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RAPPORT D'EXPERTISE

SUR LA FORMATION ET LA DETERMINATION

DES CYANURES ET DE LEURS DERIVES DANS LES

"CHAMBRES A GAZ" D'AUSCHWITZ

par Germar Rudolf



2/4 ------------> [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ]

[Pour les tableaux, les formules chimiques écrites sous forme canonique, les graphiques et les illustrations, qui dépassent nos compétences numérisatrices, les spécialistes voundront bien se reporter à la version allemande, accessible surn www.org.( Das Rudolf Gutachten) ou disponibles sur papier (en allemand et en français) à VHO, Posbus 60, B-2600 Berchem 2. NDLR]



Point b.:
Le graphique 3 montre la solubilité (quantité maximale pouvant être dissoute) de l'acide cyanhydrique dans l'eau à différentes températures, l'acide cyanhydrique ayant une pression partielle de 0,01 atm, autrement dit se trouvant en proportion d'une mole pour cent, ou encore d'une molécule pour cent, ce qui correspond environ à 13 grammes d'acide cyanhydrique par m3 d'air [104]. Comme pour tous les gaz, cette solubilité augmente quand la température baisse; elle varie entre 0,065 mole par litre à 30*C et 0,2 mole par litre à 0*C. Ces fortes concentrations montrent l'extrême solubilité de l'acide cyanhydrique dans l'eau. Elle est diminuée environ de moitié quand la température augmente de 20*C. L'acide cyanhydrique est donc environ 250 fois plus soluble que le dioxyde de carbone et environ 10 000 fois plus que l'oxygène. Ceci est dû au caractère polaire de la molécule et à la possibilité de former des liaisons hydrogène comme dans l'eau. Remarquons que l'acide cyanhydrique, dans les conditions normales (1 atm, 25*C), n'est pas un gaz mais un liquide.

Point c.:
D'après la littérature, l'action de la température sur la dissociation des acides n'est pas uniforme [105]. Sans doute, l'élévation de la température favorise en général la protolyse 1mais, pour certains acides, cette tendance se renverse à partir d'une certaine température, tandis que, pour d'autres acides, la protolyse diminue essentiellement quand la température augmente. Cependant, dans la plupart des cas, les variations sont de moins de un pour cent et nous pouvons les considérer comme négligeables.

Point d.: La quantité d'eau fixée par les substances très hydrophiles 2 et à grande surface spécifique dépend beaucoup de l'humidité relative de l'air et de la température. Comme, lorsque la température s'élève, la tension de vapeur de l'eau augmente et, en règle générale, l'humidité relative de l'air diminue et que ces deux phénomènes abaissent la teneur en eau, l'augmentation de température a un effet cumulatif. Dans l'intervalle de températures considéré, une élévation de température de 10*C peut diviser la teneur en eau par 10 (voir section 2.5, Matériaux de construction).

Point e: Une accélération de la réaction ne peut être produite que par une accélération de la plus lente des 5 étapes aboutissant à la formation du bleu de Prusse (cf. section 2.3). En milieu neutre ou alcalin, les processus les plus lents sont la complexation du Fe 3+ en [Fe(cn)6]3- (processus c) et la réaction finale du [Fe(cn)6]4- avec le Fe 3+ qui produit le pigment (processus e). Bien que le [Fe(cn)6]3- lui-même soit stable en milieu alcalin (voir sous 2.3, à hauteur de l'appel de référence [101]), la réaction de complexation du Fe 3+ est ralentie. En général, une élévation de 20*C de la température double la vitesse de réaction si les autres conditions restent identiques. Mais ces autres conditions sont loin de rester identiques, car, comme on l'a dit plus haut, la forte diminution de la teneur en eau des parois produite par l'élévation de température ralentit considérablement la réaction (voir plus haut): manque de mobilité des réactifs, faible réactivité du fer 3+ , libération plus rapide de l'acide cyanhydrique gazeux, etc. (sections 2.3.1 et 2.3.2). Compte tenu de tous ces éléments, le résultat net d'une élévation de température est un fort ralentissement de la formation du bleu de Prusse.
L'abaissement de la température augmente significativement l'humidité du corps solide (parois) ainsi que la teneur en acide cyanhydrique absorbé et dissous dans l'eau, ce qui augmente la tendance à l'enrichissement en cyanure dans le corps solide. En outre, une teneur en eau plus forte du corps solide augmente la réactivité des oxydes de fer avec l'acide cyanhydrique ainsi que la réactivité de tous les réactifs. L'augmentation de la vitesse de réaction due à l'augmentation de l'agitation moléculaire (conséquence de l'élévation de la température) est largement compensée par les effets en sens inverse dus à une moindre teneur en eau. Un support (paroi) froid, et donc humide, est dès lors plus favorable à la formation du bleu de Prusse qu'un support chaud et sec. Mais, évidemment, la réactivité diminue de nouveau si la température descend jusqu'au point de congélation de l'eau.

2.3.4. Influence du pH

La valeur du pH influe de plusieurs façons sur la formation du pigment. Dans la section 2.3, on a déjà signalé que le pouvoir oxydant du ferricyanure (réagissant avec le cyanure) est plus grand en milieu basique. En outre, la valeur du pH influe sur la réactivité des ions Fe 3+ se trouvant dans la phase solide (section 2.3.2).
Comme dit plus haut, l'acide cyanhydrique dissous et non dissocié n'a presque aucune réactivité (c'est un acide faible, autrement dit peu nucléophile). La formation de CN- (cyanure) par absorption et dissociation de l'acide cyanhydrique dans l'eau n'a lieu qu'à partir du pH neutre (pH = 7) et augmente avec le pH, car le CN- (cyanure), comme base correspondant à l'acide cyanhydrique, acide faible (pK a = 9,31) [105], est protoné par un acide plus fort (ici l'eau); l'ion CN- reçoit donc un proton H+ d'une molécule H 3 O+ pour former de l'HCN (non dissocié). C'est seulement à un pH 9,31 que 50 % de l'acide cyanhydrique est dissocié en cyanure; voir graphique 4.

Graphique 4: Degré de dissociation de l'acide cyanhydrique en fonction du pH à la température ambiante.

Le graphique 5 permet de retrouver la solubilité (concentration maximum) de l'acide cyanhydrique pour une température et pour un pH donnés; ceci n'est valable que pour des solutions idéales. En milieu neutre (pH = 7), la solubilité de l'HCN varie de 3
¥ 10 -4 à 1 ¥ 10 -3 moles par litre, selon la température. Une élévation d'une unité du pH multiplie la solubilité par 10. La concentration effective de cyanure dans la maçonnerie est déterminée par la vitesse d'absorption du gaz, par des effets d'adsorption à la surface du support solide et par d'éventuels déplacements du cyanure. Etant donné que cette concentration effective dépend de nombreux paramètres inconnus, elle ne peut être précisée qu'expérimentalement. De tout cela il résulte que des pH allant de la neutralité à une légère basicité sont favorables à la formation du bleu de Prusse.

Graphique 5: Solubilité de l'acide cyanhydrique dans l'eau en fonction de la température et du pH, la pression partielle (p(HCN) étant de 0,01 (10 mbar pour l'acide cyanhydrique, 1mbar de pression totale).


Tableau 3: Formation du bleu de Prusse
Paramètre Effet
Teneur en eau L'élévation de la teneur en eau provoque: 1* une augmentation de l'absorption de l'acide cyanhydrique; 2* une longue rétention de l'acide cyanhydrique ad-/absorbé; 3* une augmentation de la mobilité des réactifs; 4* une augmentation de la réactivité de l'oxyde de fer. La présence de l'eau est indispensable pour les réactions de dissociation et d'oxydoréduction. Donc: forte élévation de la réactivité quand la teneur en eau augmente. La teneur en eau dépend surtout de la température.
Réactivité du fer Détermine la vitesse de formation; influencée par la nature du matériau et le pH (voir plus bas); augmente avec la teneur en eau.
Température Une baisse de température favorise l'ad- et l'absorption de l'acide cyanhydrique et, si les autres conditions restent identiques, diminue la vitesse de la réaction; mais une baisse de température augmente fortement l'humidité des parois, ce qui influence positivement tous les autres facteurs favorisant la réaction.
pH Une diminution du pH augmente la réactivité du fer 3+ mais diminue la teneur en cyanure libre et le pouvoir oxydant du ferricyanure. Compte tenu de ces effets contraires, c'est en milieu neutre à légèrement basique que le bleu de Prusse se forme le plus facilement.

Tableau 3: Formation du bleu de Prusse

2.4. Stabilité du bleu de Prusse

2.4.1. Influence du pH

Les composés dont le pigment est issu directement, à savoir les ferri- et les ferrocyanures, sont des sels d'acides très forts [106]. Il n'est donc pas étonnant que le bleu de Prusse soit un pigment qui résiste aux acides mais que les bases détruisent. L'acide cyanhydrique n'est libéré que par de l'acide sulfurique chaud et dilué; l'acide chlorhydrique, au contraire, n'a pas d'effet [107]. Dans l'acide chlorhydrique concentré, le bleu de Prusse est soluble de façon réversible, c'est-à-dire que le pigment n'est pas détruit mais subit seulement une dissolution physique et non une transformation chimique; il n'y a donc pas libération d'acide cyanhydrique [83].
Pour des pH nettement basiques, il y a une précipitation importante de Fe 3+ sous forme de Fe(OH) 3 , lequel, dans ces conditions, est considérablement moins soluble que le bleu de Prusse (voir tableau 4). Cela a pour effet de décomposer le complexe Fe4[Fe(CN)6]3 (bleu de Prusse).
La littérature signale que, pour des pH compris entre 9 et 10, le bleu de Prusse est encore assez stable pour être utilisé comme colorant [100]. Les pH 10 et 11 peuvent être considérés comme valeurs limites pour la stabilité du bleu de Prusse.
Les suspensions
3 de bleu de Prusse dans l'eau ont un pH d'environ 4 [87]. C'est pour ce pH propre (pH légèrement acide, égal à celui que produisent les pluies acides dans les eaux de surface) que le bleu de Prusse est le plus stable.
La résistance aux bases est améliorée par addition de nickel [84, 85, 108, 109].

2.4.2. Solubilité

Le bleu de Prusse est un des complexes du cyanure les moins solubles, ce qui permet ses multiples usages comme colorant. Cette propriété est mise à profit dans l'industrie, par exemple pour la passivation des tuyaux en acier transportant des eaux usées corrosives. En effet, le CN- contenu dans les eaux usées forme sur la surface intérieure du tuyau une couche protectrice et insoluble de bleu de Prusse [110].
Pour le degré de solubilité du bleu de Prusse "soluble", la S.A. Degussa indique seulement "insoluble" [111] et, pour la résistance à la dissolution chimique, "très bonne" [87]. D'ailleurs, les pigments sont par définition des colorants pratiquement insolubles dans les solvants et dans les liants hydrauliques (DIN 55 943 et 55 945).
Tananaev [112] a étudié la solubilité des ferrocyanures de quelques métaux et a trouvé pour le bleu de Prusse un produit de solubilité
4 égal à 3 ¥ 10 -41 (pK sp = 40,5) sans indication de l'unité. Si l'on part de la formule chimique qu'il utilise ((Fe4[Fe(CN)6]3, l'unité étant alors mol7 l-7), cela indique une solubilité de 0,5 mg par litre d'eau. Le bleu de Prusse serait donc 14 fois moins soluble que le calcaire, lui-même difficilement soluble (CaCO 3 , 7,1 mg par litre d'eau, K sp = 4,95 ¥ 10 -10 mol 2 l-2 ) [113]. Des publications ultérieures confirment cette valeur [96]. Il faut noter que des modifications de la st_chiométrie (proportions des constituants) du bleu de Prusse et la présence d'impuretés peuvent augmenter la solubilité ainsi calculée.
Tananaev précipitait le ferrocyanure de métal à partir d'une solution contenant l'ion métallique étudié et du Li4[Fe(CN)6]; il est possible que cela ait donné lieu à la présence dans les cristaux d'une grande proportion d'inclusions (ions lithium, eau). On peut dès lors s'attendre à ce qu'une certaine quantité de bleu de Prusse colloïdal soit restée en suspension, malgré une maturation du précipité pendant quatre heures. Comme Tananaev dosait finalement le fer (III) libre dans le filtrat par précipitation sous forme de Fe(OH) 3 à l'aide d'ammoniaque, il a probablement précipité en même temps le Fe 3+ du bleu de Prusse colloïdal. En effet, l'ammoniaque élève le pH à un niveau où le bleu de Prusse n'est plus stable (voir section 2.4.1).
Ainsi, ce n'est pas la solubilité du bleu de Prusse que Tananaev aurait déterminée mais plutôt la quantité de pigment colloïdal pouvant être dispersée à l'état de suspension à partir d'un précipité frais.
Au lieu de la valeur du produit de solubilité du Pb2[Fe(CN)6] que Tananaev prenait comme référence pour déterminer celui des autres ferrocyanures, Krleza [96] prend une valeur considérablement plus basse. Si l'on réinterprète les résultats de Tananaev en prenant cette nouvelle valeur pour base, on trouve que la solubilité du bleu de Prusse ne devrait être que de 0,05 mg par litre. Mais Krleza trouve des valeurs identiques du produit de solubilité pour la plupart des ferrocyanures, y compris le bleu de Prusse. Compte tenu du fait que, dans le cas de solubilités aussi faibles, les méthodes traditionnelles d'analyse employées (gravimétrie et titration) sont peu fiables, cette concordance des résultats est assez étonnante.
On peut toutefois résoudre cette difficulté par une autre démarche.
En milieu aqueux de pH 7, donc neutre, le bleu de Prusse est stable. Dans ce milieu, la concentration du fer (III) libre est extrêmement faible, car le Fe(OH) 3 est très peu soluble (voir tableau 4).
Pour un pH égal à 7, la concentration du fer (III) libre est:
................Ksp (Fe(OH)3).....2,67 x 10-39 mol4 l-4
c(Fe3+)= ------------------- = --------------------------- = 2,67 x 10-18 mol l-1
..................c3 (OH-).............10-21 l3 mol3

Si la concentration du Fe 3+ libre était amenée au-dessus de cette valeur par une plus grande solubilité du bleu de Prusse, ce Fe 3+ serait précipité sous forme d'hydroxyde et le pigment serait presque entièrement détruit. Cela n'est pas observé, donc la concentration du Fe 3+ libéré par le bleu de Prusse doit être inférieure à 10 -18 moles par litre. Ceci fournit pour la solubilité du bleu de Prusse une valeur, elle aussi, inférieure à 10 -18 moles par litre (de façon précise: 1/4 de la concentration en Fe 3+ libre, K sp plus petit que 4,1
¥ 10 -124 mol7 l -7 , pK sp plus grand que 123,6), ce qui, pour une masse moléculaire de 1 110 g mol -1 (Fe4[Fe(CN)6]3)*14H2O)), correspondrait à 10 -15 grammes par litre. Dans ce cas, le pigment de fer complexe peut, en effet, être qualifié d'insoluble, car maintenant, pour une molécule de pigment dissous, il y a au moins 10 20 molécules d'eau. La solubilité réelle serait donc de l'ordre de 10 11 fois plus faible que celle qu'a donnée Tananaev. Cependant, cette valeur semble encore très élevée pour des composés dits insolubles, tels que le sulfure de mercure (HgS).
Il reste à envisager que la chimie du Fe 3+ en solution aqueuse ne se laisse pas décrire par les concepts simples de "dissous" et de "précipité" sous forme de Fe(OH) 3 , car, dans un large intervalle de valeurs du pH, il existe un grand nombre de complexes hydroxo-aqueux différents, plus ou moins polymérisés (cf. section 2.3.2).
Le graphique 6 montre la corrélation entre le pH, la concentration du fer (III) libre (voir remarque plus haut) et la valeur minimale du pK sp qui en résulte pour le bleu de Prusse, s'il est encore stable pour la valeur correspondante du pH. On voit clairement qu'avec la valeur du pK sp donnée par Tananaev le pigment ne serait stable que jusqu'au pH 3. Il devrait donc déjà se détruire à son pH propre (c'est-à-dire au pH de ses dispersions dans l'eau pure), qui est environ 4 (voir section 2.4.1). Ceci montre à quel point les résultats de Tananaev, Krleza, etc., sont erronés.
Ces considérations prouvent que, dans un milieu neutre, les hydroxydes ou oxydes de fer III se dissolvent beaucoup plus facilement que le bleu de Prusse et que leur concentration à l'état dissous est beaucoup plus élevée que celle du bleu de Prusse.
Pour faciliter la dissolution d'une substance, les éléments déterminants, outre la solubilité de cette substance dans l'eau, sont la quantité de l'eau et sa teneur en certains ions. Des eaux saturées ou presque saturées en fer III ne sont pas favorables à la dissolution de fer III supplémentaire. Or, précisément, à l'intérieur d'un solide finement poreux, l'eau qui se trouve en contact direct avec le solide ne se renouvelle que très lentement (même si l'eau est abondante) et le fer dissous y arrive rapidement à saturation. De plus, comme on l'a dit plus haut, le fer III présent dans la phase aqueuse provient essentiellement de substances autres que le bleu de Prusse. L'eau qui coule le long des surfaces extérieures exerce, elle, une érosion et est donc considérablement plus aggressive.

Graphique 6: Concentration du Fe 3+ libre en fonction du pH et valeur minimale du pK sp qui en résulte pour le bleu de Prusse, sous condition de stabilité au pH correspondant. Valeur du pK sp selon Tananaev: 40,5; selon nos propres considérations&nbsp: supérieure à 123.

2.4.3. Déplacement chimique (ligands concurrents)

En raison de la faible solubilité du Fe(OH) 3 , les ions OH- précipitent facilement le Fe 3+ du bleu de Prusse à des pH au-dessus de 9 à 10. En revanche, le ferrocyanure en excès n'est dissous qu'en milieu fortement basique, car le Fe(OH) 2 est considérablement plus soluble que le Fe(OH) 3 (comparez les chiffres du tableau 4).

Tableau 4: Constantes de dissociation et produits de solubilité de quelques dérivés du fer

Contrairement aux oxalates, les tartrates
5 n'ont presque aucun effet, de sorte qu'à l'aide de [Fe(CN)6]4, le Fe 3+ se laisse extraire quantitativement par exemple des vins aigres, procédé courant pour déferriser les vins [115]. Des solutions concentrées de carbonates alcalins peuvent précipiter le Fe 2+ sous forme de FeCO 3 . Il en résulte un abaissement du pH (précipitation du Fe 3+ ) ainsi que la destruction du ferrocyanure dissous, par exemple du ferrocyanure de potassium jaune. Cependant, ceci n'est pas possible avec une solution de carbonate de calcium, en raison de sa faible solubilité. Signalons encore quelques recherches de Kohn sur le rôle de ligands, pour la plupart organiques, comme auxiliaires de la dispersion ou de la dissolution du bleu de Prusse [116].

2.4.4. Influence de la lumière

Un rayonnement ultraviolet d'une longueur d'onde appropriée peut libérer du CN- à partir des ferro- et ferricyanures, c'est-à-dire à partir des produits qui précèdent immédiatement le bleu de Prusse dans le processus de formation en cinq étapes décrit dans la section 2.3. Avec le ferricyanure, cela produit, comme nous l'avons vu à l'endroit cité, le bleu de Prusse [97-99]. Pour le ferrocyanure, un rayonnement d'une longueur d'onde de 365 nanomètres donne de bons rendements photochimiques
6: de 10 à 40 % des rayons ultraviolets sont alors absorbés [99, 117].
Depuis quelque temps, on envisage la possibilité de détruire à l'aide du rayonnement ultraviolet les complexes du cyanure qui se trouvent dans les eaux usées industrielles. Dans ce procédé, le cyanure libéré est détruit parce qu'il est oxydé par les radicaux hydroxyles (OH*) formés simultanément par la photolyse de l'eau
7. Toutefois, les résultats ne sont pas concluants [118, 119].
Le bleu de Prusse lui-même, cependant, est habituellement considéré comme résistant à la lumière [87, 120-123]. C'est ainsi qu'il y a même des brevets pour une utilisation du bleu de Prusse comme pigment absorbant les ultraviolets, ce qui n'a de sens que si le pigment est assez résistant au rayonnement ultraviolet [124]. Pour le bleu de Prusse, on observe une légère décoloration sous l'action d'une exposition longue et intense aux rayons solaires et un effet d'assombrissement nocturne [92, 121, 123]. L'éclaircissement diurne a, lui aussi, pour origine la libération de CN-, qui réduit une partie du Fe 3+ en Fe 2+ . Au contraire, en l'absence de lumière et en milieu humide (conditions remplies la nuit), le Fe 2+ est oxydé par l'oxygène de l'air et le Fe 3+ est régénéré.

A la longue, la quantité de bleu de Prusse diminue par perte du CN- libéré; cette perte provient soit du dégagement gazeux de l'acide cyanhydrique, soit du lessivage du CN-, soit de l'oxydation, celle-ci pouvant être produite par le Fe 3+ /oxygène de l'air ou par des radicaux hydroxyle provenant de la photolyse de l'eau. Ce dernier processus ne joue qu'un rôle négligeable. Dans tous les cas, la plus grande partie du cyanure libéré par photolyse se complexe de nouveau avec le fer, régénérant le bleu de Prusse.

2.4.5. Stabilité à long terme

Par des observations menées durant 21 ans dans la région industrielle de Slough, à l'ouest de Londres, on a testé l'effet de l'environnement sur la stabilité de divers pigments, dont le bleu de Prussse [125]. Des plaques d'aluminium, couvertes d'une couche protectrice d'oxyde, furent plongées alternativement dans une solution de K4[Fe(CN)6]3 et une solution de Fe(NO3)3; le pigment formé était ainsi adsorbé sur l'oxyde protecteur.
Comme cette expérience devait vérifier, entre autres, la protection contre la corrosion apportée par les pigments aux surfaces d'aluminium, quelques échantillons furent ensuite placés jusqu'à trente minutes dans de l'eau bouillante contenant dans certains cas de petites quantités d'ions chromate, vanadate ou molybdate, pour vérifier si les pores de la couche protectrice étaient mieux obstrués dans ces conditions. Les surfaces colorées en tôle d'aluminium utilisées pour le test furent placées sur le toit d'un immeuble, formant un angle de 45 degrés vers le sud-ouest.
Au cours d'une expérience préliminaire à moyen terme, le seul échantillon couvert de bleu de Prusse perdit presque complètement sa couleur après cinq ans et demi. Dans l'expérience à long terme (21 ans) qui suivit, et qui concernait un plus grand nombre de pigments, parmi lesquels 8 échantillons de bleu de Prusse, c'étaient maintenant, tout particulièrement, le bleu de Prusse et l'ocre de fer (Fe203 ) qui, après ce laps de temps, se montraient les plus stables. Aussi bien pour le bleu de Prusse que pour l'ocre de fer, on n'avait enlevé qu'un échantillon après 10 ou 11 ans. Toutefois, dans les comptes rendus de ces expériences, cet échantillon de bleu de Prusse n'est pas désigné comme les autres par l'expression Prussian Blue, parce qu'on le considérait comme du bleu de Turnbull ou ferricyanure ferreux et qu'on pensait qu'il s'agissait là d'une autre substance que le bleu de Prusse. Tous les autres échantillons étaient encore d'un bleu intense, qu'ils eussent été traités à l'eau chaude ou non. La moitié des sept autres échantillons de bleu de Prusse obtint 4 points sur les 5 qui représentaient la qualité maximale selon l'échelle utilisée dans ces expériences pour déterminer les variations de couleur. Il n'y eut donc que de légères décolorations. Dans la plupart des cas, les oxydes métalliques de transition (vanadate, chromate, dichromate) qu'on avait adjoints eurent un effet négatif sur le processus de protection. Cela pourrait peut-être s'expliquer par la décomposition du bleu de Prusse sous l'action de métaux de transition tels que le molybdène, le chrome ou le vanadium. Sur de tels effets du titane, il existe une série de recherches [123].
Dans les tests en question, les plaques furent exposées durant 21 ans aux conditions d'environnement d'une région très industrialisée; elles subirent directement les précipitations atmosphériques, le rayonnement solaire et l'érosion éolienne. En été, quand le rayonnement solaire était intense et qu'il n'y avait pas de vent, la température de la tôle d'aluminium peinte en bleu a dû s'élever beaucoup (le bleu de Prusse n'est stable que jusqu'à environ 140*C [87, 126-128]. Il apparaît que la neige, le gel, la grêle, la tempête, la bruine pénétrante et acide, pas plus que le rayonnement ultraviolet direct du soleil n'ont pu détruire le bleu de Prusse.
Il faut noter que, pour déterminer le degré de détérioration du pigment, on n'a pas pu utiliser les échantillons non exposés, car, au bout des 21 années que dura l'expérience, ils étaient égarés. Mais certaines parties des plaques exposées étaient protégées dans une certaine mesure contre les influences directes de l'environnement par les cadres et par des rondelles de caoutchouc des raccords; ce furent ces parties qu'on prit comme référence. Elles ne montraient presque aucune altération.
Comparées aux conditions d'environnement qui nous intéressent, celles de ce test à long terme sont considérablement plus dures, car, dans le test à long terme, le bleu de Prusse "soluble" n'était que adsorbé superficiellement. Pourtant, le pigment a très bien résisté à ce test. La nette déviation des essais préliminaires par rapport à l'ensemble (décoloration après 5 ans 1/2 déjà) n'a pas été expliquée mais est peut-être due à une erreur sur la composition (fausse st_chiométrie).
On peut admettre que, dans les conditions considérées, le temps de demi-vie du pigment est d'environ 30 ans. Autrement dit, après 30 ans, il reste encore, sur une surface libre, 50 % de la quantité initiale du pigment.

2.5. Influence des divers matériaux de construction

2.5.1. Briques

La composition chimique des briques est très variable, car des marnes et des glaises très différentes entrent dans leur fabrication. La proportion en argile (qui comprend de 20 à 60 % de kaolinite, composée d'environ 47 % de SiO 2 , 40 % d'Al 2 0 3 et 13 % d'H 20) peut aller de 20 à 70 %, le reste consistant en carbonate, en sable très fin et en oxyde de fer [129], dont la proportion dans la brique peut, selon nos analyses, aller de 2 à 4 %.
La porosité des briques est comprise entre 20 et 30 % en volume [130]; selon d'autres sources, elle va jusqu'à 50 % [131]. La dimension des pores des briques est, selon des expériences que nous avons faites par pénétration du mercure, fortement concentrée autour du micron.
La cuisson des briques diminue la surface spécifique (0,5 à 1 m2 par g, selon nos mesures, procédé BET
8), ce qui abaisse la réactivité du fer. Toutefois, il est possible que, sur les surfaces de la brique directement exposées aux influences atmosphériques, une plus grande quantité de fer soit libérée et participe aux réactions chimiques.
Normalement, pour les briques d'un mur sec (20*C), la teneur en eau libre, c'est-à-dire non liée chimiquement, est de moins de 1 % (en volume), mais peut atteindre 4 % si l'humidité relative de l'air dépasse 90 % [132].


2.5.2. Mortier de ciment et béton

La composition chimique du ciment Portland, le ciment le plus souvent employé pour la fabrication de béton et de mortier, est indiquée au tableau 5.

Tableau 5 Composition du ciment Portland [133]

La surface spécifique de la poudre de ciment est de l'ordre de 3 000 cm2 par gramme. Le béton et le mortier de ciment doivent leur solidité à l'hydratation des constituants du ciment: oxyde de calcium Ca0 (chaux vive), dioxyde de silicium SiO 2 (quartz) et oxydes de fer et d'aluminium Fe 20 3 /Al 20 3 . Cette hydratation produit des alumino-silicates de calcium hydratés, à fins cristaux étroitement imbriqués, avec une proportion d'eau chimiquement liée d'environ 25 % en poids [134]. Le béton ou le mortier a alors une surface spécifique qui, si on la détermine par adsorption d'eau, va jusqu'à 200 m2 par gramme, ce qui est une valeur très élevée. D'autres méthodes (par exemple la mesure BET à l'aide d'azote) n'indiquent que le tiers de cette valeur, ou encore moins [135]. La porosité du mortier et du béton dépend fort de la quantité d'eau entrée dans la préparation; d'après la littérature, cette porosité est d'au moins 27 % [136], si on y comprend le volume des pores microscopiques qui se trouvent entre les cristaux de silicate et qui échappent aux mesures par pénétration du mercure.
Outre la porosité absolue, la répartition des grandeurs de pores est déterminante pour la réactivité à l'égard des gaz. Si la plus grande partie du volume total des pores est formée par un grand nombre de micropores, la diffusion des gaz est plus difficile que dans le cas contraire. Le graphique 7 montre la répartition cumulée des dimensions des pores, d'une part, dans le béton et, d'autre part, dans un mortier de maçonnerie. (La composition précise de ce mortier est inconnue, car il provient de vieux murs.)

Graphique 7: Répartition cumulée des dimensions des pores, d'une part, dans le béton, d'après le Forschungs- und Materialprüfungsanstalt de Stuttgart, section 1, Matériaux de construction, et, d'autre part, dans un mortier de maçonnerie, d'après nos analyses. Déterminée dans les deux cas par pénétration de mercure.

Dans le béton (le volume total des pores étant ici seulement de 14 %, ce qui tient à la méthode de mesure), la plus grande proportion du volume des pores est occupée par ceux dont le rayon est compris entre 0,01 et 0,1
m m; dans le mortier de maçonnerie, en revanche, elle est occupée par les pores dont le rayon est compris entre 0,1 et 10 m m. La diffusion des gaz est donc plus difficile dans le béton que dans le mortier. En général, la grandeur moyenne des pores des matériaux de construction à base de ciment augmente par addition de sable et de chaux.
Le béton frais a un caractère fortement basique, dû à une proportion élevée d'hydroxyde de calcium, qui est cependant vite transformé. Mais, selon la nature du ciment, une certaine proportion en est de nouveau libérée. Le pH du béton non carbonaté est d'environ 12,5. Mais le Ca(OH) 2 est peu à peu carbonaté par le CO 2 de l'air, ce qui fait baisser le pH.
La rapidité avec laquelle l'intérieur du béton se carbonate dépend étroitement de la composition et de la porosité du matériau; on a la relation suivante [134, 135, 137]:

d égale c par racine de t (3)
d= profondeur de carbonatation; c = constante; t = temps

Dans des bétons étanches à l'eau, il est possible, la diffusion étant gênée dans les matériaux compacts, qu'il se passe des siècles avant que la frontière de carbonatation progresse d'un centimètre; dans un mortier de maçonnerie, cela peut se faire en l'espace de quelques mois.
Dans la partie carbonatée, le pH descend environ à 7, ce qui est le pH d'équilibre de la solution saturée de carbonate de calcium. Mais, si le mur est très humide, il se produit un échange de protons, ce qui rend imprécise la frontière du pH. Si une grande partie des pores (de l'ordre de grandeur du dixième de millimètre) est emplie d'une eau pauvre en acide carbonique, la carbonatation progresse plus lentement, car la diffusion en phase aqueuse est considérablement plus lente que dans la phase gazeuse. En revanche, dans le cas d'une eau riche en acide carbonique, la carbonatation peut être accélérée.
Le béton et le mortier ont en principe une plus grande teneur en eau que la brique; la différence est de moins de un pour cent quand la température est de 2*C et l'humidité relative de l'air de 60 %, mais atteint 10 % quand l'air est saturé d'eau [132]. Si l'air garde longtemps une humidité élevée (provenant éventuellement de l'extérieur), une grande partie des pores peut être gorgée d'eau [136].
Des bâtiments construits sous terre et imparfaitement isolés ont en général des murs froids et humides, d'une part, parce qu'ils prennent l'humidité du sol, d'autre part, parce que la température des murs, étant inférieure au point de condensation, condense l'humidité de l'air. La teneur en eau de ces murs peut ainsi aller jusqu'à 10 %, c'est-à-dire être au moins dix fois plus grande que celle des murs secs.

2.5.3. Mortier de chaux

Le mortier de chaux et, plus généralement, les mortiers aériens ne sont formés que de CaO et de sable; ils doivent leur solidité à la réaction de la chaux éteinte (Ca(OH) 2) avec le dioxyde de carbone de l'air, qui produit du carbonate de calcium. Ce processus ne prend que quelques semaines ou quelques mois, car la grande dimension des pores facilite la diffusion des gaz. Le pH final est environ de 7. Comme ce matériau ne convient pas à la protection des armatures en fer et que le mortier n'a qu'une faible résistance à l'environnement, il n'est en principe utilisé que comme crépi ou pour le maçonnage des briques. Pour ce dernier usage, il est souvent mélangé à du ciment [136]. La surface spécifique du mortier aérien, en raison de l'absence de fins cristaux d'alumino-silicate, est considérablement inférieure à celle du mortier de ciment.
La teneur en fer du mortier de chaux provient principalement du sable qu'on y incorpore, et qui peut contenir jusqu'à 4 % de Fe 2O 3 . La teneur en eau est la même que dans le mortier de ciment. Pour le mortier aérien frais, une teneur en eau trop élevée est néfaste, car elle empêche le dioxyde de carbone de l'air, nécessaire à la prise du mortier, d'atteindre l'intérieur de la masse.

2.5.4. Effets sur la formation du bleu de Prusse

Vu son caractère basique, le bleu de Prusse, peu résistant aux bases, est rarement utilisé pour la peinture sur béton ou sur ciment [85, 138]. C'est pourquoi la Degussa décrit la résistance du bleu de Prusse à la chaux comme "non bonne" [87]. Mais il s'agit là d'enduits et de bétons alcalins non encore carbonatés [139]. Le front de carbonatation des bétons et des mortiers peut être considéré comme le front du pH correspondant à la stabilité du pigment. Tout comme la carbonatation, la formation du bleu de Prusse dans un mur exposé à l'acide cyanhydrique gazeux est une réaction dans laquelle un des réactifs provient de la phase gazeuse et ne peut réagir qu'en phase aqueuse [137]. Toutefois, la formation du bleu de Prusse, comparée à celle du CaCO 3, se déroule très lentement, de sorte qu'il n'y a pas de front de réaction très marqué. Par la suite de la diffusion, les pores se remplissent ainsi de cyanure. Dès lors, une teneur en eau élevée, mais non élevée au point de gêner la diffusion de l'acide cyanhydrique dans la maçonnerie, favorise l'enrichissement en cyanure. La formation de bleu de Prusse à partir de ces cyanures prend des années; elle est accélérée par une haute teneur en eau dans le matériau de construction.

On peut distinguer dans la maçonnerie trois zones dont les réactivités sont différentes:
1. Dans la partie non carbonatée, la basicité du matériau permet un enrichissement important en CN-. Cet enrichissement est également favorisé par la plus grande absorption de l'acide cyanhydrique dans le matériau encore humide. Les ions cyanure ne peuvent produire du [Fe(cn)6]3- que lentement. Celui-ci, en raison de son fort pouvoir oxydant en milieu alcalin, se transforme très vite en [Fe(cn)6]4- qui est plus stable. Il y aura donc, à la longue, un enrichissement en [Fe(cn)6]4-.
2. Au voisinage du front de carbonatation, la tendance à l'enrichissement en ions cyanure diminue, parce que l'équilibre chimique est déplacé dans le sens d'une formation d'acide cyanhydrique (HCN non dissocié). Le pouvoir oxydant du [Fe(cn)6]3- diminue également. Mais, d'autre part, le bleu de Prusse lui-même devient stable, de sorte qu'à la frontière de carbonatation, le [Fe(cn)6]4-, dont la quantité augmente, va réagir avec le Fe 3+ (devenu lui-même un peu plus soluble) pour former du bleu de Prusse, intimement mélangé au CaCO 3 qui précipite également à cet endroit.
3. Dans la partie carbonatée de la maçonnerie (dont le pH est neutre), la formation du bleu de Prusse sera de plus en plus limitée par la quantité d'ions cyanure disponibles (l'HCN devant venir de la surface libre, qui est de plus en plus éloignée). Ainsi, le CaCO 3 n'est mélangé qu'à une petite quantité de bleu de Prusse.

Par rapport à ce qui se passe dans les briques, la formation de bleu de Prusse dans les joints de mortier et dans l'enduit est, d'une part, favorisée en raison de la très grande surface intérieure du matériau, de sa grande porosité et de sa haute teneur en eau mais, d'autre part, défavorisée par la faible teneur en fer. Si la teneur en eau augmente, la pénétration de l'acide cyanhydrique par diffusion dans des couches plus profondes de la maçonnerie est rendue plus difficile et la formation des cyanures se cantonne dans les couches extérieures; ceci est vrai surtout pour le béton.
Des essais sur la diffusion de l'acide cyanhydrique dans une maçonnerie de briques ou dans un enduit épais de 5 cm ont fourni des résultats non reproductibles, parce que, particulièrement dans le cas de matériaux qui n'ont pas pris complètement ou qui ne sont que légèrement humides, l'acide cyanhydrique ne diffuse pratiquement pas et n'est donc pas complètement absorbé [141].
Le tableau 6 donne les valeurs d'adsorption de l'acide cyanhydrique dans divers matériaux de construction, d'après L. Schwarz et al. [142]. Ces chiffres confirment l'hypothèse selon laquelle la réactivité des ciments est considérablement plus élevée que celle des briques. Ils confirment également que les ciments frais et, en général, les matériaux de construction humides ont une plus grande tendance à l'enrichissement en acide cyanhydrique. La capacité de fixer l'acide cyanhydrique est étonnamment élevée pour la pierre en béton.

Tableau 6: Fixation de l'acide cyanhydrique gazeux par divers matériaux,pendant 24 heures [142]. (HCN: 2 % en volume.)

Matériau

HCN [mg m

-2

]
Clinker

55,2

Brique

73,0

Brique de laitier

2 880,0

Pierre de tuf

3 790,0

Grès calcaire, légèrement séché

4 360,0

Grès calcaire, séché environ 1/2 année à 20*C

2 941,0

Pierre en béton, séchée 3 jours

8 148,0

Bloc de mortier à la chaux, vieux de quelques jours *

4 800,0

Bloc de mortier de ciment, vieux de quelques jours *

540,0

Bloc de mortier de ciment, vieux d'un mois *

140,0

Bloc de ciment pur, vieux de quelques jours *

1 550,0

* 2,5 à 3,3 % d'acide cyanhydrique en volume [140]. Selon certains auteurs, les pourcentages en volume doivent, en pratique, être divisés au moins par 2, une partie de l'HCN étant perdue à cause de l'adsorption par les parois et par le matériel de gazage.

Tableau 6: Fixation de l'acide cyanhydrique gazeux par divers matériaux, pendant 24 heures [142]. (HCN: 2 % en volume.)

Ainsi, une maçonnerie fraîche et humide connaîtra un enrichissement en acide cyanhydrique environ 8 fois plus important qu'une maçonnerie exposée durablement à une température de 25 à 35*C.
On remarquera, dans la littérature déjà ancienne, l'importance attachée alors à divers revêtements étanches aux gaz pour empêcher les pertes d'acide cyanhydrique dans les locaux où on pratiquait des gazages. Le graphique 8 montre clairement l'influence du revêtement protecteur sur la concentration de l'acide cyanhydrique dans l'espace libre du local: sans revêtement protecteur, cette concentration n'atteint que les 2/3 de sa valeur théorique et elle tombe très vite en raison de l'adsorption et de l'absorption par le mur. (La diminution a été provoquée en partie par des inétanchéités au gaz. Voir [142].)

Graphique 8: Evolution de la concentration en acide cyanhydrique dans des chambres d'épouillage avec enduit de chaux, d'une part, couche de latex, d'autre part [140].

Le graphique 9 montre la persistance de très grandes quantités d'acide cyanhydrique après d'assez longs laps de temps, même dans un ciment sec et durci. Même après 3 jours, la teneur ne descend pas en dessous du quart de sa valeur initiale. Donc, dans le cas de cet exemple, des gazages quotidiens de plusieurs heures feraient osciller la teneur dans le mur environ entre 100 et 200 mg d'acide cyanhydrique par m2 de paroi.

Graphique 9: Diminution de la teneur en acide cyanhydrique dans des blocs de ciment anciens et secs après un gazage de 24 heures avec 2,5 % d'HCN en volume [142]. (Voir note sous le tableau 6.)

Les valeurs de mesures du graphique 9 sont approchées par une fonction qui se compose de deux termes:

c(t) = 100*e -(t/0,3) = 100*e-(t/4) (4)

c(t) = masse d'HCN fixé par surface au temps t
t = temps en jours

Le premier terme peut être interprété comme terme de désorption de la surface du matériau, avec un
t 9 de 0,3 jours. Le second terme décrit l'absorption de l'acide cyanhydrique ou, le cas échéant, le phénomène inverse, avec un t de 4 jours, qui tient à la diffusion plus lente dans les pores gorgés d'eau. En mesurant la diminution de teneur dont il est question ici, on fera des erreurs de plus en plus grandes à mesure que le temps passera, parce que le dégagement d'acide cyanhydrique est de plus en plus entravé par des effets physiques et chimiques (composés stables; voir section 2.3.3.a).

La fixation d'acide cyanhydrique suit une fonction analogue:
c(t) = 100*(2-e-(1/0,3)-e-(t/4) (5)
Cette formule n'est exacte que si la concentration en acide cyanhydrique gazeux dans l'air du local reste constante. Dans ce cas, le maximum de saturation est atteint après environ 20 jours. Pour pouvoir appliquer cette formule, on doit diviser le temps de gazage en intervalles tels qu'en supposant la concentration constante dans chacun de ces intervalles on s'approche le plus possible de la situation réelle. C'est pourquoi le temps de gazage est raccourci dans ce qui suit.
Si la maçonnerie subit des influences alternées (n heures de gazage, n heures d'aération), la concentration en acide cyanhydrique y sera quasi constante. D'après les formules ci-dessus, la teneur moyenne en acide cyanhydrique dans les parois croît alors à peu près linéairement avec le temps moyen de gazage, si le temps de gazage n'excède pas le temps d'aération. Si le temps de gazage excède le temps d'aération, il ne se produit plus qu'une légère élévation de la teneur.
Le graphique 10 montre les résultats calculés pour deux simulations appliquées au cas d'une chambre d'épouillage subissant des gazages selon des techniques différentes. On y indique la teneur de la maçonnerie en acide cyanhydrique (mg/m2) par rapport à sa teneur de saturation, autrement dit par rapport à la plus grande masse d'acide cyanhydrique qu'un m2 de mur peut fixer (100 %).
Le cas 1 (partie supérieure du graphique 10) montre l'évolution de la teneur en HCN dans le mur d'une chambre d'épouillage subissant alternativement 4 heures de gazage et d'aération, donc trois gazages par jour, sur une longue durée. Avec cette cadence de gazage, la teneur moyenne des parois en acide cyanhydrique représente environ 50 % de la teneur de saturation. Avec les durées de gazage alors pratiquées (de 2 à maximum 10 heures), les périodes de 4 heures à concentration constante sur lesquelles on a basé la simulation paraissent trop longues. Voir les sections 3.3 (Installations pour l'épouillage des vêtements) et 4.4 (Résumé).

Graphique 10: Simulation de la teneur en acide cyanhydrique (en % par rapport à la quantité de saturation) dans la maçonnerie d'une chambre d'épouillage dans le cas de gazages et d'aérations alternés, dans des conditions mathématiques idéales. Voir texte
.

Comme on le montrera encore sous 3.3, la quantité de Zyklon B disponible ne permettait pas d'utiliser les chambres d'épouillage trois fois par jour. Le cas 2 (partie inférieure du graphique 10), qui est plus proche de la réalité, correspond à un seul gazage par jour; la teneur moyenne est quasi stationnaire et représente à peu près le tiers de la valeur trouvée dans le cas 1 (environ 15 % contre 46 %).

Graphique 11: Simulation de la teneur en acide cyanhydrique (en % par rapport à la quantité de saturation) dans la maçonnerie d'une "chambre à gaz homicide", dans le cas de gazages et d'aérations alternés, dans des conditions mathématiques idéales. Voir texte
.

Le graphique 11 (cas 3 et 4) a également été obtenu par simulation; il montre comment varie au cours des jours la teneur en acide cyanhydrique de la maçonnerie d'une "chambre à gaz homicide" où sont pratiqués des gazages respectivement de 12 et 24 minutes par jour, suivis d'aération (respectivement 23 heures 48 minutes et 23 heures 36 minutes), avec la même concentration en acide cyanhydrique dans l'air que dans le cas des épouillages. Ici, les teneurs moyennes de la maçonnerie en acide cyanhydrique sont seulement respectivement d'environ 0,76 % et 1,5 % de la teneur de saturation.
Les cas des chambres d'épouillage et des "chambres à gaz homicides" ne deviennent comparables que si l'on considère les teneurs absolues de la maçonnerie en acide cyanhydrique. Si, par exemple, on prend en considération que les parois des chambres d'épouillage étaient chaudes et sèches, alors que celles des prétendues "chambres à gaz homicides" des crématoires II et III étaient froides et très humides, on doit, pour des concentrations de gaz égales, multiplier les teneurs relatives des "chambres à gaz homicides" au moins par 8, puisque la capacité des parois froides et humides de fixer l'acide cyanhydrique est 8 fois plus grande (voir commentaire du tableau 6). La teneur absolue moyenne des murs des "chambres à gaz homicides" en HCN serait ainsi comparable à la teneur absolue des parois sèches et chaudes d'une chambre d'épouillage fixant 6 % de la teneur de saturation dans le cas d'un gazage de 12 minutes, et 12 % dans le cas de 24 minutes. On voit que, même avec des temps de gazage aussi courts, les "chambres à gaz homicides" auraient, en raison de l'humidité et de la basse température de leurs murs, une teneur en acide cyanhydrique qui ne serait inférieure que d'un facteur 1,3 pour un gazage de 24 minutes et d'un facteur 2,7 pour un gazage de 12 minutes à celle d'une chambre d'épouillage subissant un gazage de quatre heures avec concentration constante en gaz d'acide cyanhydrique dans l'air.

2.5.5. Destruction du pigment dans la maçonnerie


Le lessivage des constituants plus ou moins solubles des maçonneries dépend dans une mesure importante des conditions de l'environnement, surtout de la quantité et de la composition des eaux corrosives. Les eaux contenant du dioxyde de carbone ou des acides minéraux dissous, tels que l'acide sulfurique ou l'acide chlorhydrique, sont spécialement corrosives, car elles produisent une carbonatation ou une dissolution du calcaire [143, 144]. Pour la dissolution directe du pigment, la teneur en sels de fer de la nappe phréatique aura de l'importance.
Une étude sur l'effet corrosif exercé pendant plus de dix ans par des eaux fortement chlorurées et sulfatées sur les murs en béton d'une station de pompage en Egypte (lac de Manzala) a établi que, malgré d'intenses lessivages du ciment, la proportion des ions alcalins facilement solubles du béton était encore du même ordre qu'à l'origine, à savoir 0,2 % K 20 et 1 % N a 20 [145] (voir aussi tableau 5).
Cela s'explique par le fait que la teneur en calcium pouvait avoir diminué à peu près dans la même proportion que celle des alcalins (quelques centièmes). Toutefois, on se trouve, dans le cas des alcalins, à la limite de validité des méthodes d'analyse, de sorte que les variations constatées sont inférieures aux fluctuations statistiques.
Que le calcium et les alcalins aient été dissous dans les mêmes proportions malgré leurs solubilités différentes peut s'expliquer, d'une part, par le fait que les ions alcalins solubles n'ont pas pu être tous dissous par l'eau, mais qu'une partie d'entre eux ont été protégés par des substances peu solubles qui les entouraient. D'autre part, si le corps solide a une grande surface spécifique, ce qui est le cas pour le mortier, le béton et la brique, les substances qui se trouvent en surface subissent d'importantes forces d'adsorption, de sorte qu'elles sont difficilement libérées [137]. Enfin, dans de tels matériaux, la diffusion des substances dissoutes est très lente et rencontre beaucoup de difficultés.
Dans les parties non carbonatées de la maçonnerie (celles qui n'ont pas subi d'influences atmosphériques), la teneur en CN- ou en ferrocyanure ne peut presque pas diminuer, mais il en est autrement dans la partie carbonatée. Comme l'équilibre de dissociation est déplacé vers la formation d'acide cyanhydrique volatil, la concentration de celui-ci peut diminuer par évaporation. En revanche, les complexes ferro- ou ferricyanurés qui pourraient ne pas avoir réagi, surtout le ferrocyanure, qui est extrêmement stable, ne subiront pas cette décomposition car, dans ce cas, l'ion cyanure est fortement lié. Dans des parties plus profondes du matériau, le cyanure restera plus longtemps détectable et pourra de plus en plus se transformer en bleu de Prusse.
Les dérivés solubles du cyanure subissent dans la maçonnerie humide une lente migration
10 vers la surface du matériau, étant entraînés par l'eau (l'eau du sol est absorbée par les murs et s'évapore à la surface libre des parois). A la surface, les dérivés du cyanure subissent, outre l'érosion, un processus accéléré de transformation en pigment, dû à la plus haute teneur en eau, à la plus grande réactivité du fer et à un éventuel effet catalytique du rayonnement ultraviolet. C'est pourquoi il faut s'attendre à ce qu'à la longue le bleu de Prusse se concentre dans les parties extérieures de la maçonnerie.
Le bleu de Prusse montre une très bonne stabilité de migration, donc une très faible mobilité [87]. De plus, il est beaucoup moins soluble que la chaux et les dérivés du fer résiduels de la maçonnerie; enfin, il est résistant aux acides. De tout cela il résulte que la diminution de la quantité du pigment à l'intérieur d'une brique ne peut pratiquement se produire que par la dissolution de la chaux qui représente le liant hydraulique ou par la dissolution de la masse même du ciment. Si, par exemple, 2 % du ciment se dissolvent, une proportion de bleu de Prusse du même ordre sera libérée par le liant; mais, vu la mauvaise solubilité du bleu de Prusse, une grande partie de ce pigment libéré (ce qui ne veut pas dire dissous) par le liant restera dans le mur. Il en résulte qu'au cours du temps la proportion du pigment dans les échantillons ne diminuera que très peu (si tant est qu'elle diminue), car elle sera rapportée à la quantité totale, qui diminue elle aussi.
Etant donné que, en général, les briques sont, contrairement au mortier, un matériau à peu près insoluble, une éventuelle diminution de la quantité du pigment dans les briques est négligeable. C'est pourquoi il peut se passer des siècles avant que le pigment cesse d'être détectable dans un mur qui, alors, sera lui-même en ruines.
Ces conclusions concordent avec l'expérience que l'on a des murs souillés par des substances colorantes peu solubles: on ne parvient pas à nettoyer ces murs à l'eau, même par de nombreux lavages.
Vu que, durant l'expérience citée sous 2.4.5, le bleu de Prusse a montré une stabilité à long terme comparable à celle de l'ocre de fer (F e2 03), on peut estimer que, dans le cas étudié ici, le bleu de Prusse aura une durabilité semblable à celle du F e2 03 présent dans la maçonnerie. Or, on n'a jamais constaté que la pluie dissolve significativement l'oxyde de fer (F e2 03) présent dans les briques. On peut donc s'attendre à ce que la teneur en bleu de Prusse, elle non plus, ne diminue pas de façon significative, même après des décennies.

3. Méthode des gazages par HCN

3 1. Action toxique de l'acide cyanhydrique

L'action biochimique de l'acide cyanhydrique repose sur la fixation réversible du cyanure sur le F e3 + de l'enzyme respiratoire cytochromoxydase dans les cellules du corps. Cette fixation empêche un processus vital, l'oxygénation des cellules, qui permet l'oxydation de certains de leurs constituants. L'homme est asphyxié, pourrait-on dire, par l'asphyxie des fonctions vitales des cellules.
La dose mortelle peut être absorbée par voie orale, par inhalation ou par diffusion au travers de la peau. Alors que les empoisonnements par voie orale à forte dose (par exemple par le cyanure de potassium, KCN) sont très douloureux en raison des crampes provoquées par l'asphyxie, l'inhalation de fortes concentrations d'acide cyanhydrique provoque la perte de connaissance avant que les crampes n'apparaissent. Les exécutions par acide cyanhydrique sont donc indolores et c'est pour cette raison qu'on les pratique dans certains Etats des USA. En général, une dose de 1 mg de CN- par kilo du corps est mortelle. Des doses non mortelles de cyanure sont vite neutralisées et éliminées par réaction avec du soufre (ce qui produit du thiocyanate, ou rhodanate).
Entre autres symptômes physiques, le sang et les taches cadavériques ont en général une coloration rosée, due à ce que le sang est sursaturé par l'oxygène, qui n'est plus transféré aux cellules [146-149]. Dès lors, des témoignages faisant état d'agonies atroces lors d'exécutions rapides (donc par haute concentration) et de victimes au teint bleui ne peuvent pas correspondre à la réalité.
L'absorption par la peau est spécialement favorisée quand la peau est couverte de sueur, par exemple quand le sujet travaille. En général, on conseille à ceux qui ont affaire à l'acide cyanhydrique de veiller à ne pas transpirer. A l'égard de l'absorption par la peau, les concentrations deviennent nuisibles pour la santé à partir de 6 000 ppm
11 (0,6 % en volume) et des concentrations de 10 000 ppm (1 % en volume) peuvent entraîner la mort après une exposition de quelques minutes [150].
F. Leuchter signale que, lors des exécutions aux USA, la victime est immédiatement soumise à des concentrations en acide cyanhydrique de l'ordre de 3 200 ppm. Dans ce cas, la mort intervient après 4 à 10 minutes, selon la constitution de la victime [151]. Pour un volume respiratoire normal d'environ 15 à 20 litres par minute, environ 230 à 380 mg d'HCN sont absorbés, ce qui correspond à peu près à trois fois jusqu'à cinq fois la dose mortelle. Si on suppose que le volume respiratoire augmente avec le besoin d'air, on arrive à une dose environ 10 fois plus grande que la dose mortelle (cf. section 3.4.2.2).

300 ppm rapidement mortel

3.2. Caractéristiques de l'évaporation du Zyklon B

L'acide cyanhydrique sous forme liquide ne reste pas stable très longtemps et sa mauvaise maniabilité le rend très dangereux. Déjà à la fin de la première guerre mondiale, on commercialisa l'acide cyanhydrique sous une forme plus facile à manipuler et plus sûre que précédemment: on fixait l'acide cyanhydrique sur un substrat poreux et on ajoutait un stabilisateur et une substance irritante servant d'avertisseur même pour de faibles concentrations du gaz toxique (l'odeur de ce dernier étant à peine perceptible). Cette préparation, commercialisée sous le nom de "Zyklon B ", était produite par la firme DEGESCH, qui avait son siège à Francfort, ou sous licence de cette firme. Dans de nombreux pays du monde, le Zyklon B fut, jusqu'à la fin de la seconde guerre mondiale, un moyen très courant de lutter contre les insectes et les rongeurs [152-154] dans les entrepôts d'aliments, les grands moyens de transport (trains, bateaux), les bâtiments publics, les casernes, les camps de prisonniers, les camps de concentration [155-157] et, naturellement, servit aux mesures d'hygiène et de lutte contre les épidémies [140, 158-161]. Il est vrai qu'outre le Zyklon B il existait quelques autres rodenticides (produits pour tuer les rongeurs) [162, 163] sous forme gazeuse. Après la guerre, le Zyklon B joua encore un rôle important pendant quelque temps, avant d'être supplanté par le DDT, puis par d'autres produits [164, 165]. On pouvait se procurer le Zyklon B sous trois formes: disques de carton fibreux, semblables aux cartons à bière, avec un trou au milieu; support granuleux de plâtre (Erco); et enfin kieselguhr (terre d'infusoires, terre de diatomées) sous forme de granulés de taille inférieure à 1 centimètre (Diagriess). A l'heure actuelle, le produit Erco n'est plus disponible; son nom a été changé en "Cyanosil" ". Le Zyklon B qui est censé avoir servi aux gazages d'êtres humains est le produit Diagriess, formé de grains de terre de diatomées (ou kieselguhr), d'une grandeur de 5 à 10 millimètres, imbibés d'acide cyanhydrique; dans cette présentation, le support représente environ 60 % de la masse du produit [166, 167]. Le gaz toxique s'évapore très lentement de son support, ce qui correspondait au but recherché. En effet, lors des gazages de locaux, le personnel, muni de masques à gaz, devait répartir le produit dans ces locaux. Comme les filtres protecteurs cessent d'être efficaces à partir d'une certaine concentration de gaz toxique (voir section 3.4.2.3) et qu'un empoisonnement par diffusion au travers de la peau est également possible, il faut que le gaz se dégage lentement pour que le personnel puisse quitter les lieux en toute sécurité.
La rapidité de l'évaporation de l'acide cyanhydrique hors du support est indiquée dans deux sources [167, 168]. L'information donnée par la seconde source [168], qui émane de l'US-Army Chemical Corps, est reproduite au graphique 12. Malheureusement, la source ne dit rien sur la nature du support ni sur la manière dont le produit était étalé/entassé. A une température ambiante d'environ 26*C, ce qui est la température d'ébullition de l'acide cyanhydrique, il faut environ 9 heures, selon cette source, pour que 80 à 90 % de l'acide cyanhydrique soit évaporé.

Graphique 12: Rapidité d'évaporation de l'acide cyanhydrique hors du support, d'après l'US-Army Chemical Corps [168]
.

L'autre source [167] émane de la SARL Detia Freyberg, l'une des sociétés qui ont succédé à la DEGESCH. (La DEGESCH fut jusqu'à la fin de la guerre le principal fournisseur en produits à base d'acide cyanhydrique.) Comme le dégagement du gaz dépend de la température et de la mobilité de l'air, la SARL Detia Freyberg ne donne que des indications approximatives. Selon ces données, le support libère, à une température de plus de 20*C et dans le cas d'une répartition uniforme du produit, 80 à 90 % de l'acide cyanhydrique en 2 heures (voir graphique 13).
Après 48 heures, il n'y a plus dans le support aucune trace d'acide cyanhydrique, ou seulement des traces négligeables. A des températures plus basses, la tension de vapeur de l'acide cyanhydrique est plus faible, ce qui ralentit le processus. Dans les conditions du graphique 13, il faut compter que 50 % de l'acide cyanhydrique est libéré après 40 à 45 minutes. Selon G. Peters [153], le temps de dégagement de 50 % de l'acide cyanhydrique est de 1/ 2 heure, quand le produit est réparti en couches de 0,5 à 1 cm d'épaisseur. Cela correspond à peu près aux données de la SARL Detia Freyberg. Il importe pour la suite de constater qu'à une température supérieure à 20*C le support, pendant les cinq premières minutes, et vraisemblablement même pendant les dix premières minutes suivant la dispersion du produit, a libéré tout au plus 10 % de l'acide cyanhydrique.

Graphique 13: Rapidité d'évaporation de l'acide cyanhydrique hors du support, à plus de 20*C et avec un étalement du produit en couche mince, d'après la SARL Detia Freyberg [167]
.

Si la température descendait du point d'ébullition de l'acide cyanhydrique jusqu'à 0*C, la durée d'évaporation serait environ triplée (voir graphique 1). D'après une source datant de la guerre, le ralentissement de l'évaporation de l'acide cyanhydrique hors du support est peu important même à des températures inférieures à 0*C [169]. Pour de basses températures, il faut compter avec un ralentissement de plus en plus net vers la fin de l'évaporation, car, ici, les forces d'adsorption exercées par le support sur l'acide cyanhydrique deviennent plus importantes.
Il y a donc un facteur 4 d'écart entre les données américaines (US-Army Chemical Corps) et les données des deux sources allemandes (Detia Freyberg et G. Peters). Comme les opérations d'épouillage allemandes duraient en général un petit nombre d'heures (voir plus loin), il vaut mieux se fier aux sources allemandes, d'autant plus qu'elles indiquent la manière dont le produit est réparti. Peters [153] signale en outre que les Américains emploient comme support presque exclusivement des disques de carton, qui libèrent l'acide cyanhydrique de façon considérablement plus lente que le support du produit Diagriess.
Si le produit n'est pas réparti uniformément, mais exposé en tas, l'évaporation est évidemment plus lente. Il y a là deux effets à considérer. Si le produit est entassé, le volume de l'acide cyanhydrique à évaporer est proportionnel à la 3e puissance de la dimension du tas réalisé, alors que la surface du tas, où l'évaporation se déroule, n'est proportionnelle qu'au carré de la dimension. Compte tenu de ce premier effet, on doit compter avec un accroisssement du temps d'évaporation proportionnel à l'entassement. En outre, en cas de grands entassements, la forte absorption locale de chaleur va provoquer une baisse plus importante de la température dans le produit et autour de lui, ce qui freinera encore l'évaporation. On obtient ainsi un allongement du temps d'évaporation un peu plus que proportionnel à l'entassement du produit.

3.3. Installations pour l'épouillage des vêtements


Sur les installations pour l'épouillage des vêtements, on dispose de nombreuses publications datant d'avant et de pendant la guerre [140, 152-157, 170-173], auxquelles nous nous référerons. En outre, il existe des directives de l'époque pour le gazage des biens et des locaux, qui décrivent en détail les opérations prescrites [174, 175]. Pour l'essentiel, elles ne diffèrent pas des prescriptions actuelles [176]. C'est sur cette base que nous exposerons brièvement la procédure des opérations.
Tout d'abord, on se contenta, pour l'épouillage des vêtements, d'apporter des transformations provisoires à des locaux ordinaires (10 à 30 m2 de surface au sol): on rendait les fenêtres et les portes étanches au gaz, on veillait au bon chauffage du local et on prévoyait un moyen de ventilation. Des travailleurs équipés de masques à gaz répartissaient uniformément le Zyklon B sur le sol du local qui contenait les vêtements à épouiller. Cette procédure ressemblait aux gazages que l'on pratiquait alors couramment dans les locaux ordinaires pour y éliminer la vermine. Aujourd'hui encore, on peut voir des locaux ainsi transformés dans le camp central Auchwitz I. L'usage de locaux rendus provisoirement étanches pour des gazages n'est pas sans risques, d'autant plus que l'étanchéité est rarement parfaite.
Une citation de la littérature illustrera les problèmes qu'on rencontrait en gazant à l'acide cyanhydrique des locaux non étanches:

"Pour exemple: J.M., 21 ans, tapissière. Cette femme travaillait dans la cave d'une maison; au second étage de cette maison, on gazait à l'aide d'acide cyanhydrique un appartement infesté de vermine. L'isolation étant insuffisante, du gaz s'échappa dans le corridor, y empoisonna l'agent de désinfection, puis arriva dans la cave par une cage d'escalier. Mme M. sentit tout à coup en travaillant une démangeaison prononcée dans le cou et eut bientôt un mal de tête et des vertiges. Deux de ses compagnes de travail présentèrent les mêmes symptômes et quittèrent la cave avec elle. Après une demi-heure, elle retourna dans la cave et s'effondra, cette fois, sans connaissance. Elle fut conduite à l'hôpital en même temps que l'agent de désinfection qui avait, lui aussi, perdu connaissance. La patiente s'éveilla à son arrivée dans l'ascenseur de l'hôpital, se sentit de nouveau tout à fait bien et, à l'examen, ne présentait plus aucun symptôme d'empoisonnement. L'agent de désinfection, en revanche, mourut lors de son transport à l'hôpital." [148]

Par la suite, on construisit des installations spéciales, sans fenêtres et étanches aux gaz, pourvues de systèmes efficaces de chauffage et de ventilation et, plus tard, de circulation d'air (procédé dit "par mouvement circulaire"), qui assuraient une répartition plus rapide du gaz dans le local. De plus en plus souvent, on installa un mécanisme qui permettait d'ouvrir les boîtes de Zyklon B de l'extérieur du local, de sorte que le personnel ne courait plus aucun danger. Dans ce système, le fond de la boîte était coupé automatiquement, le produit tombait dans un récipient ajouré par lequel on faisait passer un courant d'air chaud, comparable à un foehn. Ces installations, équipées du système dit à mouvement circulaire, avaient un volume relativement petit (quelques m3), ce qui permettait de gagner de la place et d'économiser le très coûteux insecticide.
Les concentrations utilisées peuvent varier beaucoup selon le type de vermine et les conditions d'emploi. Elles étaient comprises, en général, entre 5 et 30 g d'acide cyanhydrique par m3 d'air. Le temps d'utilisation était tout aussi variable: de moins de 2 heures à 10 heures et plus. Avec les installations plus modernes dont on a parlé, c'est-à-dire celles qui avaient un chauffage (plus de 25*C) et un système à mouvement d'air circulaire, on pouvait, avec des concentrations de 20 g par m3, commencer à enregistrer de bons résultats après une heure ou deux.
La durée du gazage est plus longue pour les insectes et leurs _ufs que pour les animaux à sang chaud, parce que les insectes ont une plus grande résistance au gaz toxique, mais aussi et surtout parce que le gaz doit pénétrer en concentration mortelle dans les moindres recoins et ourlets des objets à désinfecter pour y tuer le moindre insecte (pou, par exemple) qui s'y dissimule. Les animaux à sang chaud, au contraire, sont très vite exposés à de fortes concentrations du gaz en raison de leur taille et surtout de leur respiration pulmonaire.
Comme on l'a dit à la section 1.4, le local désigné sur les plans comme "chambre à gaz" (!) dans le bâtiment 5b du camp de Birkenau ne contient aucun équipement. Ce local a une surface au sol de 130 m2 et est ouvert jusqu'à la ferme du toit; il a donc un volume libre d'au moins 400 m3 et tout le volume au-dessus de 2 mètres doit être considéré comme de la place inutilisable. Un usage de ce local tout entier comme chambre d'épouillage suppose la mise en oeuvre d'au moins 4 à 5 kilos d'acide cyanhydrique (10 g par m3)
12 et cela aussi bien si le local contient peu d'objets que s'il en est rempli dans la mesure du possible. Dans ces conditions, si l'on suppose 100 cycles de gazage par an (un tous les 3 ou 4 jours), cette installation et le bâtiment 5a ont donc consommé, à eux seuls, environ 0,8 tonne de Zyklon B, ce qui correspond à environ 10 % des fournitures totales en Zyklon B (7,5 tonnes) reçues par le camp d'Auschwitz en 1942 [177].
Si on considère que, outre ces bâtiments, il y avait à Birkenau d'autres installations, de différentes grandeurs, pour l'épouillage par acide cyanhydrique [18], si on ajoute à cela que les fournitures au camp de Birkenau approvisionnaient aussi les camps qui lui étaient rattachés (plus de 30) et que, de temps à autre, on gazait des baraques de détenus avec cet insecticide [20] (par baraque, environ 40 ¥ 12 ¥ 3,5 > 1 500 m3, donc 15 kg de Zyklon B; par conséquent, pour les 100 baraques du camp de Birkenau à elles seules: 1,5 tonne), on voit que les quantités de Zyklon B fournies au camp d'Auschwitz peuvent s'expliquer parfaitement par des opérations normales d'épouillage.
D'après la déposition de l'ex-détenu C.S. Bendel, les baraques étaient désinfectées surtout à l'aide de "lysoform" (nom commercial d'une solution de 2 à 3 % d'aldéhyde formique et de savon de potassium) [178]. Comme ce produit ne tue pas les insectes, cela ne peut pas être exact. Selon Pressac, cette déposition "préparée" servirait à prouver que les fournitures de Zyklon B étaient employées principalement aux gazages d'êtres humains. Pressac déclare cette dernière thèse insoutenable [179]. Il est même clair que la quantité fournie par an ne permettait pas d'effectuer un gazage complet de tous les biens et bâtiments dans tous les camps du complexe d'Auschwitz, puisque les épidémies de typhus ne purent jamais être jugulées. De ceci il résulte aussi que le rythme de 3 gazages par jour que nous avons supposé pour la simulation des chambres d'épouillage des bâtiments 5a et 5b (section 2.5.4) est beaucoup trop élevé. En effet, les bâtiments 5a et 5b auraient nécessité à eux deux 24 à 30 kg de Zyklon B par jour, donc 9 à 11 tonnes par an, c'est-à-dire à peu près toute la quantité fournie au camp. Il est donc plus plausible de supposer que ces installations d'épouillage furent utilisées au plus une fois par jour.

3.4. Gazages d'êtres humains

3.4.1. Témoignage
s

Pour établir les conditions physico-chimiques et techniques des gazages censés avoir été effectués sur des êtres humains, nous examinerons dans ce chapitre quelques témoignages à ce sujet. Une analyse complète et détaillée des nombreux témoignages réunis lors des divers procès et dans la littérature serait une tâche trop vaste et doit être laissée à des travaux futurs. L'aperçu qui suit ne prétend donc pas à l'exhaustivité.
Pour illustrer la problématique, citons un extrait du jugement prononcé à l'issue du procès d'Auschwitz (tenu à Francfort contre d'anciens membres du personnel du camp) [180]:

"Car le tribunal manquait de presque tous les moyens de preuve dont on dispose normalement dans un procès de meurtre pour se faire une image fidèle de ce qui s'est réellement passé au moment du meurtre. Il manquait les corps des victimes, les procès-verbaux d'autopsie, les expertises de spécialistes sur la cause et le moment de la mort, l'arme du crime, parfois toute trace des auteurs, etc. Le contrôle des témoignages fut rarement possible. Quand il existait le moindre doute ou qu'une possibilité de confusion ne pouvait être exclue avec certitude, le tribunal n'a pas retenu les témoignages...

Les conclusions générales [...] reposent sur [...] les dépositions vraisemblables du témoin [...] Böck et sur les notes manuscrites du premier commandant du camp, Höss."

Un très grand nombre des témoignages semblaient invraisemblables au tribunal. Mais on put tout de même obtenir de quelques témoins "dignes de foi" des dépositions d'allure vraisemblable. Parmi ces témoins, prenons-en deux, à titre d'exemple: Rudolf Höss, qui fut commandant du camp d'Auschwitz, et Richard Böck, SS subalterne du camp. Un coup d'_il sur ces deux témoins nous fera saisir deux problèmes majeurs posés par les dépositions des témoins à charge.
Dans le récit écrit par R. Butler, qui captura Höss, on peut lire que Höss, une fois prisonnier, fut torturé [181]. Dans ses notes autobiographiques, Höss mentionne lui aussi ces tortures [67]. D'après un rapport rédigé à l'époque par un sénateur américain, les mauvais traitements infligés à des détenus auraient été assez courants [182]. A l'époque, quelques voix s'élevèrent dans les médias américains pour dire hautement que le Tribunal de Nuremberg exerçait une vengeance et non la justice [183]. Elles alléguaient:
-- des témoignages extorqués sous la menace;
-- l'obligation de remettre tous les documents à l'accusation;
-- le refus d'accorder à la défense le droit d'examiner les documents et les actes;
-- l'interdiction faite à la défense de voyager et de se procurer des devises.
A la lecture du Statut de Londres, qui définissait le cadre juridique des procès de Nuremberg, on est frappé par des articles incompatibles avec les pratiques d'un Etat de droit. L'article 19 stipule: "Le tribunal ne sera pas lié par les règles techniques relatives à l'administration des preuves. Il adoptera et appliquera autant que possible une procédure rapide et non formaliste et admettra tout moyen qu'il estimera avoir une valeur probante" et l'article 21: "Le tribunal n'exigera pas que soit rapportée la preuve de faits de notoriété publique, mais les tiendra pour acquis" [184].
Mais qu'en est-il de la vraisemblance intrinsèque des dépositions ? Pour cette problématique, on peut se reporter à deux ouvrages détaillés [185]. Dans ce qui suit, nous allons examiner d'assez près les témoins les plus souvent cités.

Dans la déposition de Höss, éditée par Broszat, on peut lire [67]:

p. 126: "Tout en traînant (les cadavres], ils mangeaient et fumaient [...] Aux fosses ils entretenaient le feu, ils arrosaient [les cadavres] avec la graisse qui s'accumulait [...]";

pp. 157 et sq.: "[...] Les corps furent d'abord arrosés avec des restes de pétrole, plus tard avec du méthanol [...] Il essaya aussi de détruire les cadavres par explosion [...]";

p. 166: "Une demi-heure après avoir lancé le gaz, on ouvrait la porte et on mettait en marche l'appareil de ventilation. On commençait immédiatement à extraire les cadavres"

et ailleurs:

"[...]

Q. Mais n'était-il pas extrêmement dangereux pour les détenus d'aller dans ces chambres et de travailler

parmi tous les corps et les nappes de gaz ?

R. Non.

Q. Portaient-ils des masques à gaz ?

R. Ils en avaient mais ils ne s'en servaient pas, car il n'y avait jamais d'accident.

[...]" [186].

Les problèmes soulevés par la combustion des corps dans les fosses ont déjà été traités dans la section 1.5.
Qu'on soit entré dans les "chambres à gaz" sans filtre protecteur, qu'on y ait mangé et fumé et qu'on ait commencé à traîner les corps tout de suite après l'ouverture des portes, tout cela n'est vraisemblable que si les locaux ne contenaient plus de quantités dangereuses de gaz toxique. La possibilité de ce dernier point sera examinée à la section 3.4.2.
Les corps humains étant constitués d'eau à plus de 60 %, leur combustion exige une grande dépense de combustible et une grande chaleur. Il est impossible qu'au cours de ce processus il s'accumule de la graisse (qui brûle facilement). Car, enfin, les corps sont brûlés et non rôtis. La description d'un homme brûlant de lui-même, comme celle qu'on trouve dans l'anecdote de Pierre l'Ebouriffé [Struwwelpeter] de Hoffmann dans le conte du Petit Paulin qui brûle, ne correspond pas du tout à la réalité.

Occupons-nous brièvement du témoignage de H. Tauber. D'après ses déclarations, H. Tauber fut, pendant la guerre, un des détenus appartenant au Sonderkommando du crématoire II. Pressac écrit que son témoignage est le meilleur en ce qui concerne les crématoires et qu'il est fiable à 95 %. Voici ce qu'on y lit [187]:

"[...] Pendant la combustion de tels corps [non décharnés], nous n'utilisions du coke que pour allumer les fours, car ces corps brûlaient d'eux-mêmes en libérant leur graisse. Parfois, quand le coke manquait, nous mettions de la paille et du bois dans les cendriers sous les moufles. Quand les cadavres gras commençaient à brûler, les autres cadavres prenaient feu d'eux-mêmes [...].

[...] Plus tard, quand les crémations se suivaient de près, les fours brûlaient d'eux-mêmes, grâce à la braise formée par les corps en combustion. Telle est la solution qu'on apportait en général au problème de la chauffe des fours quand il s'agissait de cadavres gras [...].

[...] Une autre fois, les SS jetèrent un prisonnier qui ne travaillait pas assez vite dans une fosse pleine de graisse humaine en ébullition près du crématoire V. A cette époque [l'été 1944], les cadavres étaient brûlés en plein air dans des fosses, d'où la graisse s'écoulait dans des réservoirs séparés, creusés dans la terre. Cette graisse était versée sur les cadavres, pour accélérer la combustion [...]"

Dans un four crématoire, les gaz de combustion arrivent du foyer dans le creuset contenant le cadavre puis passent du cendrier dans le carneau et, de là, dans la cheminée [188]. Si l'on fait du feu dans le cendrier pour brûler les corps qui se trouvent au-dessus, on inverse le flux du gaz: l'air frais est aspiré par la cheminée, les gaz brûlés s'amassent dans le creuset, d'où ils se fraient un chemin vers l'extérieur, c'est-à-dire vers la salle des fours. La combustion à partir du cendrier, telle que la décrit Tauber, ne peut pas fonctionner. De tels témoignages ne sont, pour employer les mots de Pressac, que mensonges et inventions [189].
Mais revenons aux déclarations de R. Höss. Outre le bois, on aurait employé comme combustibles pour les crémations en plein air, du pétrole et du méthanol. En fait, ce dernier produit aurait été tout à fait inutilisable car il se volatilise facilement. Les combustibles liquides ne brûlent qu'à côté du corps et sur lui, de sorte que la chaleur se perd en montant. En outre, de tels combustibles, utilisés en plein air, se perdent en s'infiltrant dans le sol. Le méthanol s'évapore très facilement et a une très basse température d'inflammation. Tant que la quantité de méthanol dont le corps solide est arrosé est suffisante, les vapeurs brûlent à une certaine hauteur au-dessus du corps. Les flammes n'atteignent le corps solide que quand le méthanol est presque entièrement consumé: l'enveloppe de vapeur (combustible) rétrécit et la flamme, qui s'éteint peu à peu, se rapproche du corps. L'auteur a fait une expérience de combustion de méthanol sur son gras gauche et s'en est tiré sans blessures sérieuses. On observe la même chose avec le papier et l'étoffe: la carbonisation n'est facile que quand le méthanol s'épuise. En outre, les mélanges de méthanol et d'air sont explosibles. Cela rend des essais de combustion à l'aide de méthanol à peu près impossibles. D'autre part, l'expérience montre que, dans des combustions de personnes en plein air par le pétrole, les cadavres peuvent être superficiellement carbonisés (déshydratés), mais non brûlés complètement [190, 191].
Enfin, les témoignages sur des tentatives d'élimination des cadavres par dynamitage ne méritent pas d'être commentés, car il est clair qu'un tel procédé est inutilisable.

Il est intéressant que Broszat, dans son édition des confessions de Rudolf Höss, écarte les dernières pages parce qu'elles "contiennent des indications tout à fait fausses sur le nombre de ces juifs". Höss y mentionne 3 millions de juifs de Hongrie, 4 millions de Roumanie et 2,5 millions de Bulgarie. Les chiffres réels sont environ dix fois plus faibles [192]. On trouve encore dans ces confessions de Höss l'invraisemblance suivante [193]:

"[...] Quoiqu'ils fussent bien nourris et gratifiés de larges rations supplémentaires, on les voyait souvent [les juifs des Sonderkommandos] traîner les cadavres d'une main, tenir de la nourriture dans l'autre et la manger.

Même le travail macabre consistant à creuser les charniers et à y brûler les corps ne les empêchait pas de manger. Même le fait de brûler leurs proches parents ne les ébranlait pas [...]"

Passons maintenant aux déclarations du témoin R. Böck [69]:

"Un jour, c'était pendant l'hiver 1942/43, H. me demanda s'il me plairait de participer à une action de gazage [...] Le convoi qui venait d'arriver était sur la voie libre [...] Ils furent tous embarqués et conduits à une ancienne fermette [...].

[...] Quand tout le convoi fut dans le bâtiment -- cela pouvait faire environ 1 000 personnes --, on ferma la porte. Puis un SS, je pense que c'était un brigadier, vint à notre Sanka [Sanitäts-Kraftwagen, voiture sanitaire] et sortit une boîte contenant du gaz. Avec cette boîte, il alla à une échelle [...] Je remarquai alors qu'en montant à l'échelle il portait un masque à gaz. [...] il versa [...] le contenu de la boîte dans l'ouverture. [...] Quand il eut refermé la petite porte, une clameur indescriptible s'éleva [...]. Cela dura environ 8 à 10 minutes, puis tout fut silencieux. Peu de temps après, la porte fut ouverte par des détenus et on put encore voir une vapeur bleuâtre flotter sur un énorme tas de cadavres [...]. A vrai dire, j'ai été étonné de voir que le commando de détenus désigné pour retirer les cadavres entrait dans la pièce sans masques à gaz, malgré la vapeur bleue qui flottait au-dessus des corps et que je supposais être du gaz [...]".

D'après ce que nous avons déjà établi dans notre étude, nous pouvons faire les commentaires suivants:

D'après des analyses professionnelles de photos aériennes, il n'y avait, quand ces photos furent prises, ni grandes fosses d'incinération, ni réserves de combustible, ni fumées, ni flammes aux endroits concernés [54, 72]. Dès lors, les scénarios d'extermination faisant intervenir ces choses sont vraisemblablement faux.
Mille personnes ne peuvent tenir sur moins de 200 m2. D'après les témoignages, la surface des fermettes était, au plus, de la moitié [66].
Comme on l'a vu à la section 2.1, l'acide cyanhydrique gazeux est incolore et invisible. On ne pouvait donc pas voir "une vapeur bleue flotter" sur les cadavres. Ce passage trahit une pure invention visiblement suggérée par le nom allemand de l'acide cyanhydrique: "Blausäure" (acide bleu), qui se rapporte en fait au rôle de l'acide cyanhydrique dans la formation du bleu de Prusse.
Section 3.2: puisque l'épisode décrit est censé avoir lieu en hiver, la rapidité des opérations est absolument invraisemblable, car à des températures de gel le Zyklon B ne libère l'acide cyanhydrique que très lentement. (On reviendra sur cette question à la section 3.4.2.1.)
Il n'est pas possible que, comme on nous le dit, des gens aient pénétré sans filtre protecteur dans des pièces contenant du gaz toxique en forte concentration, car il est clair que cela aurait provoqué la mort, tôt ou tard.

Voici l'opinion du procureur de la République Dressen sur la déposition de Böck [194]:
"Très honoré Monsieur X...,

Pour votre information, je vous envoie les copies ci-jointes de témoignages d'anciens membres de la SS sur des gazages de détenus à Auschwitz. Ce n'est qu'un choix -- il existe beaucoup d'autres dépositions semblables. Contrairement à vous, je pense que ces récits de témoins oculaires sont tout à fait propres à démasquer les mensonges de ce factum en ce qui concerne la réalité des gazages d'êtres humains.

Avec mes aimables salutations,

(Dressen)

procureur de la République."

Et dans une autre lettre:
"[...] D'ailleurs, la déposition de Böck n'est qu'un témoignage parmi beaucoup d'autres semblables [...].

Avec mes aimables salutations,

(Dressen) procureur de la République."


La déposition de Böck appartient au petit nombre de celles que le Tribunal de Francfort, après un soigneux examen, retint comme dignes de foi et où les inexactitudes étaient donc moins frappantes pour les profanes que dans beaucoup d'autres dépositions.
Pressac lui-même, en plusieurs passages de son livre, émet un jugement très critique sur la fiabilité et la vraisemblance des témoignages [195], sur lesquels, pourtant, reposent toutes les représentations qu'on peut se faire des meurtres par chambre à gaz. Il énumère les inexactitudes, les absurdités et les exagérations des témoins et explique d'où elles proviennent, selon lui. En de nombreux cas, Pressac est forcé de corriger les indications des témoins, pour supprimer des erreurs et ce qu'il considère comme des impossibilités techniques. Ainsi, par exemple, les chiffres de victimes par gazage évalués par Pressac sont considérablement inférieurs à ceux que donnent les témoins oculaires, qui font souvent état, pour les crématoires II et III, de plusieurs milliers de victimes par opération. Déjà, pour qu'un seul millier de personnes puisse loger dans une pièce de 210 m2, il faudrait beaucoup de discipline et d'esprit de coopération de la part des victimes. Mais les masses de 2 000 êtres humains et plus [196] que mentionnent parfois les témoins n'auraient pu être entassées dans les morgues I. Pour arriver au nombre de 4 millions, qui est celui auquel on évaluait jusqu'à il y a peu les victimes d'Auschwitz et de Birkenau, on est en fait forcé de supposer des chiffres techniquement impossibles, comme le faisaient les témoins. Au printemps 1990, après l'expertise de Cracovie [8], on a enlevé, à Auschwitz, les plaques commémoratives qui mentionnaient 4 millions de victimes. Actuellement, le chiffre officiel est d'environ 1,5 million de victimes [197]. Pressac a corrigé les indications des témoins en tenant compte de ce chiffre et en s'appuyant surtout sur un ouvrage de Danuta Czech [198]. Voici, pour chaque installation, comment Pressac, après correction des témoignages, pense pouvoir reconstituer les gazages d'êtres humains:

Crématoires IV/V Quelques centaines de déshabillent, dehors, s'il fait beau, sinon, dans la morgue, et parfois à côté de cadavres qui ont été empilés là après le dernier gazage et qui attendent d'être incinérés; les victimes vont à la "chambre à gaz" en longeant la réserve à coke et le bureau du médecin; après la fermeture des portes, on introduit le Zyklon B par des fenêtres auxquelles on accède par une échelle; après 15 à 20 minutes, on ouvre les portes; le Sonderkommando, tantôt avec masque à gaz, tantôt sans, évacue les corps vers la morgue ou vers les fosses de combustion qui se trouvent à l'extérieur, derrière le crématoire V. Selon Pressac, le nombre des victimes, difficile à calculer, est sans doute d'environ 100 000; d'après d'autres sources, le triple [200]. La même chose vaut pour les fermettes I et II (voir section 1.3.3).

Concernant la quantité de gaz utilisé lors des exécutions, Pressac estime que 95 à 98 % de tout le Zyklon B fourni au camp servit au but initial, à savoir l'épouillage de vêtements et de locaux [201]; il peut s'appuyer pour cela sur les conclusions du Tribunal de Nuremberg [202]. Pressac se fonde sur le fait que le camp d'Auschwitz, compte tenu des quantités d'êtres humains qui s'y trouvaient et des installations d'épouillage qui y étaient sans aucun doute utilisées, ne reçut pas de fournitures en Zyklon B notablement plus importantes que d'autres camps de concentration où il est prouvé qu'il n'y eut pas d'extermination. Les fournitures au camp d'Auschwitz sont indiquées dans les actes du Tribunal militaire international. Pour chacune des années 1942 et 1943, elles s'élevaient environ à 19 000 kg [177], donc elles ne dépassaient pas 40 tonnes en tout. Selon Pressac, 800 à 2 000 kg servirent aux exterminations d'êtres humains. A Birkenau, de l'été 1942 à l'automne 1944, on aurait gazé environ 1 million de personnes en tout, et, selon d'autres sources (figurant ci-après entre parenthèses) environ 4 millions. On disposait donc, pour 1 000 personnes, d'environ 0,8 à 2 (0,2 à 0,5) kg d'acide cyanhydrique. Les "chambres à gaz" (morgues I) des crématoires II et III ne pouvaient pas contenir beaucoup plus de 1 000 personnes par exécution. Dans leur volume d'environ 430 m3 (500 m3 moins 1 000 personnes de 70 litres chacune), une quantité de 1 000 (250) g d'acide cyanhydrique produirait, après évaporation complète (après plus de 2 heures !), une concentration finale de 2,3 g par m3 (0,19 % en volume)
13 . C'est pourquoi J. Bailer [6], W. Wegner [203] et G. Wellers [7] supposent maintenant qu'on utilisait l'acide cyanhydrique à une concentration de 1 g par m3 (0,083 % en volume) ou moins. Pressac parle, à plusieurs reprises dans son livre, d'une concentration de 12 g par m3 ou 1 % en volume, ce qui conduit à une quantité de gaz cinq fois plus grande que celle que lui-même assigne à des fins homicides [204]. Il s'appuie pour cela sur de nombreux témoignages, d'après lesquels quatre à six boîtes d'un kilo de Zyklon B étaient vidées dans les "chambres à gaz" (morgues) des crématoires II et III, ce qui correspond, en effet, à une concentration de 1 % en volume [73]. Mais, dans ce cas, la consommation pour les prétendus gazages d'êtres humains aurait été d'environ 5 000 kg, autrement dit environ 1/4 de l'ensemble des fournitures totales. Il est clair qu'ici Pressac se contredit.
Comme autre source indirecte et très sûre pour établir les quantités d'acide cyanhydrique utilisées, on peut prendre les durées d'exécution alléguées par les témoins. Elles ne dépassent jamais quelques minutes [205]. Le professeur G. Jagschitz cite, dans son expertise de 1992, un témoin qu'il considère comme compétent: le Dr. Fischer, médecin du camp d'Auschwitz [206]. Celui-ci, qui aurait eu régulièrement à surveiller les "exécutions en chambres à gaz", mentionne, en concordance avec la grande majorité des autres témoins, des durées d'exécution de 2 à 3 minutes. L'ancien commandant du camp R. Höss parle, lui aussi, de 3 à -- exceptionnellement -- 15 minutes [207]. A un autre endroit, il dit qu'après une demi-heure les portes de la chambre à gaz étaient ouvertes pour l'extraction des cadavres. Donc, d'après ce témoignage, le système de ventilation avait déjà aspiré le gaz après 15 à 20 minutes [67].
Si on suppose des durées d'exécution correspondant à peu près à celles des chambres à gaz américaines (4 à 10 minutes avec 3 200 ppm de HCN [151]), on doit trouver partout dans le local de gazage une concentration d'environ 3 000 ppm de HCN (3,6 g/m3), au moins à la fin de l'exécution, c'est-à-dire après 10 minutes. Pour les 430 m3 des morgues I des crématoires II et III, cela correspond à une quantité d'acide cyanhydrique d'environ 1,5 kg. Comme le support n'a libéré, après 5 à 10 minutes, que 10 % de l'acide cyanhydrique (voir section 3.2), une exécution en quelques minutes exigeait une quantité 10 fois plus grande, donc au moins 15 kg de Zyklon B. Encore ceci n'est-il vrai que si l'acide cyanhydrique libéré arrive immédiatement au contact des victimes, ce qui n'est pas le cas dans de grands locaux bondés. Il est donc certain que chacune des opérations de gazage décrites par les témoins aurait exigé au moins 20 kg de Zyklon B. Pour 1 000 gazages, cela correspondrait à 50 % de l'ensemble des fournitures de Zyklon B du camp.

3.4.2. Critique des témoignage
s

Pour apprécier le degré de véracité des témoignages, officiels et autres, sur les opérations de gazage dont nous discutons l'existence, il faut considérer les facteurs suivants:

1. la rapidité de la diffusion de l'acide cyanhydrique dans le local et le temps nécessaire à la mise à mort;
2. le temps nécessaire pour ventiler les locaux remplis d'êtres humains, compte tenu du nombre de personnes, de l'architecture des locaux et de leur type de ventilation, compte tenu aussi du gaz qui continuait à se dégager du support et des quantités absorbées par les murs et par les corps;
3. l'efficacité et la capacité des filtres protecteurs et des masques à gaz.

3.4.2.1. Répartition de l'acide cyanhydrique dans le loca
l

Puntigam et al. [140] décrivent, dans leur publication, l'évolution de la concentration en acide cyanhydrique en plusieurs endroits d'une chambre d'épouillage, avec ou sans circulation d'air (système à mouvement circulaire). Puntigam n'indique ni les dimensions de la chambre d'épouillage, ni le volume des objets qu'elle contient, ni la nature du support du gaz, ni la répartition du gaz, ni la température. Les concentrations maximales diffèrent selon l'endroit de mesure, ce qui fait supposer que la répartition du produit dans le local n'était pas uniforme. Pour la clarté, le graphique 14 n'indique que l'évolution de la concentration au milieu de la pièce.

Graphique 14: évolution de la concentration en acide cyanhydrique dans une chambre d'épouillage, avec et sans système de circulation d'air, au milieu de la pièce (communication interne de la firme DEGESCH, d'après [140])
.

D'après la publication déjà citée de Schwarz et al. [142], ces mesures ont été faites à la température ambiante. Le graphique 16, lui, ne précise pas bien les données qui nous intéressent, mais il est clair que, dans ces conditions, la plus forte concentration n'est atteinte qu'après 4 à 5 heures. A l'époque, il n'y avait pas encore de système à circulation d'air; la répartition du gaz ne se faisait donc que par ventilation naturelle. Il faut noter la forte diminution de concentration due à l'adsorption par le contenu de la chambre d'épouillage, ici du matériel inanimé à épouiller. Les valeurs données par Puntigam pour les épouillages sans système de circulation d'air (graphique 14, courbe inférieure) mettent en évidence la même lenteur dans l'établissement de la concentration maximale que dans les cas représentés dans le graphique 16; on peut donc supposer que les températures, elles aussi, étaient semblables. Selon la SARL Detia Freyberg, une évaporation de 80 à 90 % du gaz et une répartition uniforme dans le local sont obtenues en 120 minutes à une température supérieure à 20*C.

Graphique 15: Adsorption de l'acide cyanhydrique par les vêtements en fonction de la température dans une chambre d'épouillage avec système de circulation d'air (schématiquement) [170]
.

Le graphique 15 montre dans quelle mesure l'adsorption de l'acide cyanhydrique par les vêtements dans une chambre d'épouillage avec système de circulation d'air dépend de la température. Le fait que l'adsorption soit plus importante pour de basses températures tient à la plus grande humidité des vêtements à traiter par le gaz [170].
Dans le cas d'hypothétiques gazages d'êtres humains, la sueur d'angoisse des victimes pourrait provoquer un effet analogue; mais, vu la température plus élevée, cet effet serait assez faible.

Graphique 16: Evolution de la concentration en acide cyanhydrique dans une chambre d'épouillage vide et dans une chambre contenant du matériel à désinfecter, à la température ambiante [142]
.

3.4.2.2. Empoisonnement ou asphyxie
?

Il faut encore tenir compte de la diminution de concentration provoquée par la respiration des victimes. Cette diminution est d'autant plus importante par individu que la concentration utilisée est plus forte. En effet, s'il est vrai qu'en cas de forte concentration les victimes absorbent en peu de temps des quantités mortelles d'acide cyanhydrique, leur organisme n'y réagit qu'avec un certain retard, pendant lequel elles continuent à absorber de l'acide cyanhydrique.
Le graphique 17 montre comment le volume respiratoire par minute évolue chez des êtres humains mourant d'asphyxie ou d'empoisonnement (asphyxie biochimique). On prend ici pour unité de temps la cinquième partie du temps au bout duquel survient l'arrêt de la respiration. La mort n'a lieu que quelques minutes après l'arrêt de la respiration. Si, par exemple, l'arrêt de la respiration survient après 5 minutes, le volume respiratoire prend de minute en minute les valeurs suivantes: 1r e min.: 20 l; 2e min.: 30 l; 3e min.: 50 l; 4e min.: 80 l; 5e min.: 30 l (cf. [214]). Au total, le volume respiré est environ de 210 litres. On admet que l'allure de la courbe est indépendante du temps nécessaire à provoquer l'arrêt de la respiration. Il en résulte que, si le temps précédant l'arrêt de la respiration est doublé, le volume d'air respiré est doublé lui aussi.

Graphique 17: Représentation schématique de l'évolution du volume respiratoire en fonction du temps dans un cas d'asphyxie/empoisonnement
.

Pour la morgue I ("chambre à gaz") du crématoire II, nous disposons des informations suivantes: volume: 50 0 m3; volume de 1 000 personnes: environ 8 0 m 3; volume d'air restant: environ 42 0 m3. Considérons d'abord la contenance de la pièce en oxygène. Le tableau 7 donne, en fonction du temps, le volume total inhalé par les 1 000 victimes, d'une part en m3 et, d'autre part, par rapport au volume initial d'air. La teneur moyenne en oxygène diminue de 20-30 % par respiration. La teneur résiduelle en oxygène qui en résulte pour la chambre est indiquée dans la dernière colonne.


Tableau 7:
Réduction de la teneur en O2 en fonction du temps dans la morgue I supposée étanche à l'air

Temps écoulé jusqu'à l'arrêt de la respiration (min.)

Volume inhalé par 1 000 victimes


(m3)

Rapport avec le volume libre de la pièce

Teneur résiduelle en

O2 (30 % par inspiration)

Teneur résiduelle en O2 (20 % par inspiration)

5 210 0,5 17,9 18,9
10 420 1 15 16,8
20 840 2 10,5 13,4
30 1260 3 7,4 10,8
45 1890 4,5 4,2 (mortel) 7,8
60 2520 6 5,5 (mortel)
120 5040 12

Tableau 7:
Réduction de la teneur en O2 en fonction du temps dans la morgue I supposée étanche à l'air

Des teneurs en oxygène inférieures à 6 % sont mortelles [208]. Dès lors, si on admet que le local était étanche à l'air, il faut compter que, sans l'apport d'aucun gaz toxique, les victimes seraient mortes par asphyxie après 45-60 minutes. Si le nombre des personnes enfermées dans le local augmente, ce processus s'accélère dans la mesure correspondante. Si maintenant nous supposons que, contrairement aux conclusions auxquelles nous sommes arrivés plus haut (1.3.1), il y avait, à l'époque de la guerre, des ouvertures pour l'introduction du Zyklon B dans les morgues I des crématoires II et III, ces locaux ne pouvaient être fermés de façon à être étanches à l'air. Par les cheminées d'aération également, de petites quantités d'air auraient pu parvenir à l'intérieur.
Les poumons humains ayant une grande faculté d'absorption de HCN, ils se comportent comme un filtre parfait, qui absorbe tout l'acide cyanhydrique de l'air. D'après les expériences de F. Leuchter ([151], l'emploi d'environ 4 g de HCN par m3 amène la mort en 4-10 minutes. Si on admet que le volume respiratoire total correspondant à cette durée est de 210 litres, la quantité de HCN absorbée est d'environ 800 mg, c'est-à-dire dix fois la dose mortelle (80 mg par personne). Dans ce qui suit, on admet que, dans une exécution qui dure des heures, la quantité de HCN absorbée ne dépasse pas la dose mortelle. De ces valeurs limites résulte le graphique 18, qui indique la quantité de HCN absorbée (exprimée par son rapport à la dose mortelle) en fonction du temps d'exécution.

Graphique 18: Quantité de HCN absorbée, en fonction du temps écoulé jusqu'à l'arrêt de la respiration. Cette quantité est mesurée par son rapport à la dose mortelle (environ 80 mg)
.

La teneur en HCN dans l'air du local diminue de façon comparable à ce qui se passe lors d'une ventilation (courbe exponentielle, cf. tableau 9, section 3.4.2.4). Quand les victimes ont inhalé une quantité d'air correspondant au volume libre du local, la teneur en HCN est descendue environ à 37 % de la valeur de départ. Le tableau 8 indique, en fonction du temps écoulé jusqu'à l'arrêt de la respiration, la quantité totale de HCN absorbée par les victimes (colonne 3), le pourcentage que cette quantité représente par rapport à la quantité totale de HCN gazeux présent dans l'air (colonne 4), la quantité totale de HCN libérée par le support (colonne 5) et la quantité de Zyklon B qui doit être utilisée, le support étant à une température de 20*C, pour que, dans le temps correspondant, la quantité nécessaire de HCN soit libérée (voir graphique 13). La dernière colonne indique quel pourcentage la quantité de HCN absorbée représente par rapport à la quantité totale employée. On a calculé ces chiffres en supposant que la concentration appropriée en HCN était atteinte dès le début au voisinage de chaque victime. En réalité, la quantité d'acide cyanhydrique utilisée aurait dû être encore plus élevée qu'on ne le suppose ici (effets de retard liés à l'évaporation et à la diffusion de l'acide cyanhydrique).
Selon les témoignages, il s'écoulait, dans une exécution, moins de 10 minutes jusqu'à la mort de toutes les victimes [205]. Si on considère le retard lié à l'évaporation et à la diffusion du gaz et aussi le fait que la mort n'a lieu que quelques minutes après l'arrêt de la respiration, les deux premières lignes du tableau 8 correspondent à une durée d'exécution d'environ, respectivement, 10 et 15 minutes, ce qui est le maximum d'après les témoignages. Cela signifie qu'une exécution en quelques instants ou minutes aurait exigé des quantités énormes de Zyklon B. De tels témoignages sont donc invraisemblables. De plus, il faut tenir compte qu'avec les durées d'exécution indiquées par les témoignages seule une fraction de la quantité d'acide cyanhydrique utilisée (<10 %) et libérée durant le temps d'exécution (<60 %) pouvait effectivement être absorbée par les victimes. Le reste est disponible pour une réaction, notamment, avec la maçonnerie. Il faut donc compter, spécialement pour les maçonneries froides et humides des morgues des crématoires II et III, avec de hauts degrés d'absorption d'acide cyanhydrique, ce qui est le contraire de la thèse de Wellers [7]. Selon lui, les petites quantités d'acide cyanhydrique utilisées étaient complètement inhalées par les victimes. Cela contredit les témoignages selon lesquels la mort dans les chambres à gaz était rapide, ce qui suppose de grandes quantités d'acide cyanhydrique. Enfin, l'usage de faibles quantités d'acide cyanhydrique n'aurait pas eu de sens si les installations avaient été vraiment étanches, ce que leur utilisation pour des gazages massifs rendait indispensable. En effet, le temps nécessaire pour que de faibles quantités d'acide cyanhydrique tuent les victimes aurait suffi pour qu'elles meurent étouffées par manque d'oxygène (cf. tableau 7).


Tableau 8: Quantités d'acide cyanhydrique en fonction de la durée d'exécution (dose mortelle = 80 mg/personne = 80 g/1 000 personnes)

Temps écoulé jusqu'à l'arrêt de la respiration


(min.)

Rapport avec la dose mortelle

Quantité de HCN absorbée


(g)

Proportion par rapport à la teneur globale en HCN


(%)

Quantité de HCN libérée par le support


(g)

Zyklon B utilisé (20*C)


(g)

HCN absorbé/HCN utilisé


(%)

5
10
20
30
45
60
120
10
6
4
3
2
1,5
1
800
480
320
240
160
120
80
40
63
86
95
99
100
100
2 030
760
370
252
161
120
80
28 600
5 000
1 230
625
320
200
100
3
10
26
38
50
60
80

Tableau 8
: Quantités d'acide cyanhydrique en fonction de la durée d'exécution (dose mortelle = 80 mg/personne = 80 g/1 000 personnes)

3.4.2.3. Les scénarios possible
s

Tout d'abord, il faut postuler, à l'encontre des réalités, qu'il y avait dans toutes les "chambres à gaz" des ouvertures pour l'introduction du Zyklon B. Dans le cas des crématoires I à III, d'autres systèmes d'introduction du Zyklon B seraient techniquement possibles, mais ce seraient de pures inventions d'après-guerre, car tous les témoins parlent de trous dans le toit.
Même dans des conditions idéales, non réalisables, où des concentrations extrêmement élevées seraient libérées immédiatement, il ne faudrait pas s'attendre à ce que toutes les victimes meurent avant 10 à 15 minutes (voir l'expérience que possède F.A. Leuchter en matière d'exécutions, section 3.1, ainsi que le tableau 8).
Dans les prétendues "chambres à gaz" des crématoires IV et V, qui étaient chauffées, dont les dimensions n'étaient pas très grandes et où le Zyklon B est censé avoit été répandu sur le sol entre les victimes, des quantités d'acide cyanhydrique telles qu'utilisées dans les opérations d'épouillage (concentration finale moyenne d'environ 1 %, ou 12 g par m3) auraient pu, avec leur lent dégagement et leur lente répartition, produire la mort en 20 ou 30 minutes, leur action se combinant avec celle du manque progressif d'oxygène. Dans les fermettes I et II, il y aurait eu, en hiver, un retard supplémentaire dû à la basse température du sol, qui aurait été à peine réchauffé par la chaleur corporelle des victimes (celles-ci auraient tout au plus eu les pieds froids). La même chose vaut pour les "chambres à gaz" des crématoires II et III qui, étant enterrées, humides et sans chauffage, étaient fraîches toute l'année. Si l'on en juge par les ouvertures d'introduction existant actuellement, le Zyklon B, ici non plus, ne pouvait pas être récupéré après avoir été renversé sur le sol entre les victimes. L'installation d'appareils pour extraire le produit des locaux après l'exécution n'était pas possible.
Au moins en raison du manque de chauffage dans les morgues ("chambres à gaz") des crématoires II et III, l'affirmation de Pressac [59], selon laquelle les "chambres à gaz" des crématoires IV et V tuaient plus lentement que celles des crématoires II et III est fausse; c'est précisément l'inverse qui serait vrai.
Au cas où on utiliserait des quantités de Zyklon B plus faibles, la mort des victimes éloignées de la source serait fort retardée, car une quantité considérable d'acide cyanhydrique serait inhalée par les victimes proches de la source et absorbée par leur peau humide, ainsi, éventuellement, que par leurs excrétions. Des concentrations finales théoriques de 1 g par m3 seulement (0,083 % en volume), telles que Bailer, Wellers et Wegner en supposent contrairement aux témoignages [67, 203], ne pourraient jamais être atteintes, vu l'absorption par les murs et par les victimes, surtout à proximité de la source. On peut se demander si, dans ces conditions, même après de longues durées de gazage (heures), des concentrations mortelles (supérieures à 0,2 g par m3, 0,017 % en volume) pourraient être atteintes dans les moindres recoins. Il est vrai que, même dans de telles conditions, le manque d'oxygène provoquerait la mort dans les "chambres à gaz" censées être étanches et remplies d'êtres humains. Cela correspondrait au processus décrit par Bailer, une combinaison d'asphyxie et d'empoisonnement durant éventuellement des heures, mais cela contredirait les témoignages qui parlent d'une mort rapide par empoisonnement.
La mort en quelques minutes de toutes les victimes, y compris les plus éloignées de la source, conformément à la plupart des témoignages, aurait exigé des quantités de départ d'acide cyanhydrique considérablement plus importantes que celles qui sont censées avoir été utilisées et que celles qui pouvaient l'être compte tenu de la limitation des fournitures en Zyklon B. Une augmentation des quantités aurait dramatiquement aggravé les problèmes de sécurité, surtout en ce qui concerne l'explosivité près de la source.



NOTES

1 La protolyse est le dédoublement d'un acide (HA) en un anion Ac-, basique, et un proton (H+ ou, dans l'eau, H3O+)
Ha+H2O--->Ac- + H3O+ ;
ici: HCN+H2O ---> CN- + H3O+. Voir aussi note 15.
2 On appelle hydrophiles (du grec : aimant l'eau) les substances dont les molécules, tout comme celles de l'eau, sont fortement polarisées. C'est le cas des oxydes qui constituent la maçonnerie.

3 On appelle suspensions des systèmes grossièrement dispersés dont les particules sont grandes de plus de 1 0- 6 m ; voir note 12.

4 Le produit de solubilité ( Ks p) d'un composé est défini comme le produit des concentrations de tous les ions du composé complètement dissocié : Fe4[Fe(cn)6]3- ----> 4Fe3+ = 3 [Fe(cn)6]4-

Ksp(Fe4[Fe(CN)6]3) = c(Fe3+)*c(Fe3+)*c[Fe(CN)6]4-)*c([Fe(cn)6]4-)*c([Fe(CN)6]4-) = c4(Fe3+)*c3([Fe(CN)6]4-)

La fonction p Ksp est le cologarithme décimal du produit de stabilité : p Ksp = -log Ksp (voir note 17).

5 Tartrate: base correspondant à l'acide tartrique. Le tartrate double de sodium et de potassium est le tartre des vins, qui se cristallise entre autres sur les bouchons des bouteilles de vin (sel de Seignette).

6 Le rendement photochimique est la proportion des quanta de lumière absorbés, qui produisent la photoréaction étudiée, ici 10 à 40 %.

7 La photolyse de l'eau décompose l'eau en particules non chargées, avec un électron non apparié (formation de radical par dissociation homolytique ; voir aussi Dissociation, note 16) :2H2O + hv ---> H2O + OH ( h n = quantum de lumière)

OH radical hydroxyle.

8 Procédé de détermination des surfaces spécifiques par adsorption d'azote ; ce procédé est désigné d'après les initiales de Brunauer, Emmett et Teller.

9 On désigne par t le temps après lequel la valeur est tombée au e-ième (1/e = 0,368...) de la valeur initiale.

10 Par migration, on entend communément le déplacement de particules sous l'effet de champs de forces (le plus souvent déplacement d'ions sous l'effet de champs électriques), par opposition à la diffusion, qui est un phénomène purement statistique (note 8). Comme, dans le cas présent, les dérivés du cyanure se déplacent vers la surface non pas spontanément mais parce qu'ils sont entraînés par l'eau qui joue le rôle de solvant, nous parlerons ici de migration.

11 ppm est l'abréviation des mots anglais « parts per million », nombre de parts pour un million de parts de référence ; ici, une ppm d'HCN signifie 1 ml d'HCN par m 3 (1 000 000 ml) d'air.

12 Les indications de masse se rapportent toujours à la teneur nette du produit en HCN.

13 1 % en volume représente 10 000 ppm (environ 12 g/m3).
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[ 1 ] [ 2 ] [ 3 ] [ 4 ]



Pour les tableaux, les formules chimiques écrites sous forme canonique, les graphiques et les illustrations, qui dépassent nos compétences numérisatrices, les spécialistes voundront bien se reporter à la version allemande, accessible sur www.org.ou disponibles sur papier (en allemand et en français) à VHO, Posbus 60, B-2600 Berchem 2. Pour les références entre crochets voir la partie 4/4.

Traduction française de Gutachten über die Bildung und Nachweisbarkeit von Cyanidverbindungen in den "Gaskammern" von Auschwitz. (Das Rudolf Gutachten) Nous utilison la 3e édition révisée et élargie, de novembre 1992, © de Germar Rudolf, Stuttgart. Cette version française, Le Rapport Rudolf -- rapport d'expertise sur la formation et le contrôle de la présence de composés cyanurés dans les "chambres à gaz" d'Auschwitz a été diffusée en France comme numéro 4 de la revue La Vieille Taupe, 2ème année, Hiver 1996. Cet ouvrage a eu l'insigne honneur d'être interdit par un arrêté du ministre de l'Intérieur en date du 7 avril 1997 (JO du 11 avril, p. 5517) qui précise que l'ouvrage ""est un écrit étranger" et que, "par son contenu qui contribue à la propagation de la thèse négationniste de l'existence de crimes contre l'humanité, [il] fait courir un rique de trouble à l'ordre public". Précisons à ces juristes casqués qu'il n'existe aucun délit qualifiable de "négationnisme" dans le Code pénal, et que la phrase "la thèse négationniste de l'existence" relève d'un jargon qui n'a rien en commun avec la langue française et qu'on peut donc la réputer "écrit étranger", elle aussi, et donc la bannir de nos mémoires. Mais cette interdiction nous fait un devoir moral de mettre le texte sur Internet.


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