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UNE ALLUMETTE SUR LA BANQUISE

(1993)

par Serge Thion

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Chapitre sept

LES COLPORTEURS DU NEANT

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| Conclusion |

Les âmes publiques-- ai-je besoin de le
notifier-- sont tous ceux qui pratiquent,
en quelque manière que ce soit, la vendition
de la Parole au préjudice des agonisants de
ce monde, incapables de soupçonner leurs
homicides sophistications... Remarquez bien
qu'il est inutile, pour se livrer à cette industrie,
de posséder une part supérieure, d'être un
lumineux individu, d'avoir dans le cerveau
les tisons d'Hécate où les marécages
phosphorescents des Océanides. Ce serait
plutôt gênant et ruineux, car les douanes sont
si sévères à l'entrée de la tête humaine que
le commerce de la pensée ne peut enrichir
que les colporteurs du néant.

Léon Bloy (Belluaires et porchers, XIX)

 

 

Le petit recueil de textes qu'on vient de lire n'avait d'autre ambition que de servir à certains esprits, qui se sentiraient un peu accablés par la touffeur de l'air du temps, de manuel de civisme intellectuel, agrémenté de quelques exemples. Je voudrais en quelques lignes expliciter cette première phrase qui contient la totalité des intentions qui ont présidé au rassemblement des pages qui précèdent.

L'air du temps, ou ce que nos voisins d'outre-Rhin appellent le Zeitgeist, l'esprit du temps, concerne non seulement la façon de penser de ceux de nos contemporains qui ont la possibilité de s'exprimer publiquement mais aussi leur façon de sentir, de réagir aux événements, de les intégrer dans tel ou tel système plus ou moins cohérent qui sert d'explication du monde, pour ne pas employer l'expression tout aussi germanique mais nettement plus ambitieuse et qui ne correspondrait peut-être pas à notre réalité du moment, de Weltanschauung, qu'il faudrait d'ailleurs plutôt traduire par l'action de regarder le monde. C'est cette expression publique, à force ouverte, qui est routinièrement considérée comme la "réalité". Car, plus sans doute que dans aucun autre auparavant, nous vivons dans un monde où l'image de la réalité passe pour la réalité elle-même. L'élément le plus visible de ce dispositif est évidemment la mode. Dans une société de masse, il est normal que les mouvements de l'intelligentsia soient aussi des mouvements suivis massivement. C'est même une fonction essentielle de l'intelligentzia que de servir de locomotive, de fournir de la "nouveauté", ingrédient aussi nécessaire au commerce des idées qu'à celui des choses, comme le glutamate de sodium, cet "éclairant du goût", l'est à certaine cuisine chinoise.

Les déplacements du champ idéologique, effectués par quelques uns qui sont dotés, pour des raisons variées, d'un certain pouvoir, d'ailleurs éphémère, sont donc naturellement suivis par des troupeaux d'esprits déjà domestiqués. La constitution de ces pouvoirs relèverait d'une sociologie que nous ne chercherons pas à formuler ici mais elle a évidemment beaucoup à voir avec le pouvoir politique, le statut social, l'argent, les relations, toutes choses qui, confondues, aseptisées, déréalisées, vendues et reproduites en grand nombre, s'appellent aujourd'hui "l'image".

Il y a donc des gens qui ont une "image", source de profits personnels monnayables de mille façon, gros sous, fonctions, liberté de parole, impunité, repas fins, à-côtés érotiques, mondanités, colloques à l'italienne, que sais-je encore. Comme ne l'aurait pas dit l'ineffable Jankélévitch, nous vivons sous le règne du n'importe quoi. La meilleure preuve en est que nul ne s'étonne de rien. Qu'une vieille fripouille stalinienne, pousseur de chansonnettes, comme Yves Montand, vienne un jour pleurer à la télévision pour demander qu'on donne des sous à l'Armée à cause des Russes qui sont sur le point de nous manger, personne ne s'étonne et, dans la rue, les enfants ne lui jettent même pas de pierres, comme ils le feraient à un quelconque chien galeux. Ce genre de choses, comme d'autres, encore plus scandaleuses ou plus ridicules, arrive tous les jours. Il n'est que d'ouvrir un journal, d'acheter un livre dont "tout le monde parle", de tourner le bouton d'une radio ou d'un téléviseur pour acquérir la certitude absolue que le lecteur ou l'auditeur sont pris pour de parfaits crétins, dépourvus de mémoire, de bon sens, ou seulement de cinq minutes pour réfléchir et passer la "nouvelle" qui vient de lui parvenir au crible de la raison ordinaire. Voyez la Roumanie de décembre 1989 et les bobards draculesques de la télévision [(1). Les principaux acteurs, ceux qu'on appelle les "vedettes" ou les "stars" ("stars" de la télévision, mais aussi "stars" du football ou de la philosophie, ça se vaut) sont de simples tâcherons qui cherchent à pérenniser la rentabilité de leur "image". On ne saurait les tenir pour responsables de leurs dires, ils n'ont que la dure vie des marionnettes. Ils expriment ce que tout bon citoyen doit ou devrait penser. Ils ont été choisis pour leur conformité aux besoins de manoeuvres que le pouvoir doit constamment organiser sur le terrain de l'opinion publique, ou du moins du mythe qui en tient lieu. Qui se rappellerait sans gaieté le surgissement médiatique d'une bande de médiocres renégats, d'esprits mous et tièdes comme crottins de Chavignol, institués "nouveaux philosophes", sous le pontificat de Giscard?

Que les gens qui sont momentanément au pouvoir éprouvent le besoin de monter des opérations, on le conçoit bien si l'on saisit toute la précarité de leur situation. Mais d'autres "opérations" sont menées du sein même de l'intelligentzia qui grouille d'affamés, de prébendiers en chaleur, de mille nabots de l'intelligence. Parfois les deux se mélangent, comme lorsque le minuscule Max Gallo, flairant déjà le maroquin, se mit en demeure, pendant l'été 1983, de réclamer un soutien vocal au milieu de ce qu'il appelait le "silence des intellectuels", qui ressemblait fort à celui de la digestion après la jappée. D'autres sont moins politiques et se contentent de "coups" qui assurent leur longévité, faisant de leur versatilité un argument même de vente. Ne citons qu'un emblème qui fera rire ou vomir, selon les tempéraments: Philippe Sollers. Ite missa est.

 

Aujourd'hui qu'on ne va plus à l'usine à quatorze ans, tout le monde est devenu intellectuel, peu ou prou. Des millions de gamins anémiques passent quelques unes des plus belles années de leur vie à subir une "mise en forme" de leur belle intelligence naturelle, qui serait plutôt une "mise en plis". Ceux qui montreront les meilleures "compétences linguistiques" seront promus au rang d'intellectuels patentés. Les plus souples rhéteurs seront les "grands" intellectuels. Les autres rejoindront les bataillons de spécialistes en "ingénierie sociale", que l'on appelait autrefois la manipulation des consciences. Du curé au sociologue, la trajectoire est roide. Se succèdent donc à la sortie des pénitenciers scolaires des générations de quasi-analphabètes, semi-éduqués, sous-cultivés, mais empreints d'une "forme" d'esprit qui leur donne l'illusion de comprendre le monde où ils vivent, à condition d'en recevoir quotidiennement le contenu qui vient justement s'adapter à ce qui leur sert de cerveau, comme le tenon à la mortaise [(2)]. A tous on apprend le beau langage, la juste façon de disserter en trois parties, de faire semblant de savoir ce qu'ils ignorent absolument et surtout de se départir de ce défaut terrible et justement puni par les lois, la curiosité. Voltaire étant mort et enterré depuis deux cents ans, on peut maintenant tranquillement chasser le doute-- la science est là, quelque part dans les cieux, qui répond à tout-- avant d'assommer le douteur. Des gens qui doutaient ont été poursuivis de ce seul chef devant les tribunaux, et condamnés. Haro.

 

Un petit manuel de civisme intellectuel comprendrait donc un article principal: douter. Mais dans le doute il ne convient nullement de s'abstenir. Le doute est un moment, un passage à l'acte d'intellection, un sursaut au delà de la passivité. Ensuite l'aventure commence. A qui veut comprendre le monde dans lequel il vit, rien n'est donné d'avance. Tout est caché, exprimé dans un langage convenu ou cryptique. Il lui faut suivre des pistes, éviter des embûches, lancer des passerelles dans le vide, franchir les murailles de cités interdites. Nul n'y est obligé, certes car le danger n'en est pas absent. Mais enfin certains le veulent et presque tous le pourraient, au moins à leur échelle, en s'appuyant d'abord sur ce qu'ils connaissent d'expérience, et de là, gagnant de proche en proche, ils parviendraient à saisir la réalité d'une fraction au moins du monde qui les entoure et qui les étreint. Il n'est besoin que d'un peu de volonté et surtout de faire le premier pas. Vous avez le sentiment qu'un journaliste, un puissant de ce monde, un parleur a dit, ou écrit, une contre-vérité patente, quelque chose de palpablement faux ou stupide ou ignoble? Ecrivez-lui, téléphonez-lui, appelez-en à son chef, ne lui laissez aucun repos jusqu'à ce qu'il découvre sa vraie nature de trompeur, ou de flic de la pensée, ou encore, mais le cas est rare, qu'il manifeste une quelconque forme de repentir. C'est ça le civisme. C'est l'obligation tenace de ne pas se laisser traiter comme des moutons par des bergers indolents. Cela vaut pour tous les pouvoirs, tous les partis, tous les organes de presse, même ceux que vous aimez bien, si vous avez assez d'estomac pour en aimer aucun.

Ces gens qui "font" l'opinion ne peuvent se la "faire" que parce qu'ils sont auréolés d'une bienheureuse irresponsabilité. Tous ceux qui aujourd'hui refusillent Brasillach avec gravité, ou avec ardeur, seraient diantrement surpris de recevoir un soufflet pour prix de leur dernier article. Le plus simple tartinage est source d'une immunité quasi-diplomatique. Dans un monde où les individus ayant cet accès médiatique seraient responsables, pourrait-on voir le patron d'une organisation humanitaire, la plus riche en France, mentir comme un mauvais camelot à propos des gens qu'il est censé secourir et ensuite les abandonner pour faire sa campagne électorale, se retrouvant alors après cette forfaiture Ministre des Droits de l'Homme? Ne serait-ce pas une horrible dérision? Ce Malhuret ne mériterait-il pas de passer devant une cour martiale composée de paysans éthiopiens affamés? Ce jugement ne pourrait-il avoir lieu au moins dans l'esprit de ses concitoyens, poussés par la seule vertu de leur civisme et de leur dégoût devant l'injustice? Ne devrait-on pas convoquer un million de victimes à trépigner ensemble de rage devant un ministère tout droit sorti de l'imagination d'Orwell?

Un exemple. Recru de propos scandaleux, j'écris un jour à André Fontaine, le directeur du Monde. Je titre ma lettre, on verra pourquoi, "Pour une indignation sans limite" (26 septembre 1985):

Nous avions lu, il y a quelques semaines, une des affirmations les plus choquantes qu'il nous ait été donné de lire dans les pages du Monde depuis fort longtemps. Votre correspondant à Alger, à la veille de quitter ce poste, trouvant déplorable que la presse algérienne rappelle avec insistance quelques aspects parmi les plus atroces de la répression qu'exercèrent là-bas les troupes françaises, jugeait qu'il s'agissait là d'une campagne qui équivalait aux campagnes racistes menées dans notre pays contre les Nord-Africains. J'ai été sensible au progrès ainsi effectué dans la dépravation morale par la possibilité même de passer un jugement de cet ordre, dans vos colonnes. Sur un plateau de la balance, le racisme d'une bonne partie des Français, sensible pour des millions d'étrangers, et qui fait chaque années des morts, par dizaines; dans l'autre, le souvenir des atrocités subies réellement (votre journal l'a prouvé maintes fois en son temps), et qui témoignent de notre indéniable culpabilité. Dire que la balance s'équilibre est moralement monstrueux.

Ceci témoigne en outre d'un singulier aveuglement: ne passons-nous pas notre temps, en France, à remâcher indéfiniment les souvenirs amers de l'occupation allemande, dans les journaux, les livres, les films, au point que ce rabâchage en devient stupide? Ce droit de rappeler le passé, de le sanctifier, au besoin de le déformer et de l'inventer, de le remodeler au gré des besoins du moment, ce droit dont nous usons et abusons tous les jours serait-il dénié aux Algériens parce que ce passé-là, où nous étions les bourreaux, nous préférons l'oublier?

Vous en appelez (jeudi 19 septembre) aux "limites de l'indignation". Vos propos apparaîtront à beaucoup en deçà des limites de leur indignation. Parlant des services secrets, à un moment où il est avéré qu'ils s'attaquent à de pacifiques objecteurs en coulant des navires et en assassinant des gens, vous proposez de leur tirer votre chapeau parce que "leur seule motivation est le patriotisme". Vous insistez d'ailleurs, contre toute vraisemblance, sur l'idée qu'ils n'auraient pas voulu tuer. Les informations publiées début juillet par votre journal montrent au contraire que les bombes étaient destinées d'abord à liquider l'état-major de Greenpeace, rassemblée à ce moment-là sur le Rainbow Warrior.

Le dévoiement du patriotisme en actes d'agression a déjà coûté la vie à quelques dizaines de millions d'hommes au cours de ce siècle. Ce que vous appelez "patriotisme", d'autres, ici et ailleurs, le nommeront "terrorisme d'Etat". On ne doit modérer son indignation devant aucun des innombrables terrorismes d'Etat, ni quand les Français tuent les gens de Greenpeace, ni quand les Soviétiques et les Israéliens abattent des avions civils, ni quand les Américains minent les ports du Viêt-Nam et du Nicaragua, ni quand les services italiens font sauter les trains et les gares, etc. La liste de ces crimes d'Etat serait très longue à établir. Vous devez des excuses à ceux de vos lecteurs qui ne se reconnaissent ni dans ces agissements criminels, ni dans vos efforts pour sauver la réputation d'inutiles spadassins, ni dans votre adoration de la raison d'Etat.

M. Fontaine étant occupé, il délégua Pierre Drouin, qui m'écrivit le 8 octobre:

Je comprends votre point de vue sans toutefois le partager. Pourquoi l'Algérie ressort-elle maintenant des informations sur des faits de répression de l'armée française au temps de la guerre? [On a retrouvé des charniers. Il est difficile de faire 300.000 morts sans laisser quelques traces. L'amnistie des coupables ne dissout pas le squelette des victimes, S.T.] Ce harcèlement est étrange. C'est comme si dans la presse française, sans doute pour aider au rapprochement franco-allemand et fortifier l'avenir de l'Europe, on se mettait à rappeler tout le temps Oradour-sur-Glane et autres abominations des SS pendant l'Occupation. [C'est pourtant très exactement ce que fait "tout le temps" la presse française et Le Monde en particulier, S.T.] Le mot de racisme est peut-être excessif mais il y a en tout cas une manifestation de xénophobie qui doit sans doute servir à la politique intérieur de M. [le président algérien] Chadli.[Ceci n'a nullement été démontré. Il faut dorénavant savoir que la dénonciation des crimes commis par des troupes étrangères est de la "xénophobie". Elle est donc de ce fait condamnable, bien que nous la pratiquions quotidiennement. Mais pour nous les étrangers sont les Allemands. C'est forcément différent...]

Nous sommes tous responsables d'un monde dont nous savons bien dans notre for intérieur qu'il est atrocement injuste et que, d'une façon ou d'une autre, il finira mal. Mais justement cette responsabilité est dans nos mains: elle commence par le devoir de le comprendre, d'en démonter les mécanismes, d'en crever les paravents, d'en balayer les fausses pudeurs. Il n'y a pas que l'Etat qui se réfugie derrière le secret, la "raison d'Etat", pour commettre ses forfaits contre les individus et l'intelligence. Les autres institutions aussi, avec toute la vie sociale, et nous en sommes partie prenante. Notre responsabilité est là et si nous ne l'assumons pas, nous n'aurons aucune raison de nous plaindre lorsque nous serons traités comme du bétail, poussés à la guerre, atomisés, vitrifiés, holocaustiqués, ou simplement tondus, insultés par une flicaille avinée, ou seulement abrutis par le spectacle du sport et des informations, décervelés par une "culture" lyophilisée, réduite à des comprimés de diverses couleurs étiquetés "chant eskimo", "complainte berbère", "roman japonais", "tombeau aztèque", "Vivaldi à Louxor", "Sibelius au Congo" et autres objets d'une consommation rapide, anesthésique, inconséquente, jetable, oubliable, oubliée.

A titre d'exemples destinés à égayer les longues soirées d'hiver et comme un geste de pure amitié à l'égard des esprits connus et inconnus qui me sont fraternels, j'ai donc rassemblé ces quelques textes écrits ces dernières années qui n'ont en commun que d'être des réactions envers ce que j'ai ressenti comme des outrages à l'intelligence commis par certains individus en situation de s'exprimer publiquement, faculté de réagir qui m'est assez généralement refusée par l'effet de ce qu'on appelle parfois la liberté de la presse. J'avais écrit, il y a déjà longtemps, prévoyant quelques tempêtes, que je ne poursuivrais pas devant des tribunaux les gens qui jugeraient bon de m'insulter ou de me calomnier, à cause de mes écrits, pour la bonne et unique raison que je suis, moi, un partisan décidé de la liberté de la presse et de la parole. "La liberté!" disait Léon Bloy. "Cette salope soixante-dix sept fois infâme de liberté qu'il faut prendre de force et mener au lit à coups de botte, car elle ne se donne jamais qu'aux pourceaux et aux assassins" [(3)]. Le simple droit de réponse devrait garantir cette liberté. J'ai eu l'occasion de noter qu'il faudrait presque toujours le faire reconnaître par un tribunal, ce qui fait qu'il est moins un droit que le produit de la faveur d'un magistrat, et que les chausse-trapes de la loi en font dans tous les cas une farce pure et simple.

On se demandera avec raison si ces interventions intempestives ont la moindre efficacité. Il faudrait le recul du temps pour se prononcer mais la question n'est pas là. L'efficacité réside dans l'hygiène élémentaire de l'esprit individuel qui peut ainsi transférer la souffrance que lui occasionne l'agression de la bêtise et de l'idéologie sur l'auteur de cette souffrance, le jivaro réducteur de tête qui sans cela échapperait à toute forme de punition. Il est bon, il est souhaitable que les Jivaros qui règnent sur notre monde intellectuel connaissent à leur tour la crainte et le tremblement. Le sort de mes interventions a été fort inégal, comme on s'en doute, mais le recours à cette forme de publication que les Russes ont développée, par pure nécessité, sous le nom de "samizdat"-- ce qui veut dire "édition par soi-même"-- s'est révélé un instrument extrêmement "performant"-- comme on dit aujourd'hui-- par rapport aux moyens investis. C'est au civisme des autres, qui ont bien voulu répercuter ces petits papiers, toujours signés, que je le dois et je tiens à rendre hommage à tous ceux qui ont ainsi contribué à la circulation des idées, en marge de cette sorte de code de la route qui prétend régir ladite circulation. A chacun d'en faire autant.

 

PACOTILLE

 

Des calomnies par plein paniers, certes, il y en eut, et provenant surtout de quelques officines spécialisées, assurées de l'impunité, comme le Nouvel Observateur, Globe ou l'Evénement du jeudi. Il y eut aussi les rumeurs idiotes (ce professeur de sciences politiques affirmant à ses étudiants que Serge Thion avait écrit-- fait avéré-- un livre sur l'Afrique du Sud, donc en faveur de l'apartheid!) et les manoeuvres pour faire annuler mes interventions lors de conférences ou de colloques. J'ai jugé qu'il n'y avait rien à faire devant ces obscurs remuements.

Et puis on a parlé d'un certain Taguieff, Pierre-André; il serait comme le vaillant successeur d'un Vidal-Naquet fourbu. Il a écrit un gros livre sur le racisme et l'antiracisme dont la rumeur a dit du bien. Plus récemment, il a publié un copieux topo sur le révisionnisme, m'a-t-on dit, 80 pages, dans Les Temps Modernes (n° 520, novembre 1989). Fallait-il vraiment ingurgiter ce nouveau pensum, après les grelottantes vaticinations de Finkielkraut [(4)], qui allait évidemment encore une fois tourner autour du pot, parler de révisionnisme sans parler de révision?

J'ai fait cet effort. J'ai constaté avec surprise que Pierre-André Taguieff, pour se trouver des adversaires faciles, consacre un énorme nombre de pages à des auteurs à peu près dépourvus de lecteurs, comme Amaudruz, ou à des psychopathes caractériels en état de délire avancé, comme Olivier Mathieu et Alain Guionnet [(5)]. Longtemps avant de tomber sur les délires de l'antisémitisme le plus traditionnel, celui des Protocoles, Guionnet avait déjà donné l'exemple d'une extravagance sans limite avec un livre qui "expliquait" la Chine ancienne par Sumer et réciproquement, et autres billevesées qui ne peuvent provenir que d'un esprit dérangé (Jacques Moulin (l'un de ses nombreux pseudonymes), Le Mode de production des hommes-plantes, édité à compte d'auteur, 1980, 178 p.). Stupidité et ignorance poussées à un tel point, je n'avais jamais vu. Ce livre devrait figurer dans les collections d'Art brut.

Consacrer tant de pages à ces fumisteries sans talent dénote chez Pierre-André Taguieff, à mon avis, un profond manque de sérieux [(6)]. Il se présente in fine (p. 44) comme "analyste des configurations idéologiques contemporaines", ce qui implique une démarche simple: tous les discours qu'il étudie émanent des "ennemis" de sa croyance centrale: la défense d'Israel et des Juifs [(7)]. Il ne se posera à aucun moment la question de savoir s'il y a le moindre rapport entre ces discours et une quelconque réalité. Vérité et réalité sont des catégories totalement absentes de son "analyse" puisqu'il traite des "idéologies". Ne prenons qu'un seul exemple: "C'est ainsi que les stéréotypes les plus négatifs concernant Israel et le sionisme sont devenus idéologiquement recevables, puis culturellement acceptables, enfin politiquement respectables: étapes de l'acquisition d'une légitimité". Ces "ethnotypes satanisants" (c'est comme ça qu'il écrit) n'ont évidemment aucun rapport de cause à effet avec, par exemple, la politique israélienne de répression dans les Territoires occupés, ou avec Sharon et l'invasion du Liban en juin 1982, ou avec Sabra et Chatila, ou avec quelque réalité que ce soit, mais seulement avec l'immonde désir idéologique de "sataniser" les juifs. Avec cette méthode simplissime, tout discours n'est que pure idéologie sauf que, dans le cas présent, le discours israélien, ou pro-sioniste, ou judéophile, ne relève pas de l'analyse des "configurations idéologiques contemporaine". La lettre, seulement la lettre, et vidée de son sens.

On est dans l'empyrée où les idées ne sont que des boules de billard, lisses et interchangeables, ce qui permet d'écrire des fatrasies macaroniques dans ce genre: "Si en effet l'antisionisme fonctionne comme une vision du monde constituée, après avoir assimilé les représentations anti-impérialistes et "antiracistes", ce révisionnisme ne peut circuler et acquérir une légitimité culturelle et politique qu'en s'intégrant dans l'antisionisme". Ce billard des abstractions (l'anti-impérialisme ne serait pas une réalité, un vécu concret, mais une "représentation", sans doute méchante, peut-être même un fantasme agressif) est comme celui qu'on joue sur une vraie table: un coup peut se jouer dans un sens ou en sens inverse, ce qui compte, c'est l'entrechoc des boules.

Ce Pierre-André Taguieff n'est lui-même qu'un pâle idéologue de l'idéologie. Sous le vernis du jargon classificatoire, sa pensée reste indigente et indigeste. Son énorme masse de références bibliographiques donne d'ailleurs à penser qu'il y a davantage de spécialistes de la critique des textes racistes, ou prétendus tels, que d'auteurs racistes-- ou assimilés comme tels par lui-- et qu'ils produisent bien davantage. Beaucoup de marteaux-pilons pour écraser quelques vraies mouches.

Le titre de l'article nous dit déjà tout: "La nouvelle judéophobie, Antisionisme, Antiracisme, Anti-impérialisme". Il en découle que tout propos concernant un aspect quelconque du monde juif et de l'histoire juive (par exemple, la proposition: "Le sionisme participe de l'entreprise colonialiste au Moyen-Orient") qui ne se situerait pas dans la stricte obédience qu'il faudrait donc appeler "judéophile", relèverait ipso facto d'une judéophobie, ancienne ou nouvelle, raciste ou antiraciste, ou plutôt "pseudo-antiraciste". Confondante sottise. Pour les besoins de sa cause, Pierre-André Taguieff est obligé de recourir à une perpétuelle cascade d'équations, symbolisée par le constant recours au trait d'union entre les mots (ex.: "révisionnisme radical-négateur ou modéré-sceptique"), dont l'aboutissement est ce qu'il appelle sans rire un "monstre idéologico-mythique": "un anti-impérialisme antiraciste antijuif" (p.3). Et pour le démontrer il faut d'abord ressortir des tiroirs policiers où elle sommeille cette équation supplémentaire: extrême gauche= extrême droite. Il ne voit pas que si toutes deux critiquent l'ordre établi, ce n'est pas pour les mêmes raisons et ce n'est pas dans le même but [(8)]. Il parle ainsi (n.32 p.61) "du trajet idéologique de Serge Thion", rangé parmi les "transfuges de l'antiracisme de gauche, devenus antijuifs..." Cette immonde calomnie est sotte, grotesque et indigne. Et un individu qui se livre à une telle bassesse (car où trouverait-il un mot pour la justifier?) perd tout droit au respect.

Que pour le reste Pierre-André Taguieff règle ses comptes avec une extrême-droite qui semble le fasciner comme la fourmi fascine l'entomologiste, c'est à ces gens-là de juger comment ils sont traités [(9)]. Le révisionnisme n'est pas un mouvement ni même une attitude politiques et il y a, chez les révisionnistes la même proportion qu'ailleurs de crétins des Alpes. Que Pierre-André Taguieff considère le révisionnisme comme mal perçu et mal compris par ses critiques les mieux reçus m'apparaît comme une banalité pauvre. Qu'il propose de prendre au sérieux "l'affaire du révisionnisme" où se jouerait "le destin des mythologies anti-juives, et tout autant celui des Juifs" me semblerait une bonne nouvelle si cela était vrai, à condition de pousser le parallélisme un cran plus haut et de dire qu'il s'agirait plutôt du destin des "mythologies juives". C'est bien ce que dit l'analyse de l'Israélien Boaz Evron, évoquée plus haut au chapitre 5, celle d'Israel Shahak et d'une partie de la gauche israélienne. De quelque couleur qu'elle soit, aucune mythologie historico-politique ne résistera longtemps au rouleau compresseur révisionniste, qui n'est jamais, après tout, que l'expression d'une simple exigence de connaître la vérité. Voyez ce qui se passe à l'Est, et la formidable exigence de révision historique qui balaie tous ces régimes. Je ne vois pas très bien quelle place Pierre-André Taguieff pourrait faire dans son système de pensée clos à des auteurs aussi férocement anti-impérialistes et antisionistes comme Noam Chomsky, Alfred Lilienthal, Lenni Brenner, et d'autres [(10)] qui ne paraissent pas pouvoir être suspectés de "judéophobie", ancienne, moderne ou future, si l'on veut bien m'éviter la vieille blague de la yiddische Selbsthass (la haine-de-soi) qui n'a rien à voir ici [(11)].

On pourrait facilement montrer que si beaucoup de juifs s'opposent au sionisme, c'est pour protéger et sauver ce qu'ils estiment être la vraie nature de la judéité et aussi, comme disait Karl Kraus à propos du sionisme qui s'auto-proclamait, que "les "shekels" seront nombreux à se déverser dans le fond commun avant que l'idée n'ait fait son chemin selon laquelle la douleur universelle ne nécessite pas de spécialiste" [(12)]. Après tout, si le judaisme a survécu pendant si longtemps, au prix de maintes transformations, c'est bien parce que, pendant l'exil de Babylone, les "leaders de la communauté", comme on dirait aujourd'hui, ont compris qu'il fallait trancher les racines locales de leur culte, faire passer le sacré concrétisé en un lieux précis-- le temple de Salomon-- en un mythe aisément transportable et renoncer à l'indépendance politique pour se mettre sous la haute protection du suzerain étranger. Cette mobilité, ce détachement par rapport à un culte localisé, allait permettre la survie diasporique. Dire désormais "l'an prochain à Jérusalem" voulait dire justement que l'an prochain, on n'y serait pas, mais on serait dans l'attente, l'attente de la Fin. Inversement, les groupes yahvistes, gardiens du Pentateuque, qui allaient choisir la localisation absolue de leur culte, comme les Samaritains sur le Mont Gazirim, près de l'antique Sichem, là ou "Dieu promit à Abraham le pays de Canaan", allaient être broyés par la lourde meule de l'histoire. Qui sait qu'il reste aujourd'hui quelques centaines de Samaritains à Naplouse, au pied du Mont Gazirim? [(13)] Le sionisme ressemble, paradoxalement, à un retour sur les choix opérés dans l'exil babylonien, et à un engagement sur la voie des Samaritains, pourtant honnis et méprisés par les autres juifs. Certains juifs contemporains pensent que le destin juif a tout à y perdre, les uns pour des raisons politiques, comme les auteurs mentionnés plus haut, d'autres pour des raisons théologiques, comme les Neturei Karta [(14)] (qui ont publié aux Etats-Unis le livre du rabbin Moshe Schonfeld, Genocide in the Holy Land) ou le groupe lyonnais qui publiait, il y a quelques années, le bulletin Tsédek, sans compter nombre de religieux en Israel même. Pour Pierre-André Taguieff, ces orthodoxes doivent évidemment tous être des judéophobes.

A vrai dire, si l'on prend par rapport au texte de Pierre-André Taguieff un petit peu de recul, il évoque irrésistiblement, par son absence total du principe de réalité, les exercices dialectique des philosophes staliniens de la belle époque. Cette convergence n'est pas due au hasard. Tâchant comme lui d'appliquer un mythe à la réalité (là l'"Homme nouveau"-- ici, le "Retour"), le sionisme est le stalinisme de notre temps. Tous les deux ont des dogmatiques utopistes, des idéologies qui contrôlent un espace et une population; tous deux ont leurs philosophes et leurs artistes, leurs organisations de masse et leur élite solidement accrochée au pouvoir, leurs bombes et leurs divisions blindées, leur censure et leurs services secrets qui cancérisent le corps politique, avec une ambition totalitaire qui prétend dans les deux cas s'imposer à la conscience universelle grâce à la détention d'un monopole de la "vérité". Tout comme le stalinisme, le sionisme traite ses adversaires par la calomnie (le chantage à l'antisémitisme) et la violence. Quand tout cela s'effondrera (car ce genre d'entreprise fondée sur la force ne dure qu'un temps limité), les générations futures se demanderont comment un dogme aussi artificiel aura pu exercer une influence aussi profonde sur les affaires politiques et diplomatiques, comment la crédulité publique aura pu être si longtemps exploitée, comment les humiliantes horreurs de la répression israélienne auront pu être si longtemps cachées ou sous-estimées. Ils auront besoin d'une bonne dose de révisionnisme pour découvrir, derrière les contes de fées, les solides réalité d'un régime fondé sur les privilèges d'une minorité, la guerre, la dictatures de théocrates athées, la discrimination raciale, les lois d'urgence, la terreur policière, les représailles collectives et le chantage nucléaire. Ces générations futures seront peut-être la proie d'autres mythes mais elles ne nous pardonnerons pas d'avoir prêté la main aux crimes de celui-ci [(15)].

Le parallélisme le plus frappant entre stalinisme et sionisme, à l'extérieur d'Israel, est encore le phénomène de la double allégeance [(16)]. Dans l'adhésion au communisme en France, telle qu'on peut la repérer dans les années 30, on voit la dimension internationaliste faire place peu à peu, par à-coups, à deux loyautés, la première envers l'URSS, seul pays où se construit le "socialisme", et la seconde, subordonnée à la première, envers la France, promise à un même avenir radieux. L'époque de la guerre allait intensifier et solidifier ce double nationalisme, en même temps d'ailleurs que Staline tâchait de séduire les nationalismes latents chez les peuples du vieil empire. Le sionisme a abouti à une pratique similaire puisqu'il a échoué à faire venir la totalité de la diaspora en Israel. Il cherche donc à susciter au sein des communautés une allégeance et une loyauté nationale envers Israel, en créant toutes sortes d'institutions aptes à prendre en charge toutes les nuances qui s'imposent dans la réalité éclatée de ces communautés. Rien n'échappe donc à la prise en charge sioniste, jusques aux vacances et à la gastronomie. Vous en aurez le panorama en écoutant Radio J: "Strauss-Kahn à la mairie de Sarcelles, c'est bon pour la communauté, c'est bon pour Israel-- [annonce offerte par] Hollywood Pizza, la cuisine italienne kasher beitdin" [(17)].

Il existe une vaste littérature sur le sujet de cette double allégeance, avec toutes les gradations possibles entre l'indifférence totale et l'alya, la "montée", l'installation en Israel. Les controverses vont bon train, à l'intérieur comme à l'extérieur de ce qu'il est convenu d'appeler la communauté [(18)]. Tout cela serait pour moi dépourvu du moindre intérêt s'il ne s'avérait que nous entrons de plus en plus avant dans une nouvelle ère des nationalismes. Beaucoup de gens le disent et, par exemple, mon excellent collègue Alain Touraine dans un article du Monde (13 mars 1990) intitulé "La question nationale et la politique française". Il observe la montée de la question nationale dans la droite comme dans la gauche, note qu'elle a pris l'ascendant sur la question sociale et prévoit qu'elle fracturera l'actuel clivage politique pour entraîner une recomposition des forces politiques, distribuées entre un pôle "démocrate" et un pôle "national". Cette analyse me paraît malheureusement correcte et l'on peut donc prévoir que le sionisme, et son système d'allégeance nationale à un pays étranger, va être soumis à des pressions de plus en plus fortes. Car il faudra bien, d'une façon ou d'une autre, réintégrer les électeurs du Front national dans le jeu politique pour sauver le régime d'une dangereuse désaffection. La seule façon, pour la droite, de s'en sortir et refaire son unité, c'est de récupérer la thématique du Front national en éliminant, si faire se peut l'équipe Le Pen. La question de la double allégeance viendra immanquablement sur le tapis (ce dont je n'ai cure, étant dans l'incapacité d'éprouver le moindre frisson nationaliste).

Tout cela tétanise passablement la classe politique et l'intelligentzia. Dans l'arsenal des calomnies, on trouve assez souvent le thème si délicatement exprimé par un certain Guirchoun dans Le Nouvel Observateur (25 septembre 1987): "La Vieille Taupe roule pour les ripoux de l'extrême-droite internationale". Il y a fort longtemps que j'avais mis, dans un texte publié en 1985, les choses au point au sujet de M. Le Pen, un Français, notons-le, d'assez fraîche date puisque l'appartenance "nationale" de ses ancêtres ne remonte qu'à 1532.

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