se borne à citer en note comme un exemple de "mensonge pur et simple"8. Je cite la note de M.Vidal-Naquet: "Faurisson écrit (p.111) et Thion confirme (p.38, n.31) qu'aucune expertise d'une chambre à gaz n'a été faite. C'est faux: j'ai sous les yeux la traduction d'une expertise réalisée à Cracovie en juin 1945 sur les orifices de ventilation de la chambre à gaz de Birkenau (crématoire n·2) sur vingt-cinq kilos de cheveux de femmes et sur les objets métalliques trouvés dans ces cheveux." Cette note est également trop brève et elle est énigmatique. Comment la chambre à gaz de Birkenau pouvait-elle être située dans le crématoire n·2 qui est, en principe, un bâtiment servant uniquement à l'incinération des corps? Comment vingt-cinq kilos de cheveux ont-ils pu être prélevés dans les "orifices de ventilation" d'une chambre à gaz, qui auraient dû être hermétiquement clos pendant l'opération du "gazage"? Ces dépôts n'auraient-ils pas été découverts plutôt dans les "orifices de ventilation" qu'il est naturel de trouver dans un ensemble de fours crématoires? Dans un tel débat qui est malheureusement technique, ces précisions assez répugnantes sont pourtant indispensables.


Tels sont les principaux documents que j'ai pu relever dans l'article de M.Vidal-Naquet sur le génocide et accessoirement sur le point précis du débat concernant les chambres à gaz. Est-ce à dessein qu'un des documents qu'on peut regarder comme important en cette discussion n'ait pas été pris en compte par M.Vidal-Naquet, mais publié par la revue, immédiatement après son article, sous la signature de M.Pitch Bloch, ingénieur chimiste de l'Ecole Polytechnique Fédérale de Zürich? Il s'agit d'une description, non signée et non décrite, parvenue en 1944 entre les mains de M.Bloch, relatant une opération de "gazage" dans le local habituellement désigné comme la "chambre à gaz" de Birkenau. Cette description n'ajoute rien aux descriptions citées et réfutées par Faurisson, elle n'en diffère que par sa grande précision. Le document est-il authentique? C'est une première question. Est-il fiable? Tout cela est à élucider. Est-ce en raison de ces ambiguïtés que M.Vidal-Naquet a préféré laisser à quelqu'un d'autre le soin de le produire? Le lecteur reste perplexe et son embarras n'est pas diminué lorsque l'ingénieur chimiste qui publie cette pièce décrit le ZyklonB comme un gaz "volatil", affirmation contredite par la notice d'utilisation de ce gaz qui est la principe pièce à conviction du dossier Faurisson9.

La prudence de M.Vidal-Naquet ne se borne pas à cette omission. Félicitons-le, en particulier, de n'avoir pas retenu le livre récent de Filip Müller: Trois ans dans une chambre à gaz auquel la LICRA a décerné un prix littéraire assez imprudent. Et aussi d'avoir parlé comme il convenait des élucubrations commerciales de Christian Bernadac, de Sylvain Reiner, de Jean-François Steiner [10], enfin d'avoir osé écrire ce qui est encore aujourd'hui une opinion originale que les méthodes de guerre des Alliés ont abouti assez souvent à des actions énergiques et peu recommandables11.

Cet effort d'objectivité n'empêche pas le lecteur, s'il est un peu informé, de constater dans l'article de M.Vidal-Naquet des réflexes méthodologiques qui suscitent quelques réflexions. Il est remarquable d'abord que, dans ce dialogue de sourds, chacun a ses témoins qu'il fait défiler à la barre et qu'il ignore les témoins de la partie adverse quand ceux-ci deviennent gênants. M.Vidal-Naquet reproche à Serge Thion de ne pas citer une seule fois le rapport du statisticien Korherr, de ne pas tenir compte des chiffres cités par Hilberg, d'ignorer les documents du Sonderkommando d'Auschwitz, de passer sous silence l'expertise des cheveux de femme de Birkenau12. Mais lui-même escamote la lettre du 19 août 1960 de Martin Broszat, directeur du très officiel Institut d'Histoire contemporaine de Münich, au journal Die Zeit, qui fut le premier, vingt ans avant Faurisson, à annoncer qu'aucune chambre à gaz n'avait existé dans les camps situés sur le territoire de l'ancien Reich13. Il est aussi discret sur le rapport de la Commission de la Croix-Rouge qui visita le camp d'Auschwitz en 1944 qu'il range cavalièrement parmi "ceux qui, de leur propre aveu, n'ont rien vu du tout", sans donner aucune analyse ni extrait de ce rapport qui fut pourtant publié à Genève en 1947. Et comment M.Vidal-Naquet n'a-t-il pas entendu parler du livre pourtant très connu d'André Brissaud sur les SS14, documenté par les confidences d'un des anciens chefs du SD, qui raconte cette anecdote extraordinaire, la visite de Kaltenbrünner en personne venant remettre des décorations militaires allemandes aux déportés d'Auschwitz qui avaient si merveilleusement imité de fausses livres sterling que les Allemands n'eurent pas le temps d'utiliser. Auschwitz était décidément un monde où tout était possible! Mais alors, n'y a-t-il pas, de part et d'autre, une occultation instinctive, ou tout simplement méprisante, des témoignages, qui est, à elle seule, une introduction involontaire à cette analyse méthodologique qui est la principale matière de l'article?

Il est remarquable, en effet, que les pétitions de principe que M.Vidal-Naquet relève dans l'enquête de Faurisson et dans le raisonnement de ceux qui l'ont soutenu ont leur image inverse, mais analogue, chez leurs contradicteurs.

Je ne m'amuserai pas au jeu cruel de les relever. M.Vidal-Naquet est certainement de bonne foi et animé par une conviction sincère. Cela n'empêche pas que toutes les propositions qu'il énumère15 comme autant de "principes" erronés qui inspirent ses contradicteurs correspondent précisément à ce qui est mis en discussion. Car si M.Vidal-Naquet relève six a priori du raisonnement qui relèvent du postulat que le plan d'extermination massive n'est pas prouvé, en revanche il est clair que les a priori de son propre raisonnement relèvent du postulat que le plan d'extermination massive est indiscutable et qu'il faut enquêter à partir de cette conviction. Il y a donc, dans l'un et l'autre camp, une disposition initiale inverse sur une question à laquelle seuls les historiens futurs répondront et qui, par conséquent, reste soumise au jugement de l'avenir. On pourrait faire une remarque semblable sur les méthodes qu'il stigmatise. Nous avons déjà vu que chaque partie avait ses témoins. Ce n'est pas assez. Ces remarques sur les témoignages nous rappellent aussi qu'en tout procès on écoute en haussant les épaules les témoins produits par l'adversaire. Et ainsi M.Vidal-Naquet nous enseigne cette vérité, hélas, commune, que la discipline scientifique ne mène pas toujours vers les eaux calmes et profondes de l'objectivité.

De telles remarques débouchent, d'ailleurs, sur une méthode de lecture qui n'est pas un détail dans ce débat, mais une pièce importante de l'appareil à travers lequel on déchiffre le passé. Reprenant une "analyse" de Mme N.Fresco dans Les Temps Modernes qui n'est rien d'autre qu'une spirituelle série d'épigrammes, M.Vidal-Naquet signale, lui aussi, comme une étrangeté déconcertante ce principe émis par Faurisson à propos de ses études littéraires sur Rimbaud et Lautréamont: "Les textes n'ont qu'un sens ou il n'y a pas de sens du tout." "Absurdité palpable" pour la poésie, qui suggère et recherche les résonances, dit M.Vidal-Naquet, mais acceptable, ajoute-t-il, quand il s'agit du "langage direct"16. Mais, corrige-t-il aussitôt, cette bonhomie ne s'applique pas à l'histoire qui a pour misson de "décrypter".

Cette remarque nous entraîne loin. Car il est supposé, et même proposé comme un axiome, que les documents sont toujours menteurs, car ils sont rédigés en langage codé. Le travail de l'historien consiste donc d'abord à décoder. Le circuit du raisonnement apparaît ici très nettement en filigrane. On pose d'abord comme en évidence la volonté de génocide. On déclare ensuite que cette volonté de génocide est tellement atroce qu'on ne doit pas s'attendre à ce qu'elle soit jamais exprimée dans un ordre, une circulaire ou une instruction. On en conclut qu'il faut la découvrir dans des équivalents, des euphémismes que l'historien doit traduire en "langage direct". Est-il venu à l'esprit des historiens qu'on risquait de ne rien démontrer du tout si l'on commençait par poser comme une évidence indiscutable servant de base à toute recherche ce qu'il s'agit, en réalité, de rechercher objectivement?

Cette méthode de lecture aboutit à des interprétations contraires et à des discussions qui sont souvent sans issue. Celles-ci ont lieu le plus souvent sur la traduction des textes qu'on retient. Quand les uns rencontrent le mot allemand ausrotten, ils le traduisent par le mot français "extermination". Pour les autres, ce même mot doit être pris dans son sens littéral qui est "déraciner". C'est une bifurcation capitale: chacun prend à droite ou à gauche selon sa conviction. Pour les uns, ce mot ausrotten conduit au génocide, par conséquent aux chambres à gaz. Pour les autres, il s'agit de "transplanter" donc de transporter, d'installer ailleurs. Même difficulté pour traduire le mot Sonderbehandlung. C'est un "traitement spécial" disent les uns, ce qui veut dire une élimination. Les autres répondent que behandlung signifie "attitude", "comportement", "conduite" et qu'il s'agit donc seulement d'un comportement particulier, concernant les déportés juifs ou les déportés malades, ce qui désignerait, selon eux, un triage. M.Vidal-Naquet signale dans une note17 des documents dans lesquels le mot Sonderbehandlung équivaut à "exécution". C'est aussi le sens qu'on peut lui donner dans certains passages du journal de Kremer. Mais personne ne nie qu'il y ait eu des exécutions dans les camps. Peut-on dire que l'équivalence avec "gazage", chaque fois qu'on trouve ce mot, soit démontrée par ces exemples18? Il en est de même des divergences sur le sens du mot Sélection qui, pour les uns, évoque un troupeau se dirigeant vers une "chambre à gaz", pour les autres la séparation entre ceux qui sont aptes au travail et ceux qui ne le sont pas. On enjolive tout cela d'interrogations indignées, ou encore d'émotion. C'est inévitable, on ne le comprend que trop. Mais cela ne résout pas les obscurités des vocabulaires.

Le "décodage" recommandé par M.Vidal-Naquet risque donc fort d'aboutir à un procès de tendance. Si vous donnez aux mots un sens qu'ils n'ont pas, disent les partisans de Faurisson, vous affabulez. Si vous ne les acceptez pas avec ce sens second, disent les adversaires de Faurisson, vous mentez, et vous faites "l'apologie du crime par dissimulation du crime"19: accusation grave qui est un appel discret au Ministère Public.

Il ne faut pas s'étonner, dans ces conditions, si les reproches que se font les deux camps sont aussi interchangeables que les pétitions de principe qui ont été relevées plus haut. Tous les griefs que M.Vidal-Naquet rassemble dans sa conclusion reprennent à peu près mot pour mot le réquisitoire de Rassinier, de Faurisson et d'Arthur Butz contre les historiens qu'ils appellent "exterminationnistes". Lorsque M.Vidal-Naquet caractérise leur raisonnement en le décrivant comme "un discours qui remplace le réel par le fictif"20, il a l'air de paraphraser le titre du livre d'Arthur Butz, "la mystification du XXème siècle". Plus loin, les thèses des historiens qu'on appelle "révisionnistes" sont sommairement définies comme "un mensonge total"21. C'est à peu près l'expression employée par les publicistes d'extrême droite qui se sont réunis aux Etats-Unis quand ils parlent de la littérature concentrationnaire. Enfin, quand M.Vidal-Naquet, mentionnant l'ouvrage consacré à l'affaire Dreyfus sous le pseudonyme de Dutrait-Crozon considère qu'il exprime l'entêtement de "tout un courant minoritaire enfoncé dans son idéologie sectaire "22, est-ce qu'on ne peut pas se débarrasser de la même manière de l'obstination de ceux qui aujourd'hui font coïncider leur histoire de la guerre avec un acte d'accusation contre le régime de l'Allemagne en guerre?

Est-ce qu'il n'y a pas dans ces discussions passionnées, même lorsqu'elles se présentent comme des contributions à la vérité historique, une part de prévention? Presque tous les historiens qui ont soutenu la thèse de la volonté d'extermination des juifs sont eux-mêmes des intellectuels juifs. Même si l'on estime naturelle et fondée leur hostilité au national-socialisme, peut-on les regarder comme des juges impartiaux ou simplement comme des rapporteurs désintéressés? Un bon nombre de ceux qui soutiennent la thèse contraire sont des nationalistes allemands ou d'anciens nationaux-socialistes, ou des hommes qui refusent de condamner sans examen le national-socialisme. Ceux-là aussi sont des esprits prévenus. Ils transportent dans leur vision de l'histoire leurs sentiments et peut-être leurs illusions. Mais alors à qui peut-on faire confiance? Où sont les hommes qui se lèveront pour porter un témoignage impartial, les historiens nouveaux qui préfigureront peut-être la revision que l'histoire fera certainement demain?

Comment ne pas répondre à cette interrogation sans désigner les hommes que M.Vidal-Naquet interpelle? Quel intérêt avait Paul Rassinier, résistant déporté, militant socialiste, revenu presque mourant d'un camp de concentration, sereinement installé dans un fauteuil de député, à détruire sa situation présente, à renoncer à l'avenir confortable qui lui était promis, à s'exposer à la calomnie, aux persécutions, à la haine? Quel intérêt pouvait avoir Arthur Butz, paisible mathématicien américain, éloigné non seulement de nos passions, mais de toute activité politique, à dénoncer comme une imposture ce que tout le monde regardait comme la vérité, à y consacrer une partie de sa fortune, à affronter les déboires que son livre lui a attirés? Pourquoi Robert Faurisson, à demi-Anglais, élevé dans le respect de la Résistance, étranger à toute germanophilie, a-t-il abandonné ses pantoufles paisibles de professeur à l'Université de Lyon pour accepter le poids et les tribulations d'une rectification de l'histoire qui aurait dû le laisser parfaitement indifférent? Et que dire de Serge Thion, ancien marxiste, gauchiste, lecteur enthousiaste de Libération, qui vient rejoindre volontairement ces excommuniés de la pensée? Pourquoi tant d'hommes jeunes, étrangers aux passions qui brouillent peut-être nos regards, acceptent-ils de sacrifier leur carrière et leur tranquillité pour apporter une contradiction qui dérange si audacieusement les certitudes paisibles d'une opinion moutonnière? Pourquoi?

M.Vidal-Naquet ne se préoccupe pas dans son article de cette étrange entrée en scène de l'impartialité. C'est pourtant un aspect important de cette contestation qui l'indigne. Certes, il est en droit de relever chez ces contradicteurs des expressions exagérées, des généralisations imprudentes. Ils n'ont pas tous cette prudence feutrée des universitaires chevronnés, ils ne portent pas tous sur leur manche les chevrons et les écussons de la hiérarchie académique. Rassinier n'était peut-être pas ce que M.Vidal-Naquet appelle un "lecteur philosophe". Un ethnologue éminent peut regarder peut-être ce professeur de C.E.G. comme un va-nu-pied de la pensée. Cela n'enlève rien à la gravité de ces voix imprudentes qui s'élèvent dans le silence et la réprobation.

M.Vidal-Naquet termine son article par cette phrase célèbre de Chateaubriand, qui lui servait de consolation, dit-il, dans ses moments d'épreuves: "Lorsque, dans le silence de l'abjection, on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples." Cette phrase, que, dans sa préoccupation univoque, il n'applique qu'à lui-même et à ses amis, comment n'a-t-il pas pensé qu'elle pouvait être revendiquée aussi par ses contradicteurs?

Maurice BARDECHE.


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